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4 Visiter les prisons

Mise en ligne : 21 November 2004

Texte de l'article :

Le milieu fermé

Voir la Prison

Je livre ici mes notes, presque brutes, comme un "carnet de voyage en terre inconnue", des visites que j’ai pu effectuer dans diverses maisons d’arrêt de la région Provence &emdash ; Alpes - Côte d’Azur. Ma qualité d’intervenant extérieur (étudiant), ni impliqué, ni mandaté, ni visiteur de prison, m’a permis une observation critique et, je l’espère, la plus objective possible. Ce doit être un moyen, pour qui ne connaît pas la prison, de mieux connaître les habitudes de vie, de mieux comprendre les difficultés rencontrées dans les prisons françaises.

J’ai choisi quatre visites de maisons d’arrêt dissemblables, de par leur structure et l’époque à laquelle elles ont été construites. Ces quatre structures ont pour point commun d’être uniquement maison d’arrêt .

Avignon est une petite maison d’arrêt ancienne, de plan circulaire, Nice est d’un plan tripale datant du siècle dernier, les Baumettes un plan parallèle de l’entre deux guerre, quant à Luynes, c’est une des prisons modernes, construite en 1990 dans le cadre du plan 13 000.

Visite de la maison d’arrêt d’Avignon - Août 1998

La maison d’arrêt d’Avignon est surprenante ! En effet, installée dans un ancien couvent construit au XVIIe siècle, les bâtiments se situent en contrebas du palais des papes côté nord. Pour le visiteur non averti, c’est une étendue grisâtre de filets de protection à mailles serrées couvrant un ensemble de toitures de tuiles qui éveille l’intérêt. Comme en un survol, on peut observer à loisir les mouvements de ce microcosme : ces murs n’abritent que 320 détenus, qui rentrent et sortent au rythme des promenades. On perçoit les éclats de voix en écho des détenus qui discutent entre eux au travers de la cour intérieure, ou avec leurs familles, venues là, dans ce parloir sauvage, pour échanger des informations primordiales ou futiles, autant de "Je sors bientôt" et de "Je t’aime". Les filets sont tendus, lourds de pierres et d’objets de toutes sortes que certains tentent de faire passer au travers : messages, drogues, etc...

L’espace qui sépare le "dedans" du "dehors" est réduit ici à son strict minimum. Pas de chemin de ronde, pas de zone franche, le mur de la prison sert de terrain d’expression à ceux qui en ressentent le besoin, artistes ou non. Ici, un poème de Baudelaire ; là un lapidaire " enfin libre "...

L’intérieur est à l’image de l’extérieur : ancien ! Difficile de dire vétuste, des efforts sont faits pour entretenir les lieux, mais le bâtiment est comme un vêtement trop petit porté par un enfant en pleine croissance : il craque de tous côtés. La cour intérieure retient la chaleur, et dans les cellules avec, en moyenne, trois détenus il fait extrêmement chaud (pas question de climatisation ici). Les ateliers sont installés, eux, dans des préfabriqués en métal à l’intérieur desquels règne aussi une chaleur suffocante.

Mais le plus surprenant est à venir, les détenus pour mœurs sont réunis dans une seule cellule, ils s’y trouvent à une vingtaine, l’espace est réduit au minimum : une rangée de lits superposés comme dans un baraquement militaire laisse à peine l’espace de se déplacer, des douches sont attenantes à la cellule. La chaleur, la fumée de cigarettes, la moiteur et l’odeur de sueur font de cet endroit un petit enfer à l’échelle de la prison. Ce n’est que plus tard que je me laisse aller à imaginer la hiérarchisation, les pressions, les excès (cf. La sexualité en prison) qui ne peuvent manquer de s’installer dans ce petit groupe, isolé du reste du monde et du reste de la prison pour raison de mœurs ! (cf. Glossaire)

Les conditions d’hygiène et la promiscuité qui règne dans toutes les maisons d’arrêt sont ici poussées à leur paroxysme. J’apprendrais plus tard que les cellules les plus basses sont en dessous du niveau du Rhône, lors des crues les détenus doivent lutter contre les rats qui remontent des égouts et supporter une humidité constante.

Je perçois par contre dans l’organisation générale de la maison d’arrêt une note plutôt positive, le personnel essayant de lutter de son mieux contre la dégradation inéluctable des lieux. D’autre part, la taille réduite de la structure permet de développer une relation "familiale" : bibliothèque bien agencée, journal interne d’information, chaîne interne de télévision, salle de sport, etc... La maison d’arrêt d’Avignon est une des structure qui sera bientôt remplacées dans le cadre du plan 4 000.

Visite de la maison d’arrêt de Nice ; Avril1998

Située non loin du Paillon dans les quartiers nord, la maison d’arrêt de Nice est une des plus vétustes du sud de la France. Comme Avignon, elle supporte une forte surpopulation de détenus, mais ici le nombre de détenus est multiplié par deux. Construite en 1887 pour 280 places elle abrite aujourd’hui 650 prisonniers dont 54 femmes.

Peu à peu, des bâtiments ont été construits aux abords immédiats de la maison d’arrêt. Les immeubles d’habitation de ce quartier populaire de Nice sont si proches qu’ils sont le lieu idéal pour "tailler une bavette" avec les détenus. Ils interdisent en tout cas toute expansion, même partielle, de la prison. On se trouve confronté à l’intérieur des murs (comme à Avignon) au manque de place, pour les détenus, mais surtout pour les activités de promenade ou sportives.

 Ici c’est le règne du "système D", chaque espace utilisable abrite une activité, chaque modification d’usage implique des modifications complexes de l’existant. Si les postes de contrôle ainsi que les miradors ont été modernisés (construction d’un mirador neuf en 1998) c’est aux dépens des structures d’hébergement et d’accueil du public. L’électronique renforce la surveillance mais les murs sont décrépis, les poutres sont branlantes, quelques etais retiennent un pan de toiture, les circulations qui ne peuvent plus se faire par l’intérieur se font par l’extérieur.

Les visiteurs, après avoir attendu sur des bancs extérieurs, accèdent aux parloirs qui sont minuscules et sombres, il est bien difficile d’imaginer plus de deux personnes s’y rencontrant à la fois, encore moins des enfants toujours actifs, la fouille des détenus s’effectue derrière un muret, toujours par manque de place. Un escalier exigu rajouté au-dessus des parloirs permet d’accéder à la maison d’arrêt des femmes sans traverser ceux-ci lors des visites. Cette partie de la prison est une extension des bâtiments d’origine, elle est déjà insuffisante, aucune activité n’est possible hors des cellules, il n’y a ni atelier ni salle d’activités, les seuls qui existent se trouvent dans la partie réservée aux hommes. Une seule cellule est adaptée pour héberger une mère et son enfant, il y en eut jusqu’à trois en même temps, les conditions de vie en ce cas deviennent, en lieu clos, très difficiles.

Les cours de promenade ont la taille d’un terrain de tennis. Entourées de murs de six mètres et recouvertes de câble anti-hélicoptère, elles permettent tout juste aux détenus de prendre un peu l’air, car à cinquante la place est vite comptée (cf. Témoignages). Les hommes sont hébergés dans la partie la plus ancienne (et la plus adaptée de la maison d’arrêt ) qui est de structure radiale, trois bâtiments en étoile se coupent en un rond-point central, qui donne accès aux services sociaux et aux salles d’activités, salle de cours, bibliothèque, etc... Les étages sont ouverts en une nef centrale sur les trois niveaux. Une coursive distribue les cellules tout le tour, à chaque niveau un grillage horizontal a été installé (pour éviter les "accidents"). Cette disposition offre une meilleure sécurité visuelle et sonore, d’autre part, elle permet à un seul gardien de surveiller l’ensemble du bâtiment, mais en revanche elle rend plus long le trajet d’une cellule à une autre.

 La maison d’arrêt de Nice abrite un fort taux d’étrangers (Cf. La population carcérale), ils sont cantonnés à un seul bâtiment, pour "éviter les problèmes" qui résulteraient d’un mélange des populations. Dans ce bâtiment sont regroupées près de douze nationalités différentes, sans rapport de langue ou de religion. Le deuxième bâtiment abrite les détenus d’origine européenne, le troisième est réservé aux détenus qui travaillent ou accèdent à la semi-liberté. Un étage est en train d’être aménagé en S.M.P.R., ce qui tend à démontrer la bonne volonté de l’administration pénitentiaire à aller dans le sens d’un soin plus adapté aux différentes catégories de détenus.

Par manque de place, le quartier d’isolement est assimilé au quartier disciplinaire.

De même, comme dans les nouvelles maisons d’arrêt, la gestion des repas est sous-traitée par une société extérieure. L’adaptation aux réformes de ces bâtiments trop vieux, trop étriqués et obsolètes, se fait tant bien que mal, mais on se demande jusqu’à quand elle sera possible. L’évolution à marche forcée de la détention par l’administration centrale prend ici un écho prévisible au vu des moyens disponibles. Nice est en première ligne lors des mouvements de mécontentement des personnels de surveillance, et au vu des travaux d’aménagement effectués et de son absence du plan 4 000 on peut craindre qu’il en soit ainsi quelques années encore... 

Visite de la maison d’arrêt des Baumettes ; Mai1999

La prison des Baumettes comporte plusieurs structures bien distinctes (maison d’arrêt femmes, maison d’arrêt hommes, prison hôpital), sa dimension est telle que je ne parlerai ici que de la partie la plus importante, la maison d’arrêt pour hommes qui héberge actuellement plus de 1 800 détenus.

Les Baumettes, comme Nice et Avignon est une prison de ville, construite en 1936 à l’extérieur de Marseille (entre le village de Mazargues et celui de Morgiou ; cf. Deuxième partie) dans un fond de vallon, elle fut vite rattrapée par l’expansion de l’urbanisme d’habitation. Elle est la principale maison d’arrêt du Sud-Est, puisqu’elle gère la détention de Marseille et son agglomération (un million et demi d’habitants) mais elle draine aussi les cas particuliers des autres maisons d’arrêt de la région (certains détenus viennent de Nice ou d’Avignon). Construite avec une capacité de 600 places elle est aujourd’hui largement en sureffectif, même si des adaptations et de nouveaux bâtiments permettent un hébergement décent.

La maison d’arrêt de Marseille se présente comme un long mur de pierre de 800 mètres de long, qui cache un grand ensemble bâti adossé à la colline, à part quatre entrées principales, le mur d’enceinte n’est rythmé que par la présence d’une rangée d’arbres et sept sculptures représentant les sept péchés capitaux. La Prison ne comporte aucun lieu d’attente, extérieur ou intérieur, pas même un banc de pierre. Les familles attendent la plupart du temps assises par terre, l’heure des visites.

La porterie est inadaptée aux véhicules modernes, son rôle est donc réduit aux seuls passages piétonniers, une nouvelle entrée pour les véhicules a été bâtie entre la maison d’arrêt hommes et la maison d’arrêt femmes). Une fois passé le double mur d’enceinte, on accède au bâtiment principal. La structure étant posée sur un flan de colline, bâtiments et cours de promenade sont répartis sur sept niveaux de 1,60 mètres. Un long couloir principal, subdivisé par manque de place en bureaux (pour une part) permet d’accéder aux quatre bâtiments d’hébergement. A chaque bâtiment qu’il faut traverser il faut attendre de passer par le double sas du poste de contrôle. Il faut donc compter 10 minutes pour aller de la porterie au dernier bâtiment (sans compter les attentes).

Le bâtiment D est récent puisqu’il date de 1989, suite à l’incendie des ateliers, il fut édifié pour augmenter la capacité totale des Baumettes. Mais son état est loin de ce à quoi on pourrait s’attendre. L’humidité, la conception négligente, l’entretien partiel ont rendu obsolète un bâtiment de dix ans. Outre l’infirmerie, il abrite les quartiers d’isolement (Q.I.) et les quartiers disciplinaires (Q.D.) situés aux derniers niveaux. Les cours de promenade situées sur le toit ont fait l’objet plusieurs fois de tentative d’évasion par hélicoptère. Aujourd’hui les portes renforcées, les barreaudages supplémentaires et les caméras de surveillance ont amélioré (et à quel prix) une mauvaise sécurité due essentiellement à une élaboration négligente.

Voir les Baumettes du haut de ce bâtiment (6 étages), percevoir la densité de population qu’abrite l’ensemble, c’est mieux comprendre les limites que peut rapidement atteindre une incarcération aussi dense. Les toits, les barbelés, les grillages sont recouverts de déchets, de sacs, de pain, que le vent et les mouettes ne font qu’éparpiller un peu plus et rendre inaccessibles au nettoyage. Les fenêtres sont des lieux d’échange et de discussion, l’espace est empli de ce brouhaha incessant de débats souvent réduits aux échanges et aux marchandages. Les barreaux servent d’étendage et de base au "yoyotage". Les cours de promenade sont peu isolées, les anciennes cours couvertes de grilles et isolées en petites unités circulaires autour du bâtiment sont peu à peu remplacées par de grandes cours rectangulaires, beaucoup de détenus se mélangent lors des promenades, et malgré la vigie aux vitres blindées qui abrite en permanence un gardien, les incidents sont fréquents. Descendre en promenade ici, c’est souvent aller vers l’inconnu. Le personnel de surveillance admet que certain détenus préfèrent ne pas descendre en promenade, on me concède : "je les comprends quand on voit la faune qu’il y a en bas".

Si la situation est stable le jour, le manque de surveillance est flagrant la nuit, chaque cellule du bâtiment D est munie d’un interphone mais il ne fonctionne pas, manque de moyens et d’entretien, les caméras de vidéosurveillance, quant à elles, n’ont jamais été installées. La nuit, il n’y a aucun surveillant à l’étage, seulement des rondes régulières, les détenus, bien qu’isolés les uns des autres sont livrés à eux-mêmes, et cette distanciation du détenu d’avec le surveillant se retrouve aussi à la maison d’arrêt de Luynes de conception plus récente.

"Les Baumettes c’est l’usine", juge, avocats, surveillants, tous le monde est d’accord, usine à enfermer, usine à déformer. La gestion de masse du détenu s’accorde mal avec son désir ou sa capacité à évoluer. Le principe cellulaire a perdu ici son sens d’isolement et d’amendement, c’est devenu une machinerie, déshumanisée.

Décrire ce que l’on peut voir à l’intérieur des Baumettes n’aurait ici plus beaucoup d’intérêt, les cris, les odeurs nauséabondes, les anecdotes pitoyables, les faits divers souvent sinistres, tout ceci constitue les chroniques d’un monde qui nous est étranger...

Je me contenterai ici de décrire les lieux sur lesquels j’aurais à intervenir lors de mon projet tel que j’ai pu les voir .

Le greffe : situé à l’entrée du bâtiment, il est constitué de deux pièces, une pour l’anthropométrie l’autre pour le traitement des dossiers, aune grille, aucun dispositif de séparation, c’est un bureau d’une banalité affligeante si l’on considère son rôle, bureaux, dossiers , ordinateurs, tentent de cohabiter dans un parfait imbroglio. Il est certain que le greffe mérite un espace plus approprié surtout au vu de sa situation (maison d’arrêt pour hommes) alors qu’il sert à toutes les entrées y compris pour la maison d’arrêt femmes.

La porterie et la chapelle : voir plus haut.

La prison hôpital (ou ancienne prison hôpital) : elle est constituée de deux ailes de détention inutilisées aujourd’hui et d’un bâtiment principal qui héberge temporairement les bureaux des services médicaux et des services de probation. Elle est séparée de la maison d’arrêt par un accès véhicules et comporte entre autres des cours de promenade et le garage des véhicules de l’administration pénitentiaire.

Visite de la maison d’arrêt de Luynes ; Juin1998
 
La maison d’arrêt d’Aix-en-Provence (sise à Luynes) est l’une des plus récentes ; construite entre 1990 et 1992, elle fait partie des projets du plan 13 000 (cf. le plan 13000). De par sa situation, elle est au cœur d’une des régions les plus actives en gestion pénale. En effet s’y trouvent, outre les détenus provisoires, une grande partie des détenus de la région qui passent en jugement à la cour d’appel située à Aix-en-Provence.

De plus, du fait de son attachement aux règles du plan 13 000, elle ne peut supporter qu’une faible surcharge de détenus. On constate que les détenus sont là très souvent en attente d’un transfert ou d’un jugement. Ces flux se font souvent par à-coups, car c’est lorsqu’on approche de la saturation (720 détenus pour 600 places) que la décision de "ventiler" les détenus est prise.

D’autre part, la maison d’arrêt de Luynes accueille des populations particulières de détenus, comme les mineurs et les détenus particulièrement signalés (DPS), la plupart du temps des "personnalités" de tous milieux.

Lors de mes visites, j’ai constaté une relatif mélange de populations qu’il est en général rare de pouvoir observer à l’intérieur des maisons d’arrêt. Ceci est dû aussi bien à l’administration, qui espère ainsi éviter les problèmes et les confrontations, qu’aux détenus qui ont une tendance naturelle, comme toute population, à se rassembler en groupes d’intérêt, ethniques ou idéologiques.

La maison d’arrêt de Luynes est située à l’écart de toute agglomération, à une certaine distance d’une zone industrielle et commerciale, entourée de terres agricoles. De loin, elle ne présente aucune particularité. Les bâtiments, pour la plupart gris uniforme, font plus penser à une usine qu’à un lieu de détention.

C’est lundi matin, camion poubelle, camionnettes d’entretien, fourgons cellulaires, personnel d’entretien, entreprises concessionnaires, forment une queue de véhicules, dont le dernier parviendra à entrer au bout d’une heure. La porterie est prise d’assaut par le personnel de surveillance et administratif, les avocats, les services sociaux, et déjà les familles se massent sur les bancs de pierre en attente de l’heure des visites. L’entrée d’une maison d’arrêt est un endroit vivant, il est étonnant de constater qu’un endroit aussi étroit puisse comporter autant de vie, les familles souvent de milieu très différents échangent des sourires, une complicité se crée, les enfants jouent autour de l’air grave de leurs parents, ex-détenus ou petits délinquants venus voir une connaissance sont attentionnés pour les grands-parents éplorés... c’est toute une solidarité de familles de détenus qui se crée dans cet espace inapproprié.

C’est une des choses qui frappe le plus, ici, loin de tout, beaucoup plus que dans les autres maisons d’arrêt qui sont à l’intérieur des villes, les familles aussi, d’une certaine façon, sont en prison. Elles ont fait plusieurs heures de car, voire de train, pour venir de toute la région, certains ont posés des jours de congés, les plus jeunes ratent leurs cours, pour venir voir le frère, le cousin, le petit ami (60% de la population carcérale à moins de 30 ans). La durée moyenne de la détention est de 2 ans, combien de sacrifices, de voyages, ajoutés aux contraintes familiales et sociales cela représente-t-il ? Peut-on espérer recréer un lien social entre le détenu et sa famille avec d’aussi lourdes contraintes ? On ne peut espérer "améliorer" un détenu, si l’on dégrade son environnement. Surtout si l’on garde à l’esprit que la majorité de ces détenus ne sont pas encore jugés pour les délits dont on les accuse.

On peut remarquer lorsqu’on approche, que malgré son caractère récent, une multitude d’aménagements, voire de modifications ont été faites au cours des années. Tout au long de mes visites, je vais pouvoir constater que, bien qu’elle soit d’une structure connue, radiale (trois tripales reliés en un rond-point central), nombre d’erreurs ont été faites, qui furent corrigées au cours des années.

Voici un aperçu, non exhaustif, de ce que j’ai pu y relever :

- la porterie est fermée par des grilles d’un côté comme de l’autre, ce qui crée une "transparence" vers l’intérieur, incitant les visiteurs à tenter d’apercevoir un détenu ;

- l’entrée administrative est à proximité de l’entrée des visites, les horaires du personnel étant sensiblement les mêmes, une tension existe lors de l’entrée du personnel (surtout féminin) qui doit fendre la foule pour atteindre la porte d’entrée,

- le visiteur n’a pas d’interlocuteur possible, toutes les portes sont closes. Il y a bien un interphone qui permet de joindre l’employé de la porterie, mais celui-ci, souvent seul, ne peut répondre à toutes les sollicitations.

Ces problèmes se situant à l’extérieur de l’enceinte, n’ont pas été corrigés.

A l’intérieur on peut constater que les cours de promenade sont encloses de grillages hauts. Ceux-ci, à maille horizontale, permettent l’escalade, ils ont donc été complétés de barbelés en encorbellement (dits "concertines"). On retrouve le problème de transparence déjà cité, puisqu’un détenu peut voir et être vu des visiteurs ; des coupe-vent en plastique ont donc été fixés sur toute la surface des grilles. On retrouvera ce problème pour l’accès au greffe qui ressemble à une cage à oiseaux recouverte (c’est un espace complètement clos).

Les trois accès (visiteurs, personnel, détenus), bien que séparés lors de l’entrée sont à nouveau réunis après l’entrée dans la maison d’arrêt. Bien que les différentes populations ne se croisent pas, cela crée parfois un embouteillage impliquant une longue attente.

Les chemins de ronde étaient à l’origine en gravier ; pour des raisons d’entretien et de visibilité (les détenus pouvaient y cacher des objets à travers le grillage) il a été remplacé par du béton.

A l’intérieur des bâtiments, les pièces réservées à chaque étage à l’usage de cuisine sont désaffectées, et inutilisées, toujours pour des raisons de sécurité et d’entretien. Ces locaux vides surprennent quand on connaît le besoin de place des maisons d’arrêt plus anciennes comme celle de Nice.

Comme on peut le voir, copier d’anciennes structures carcérales en essayant de les moderniser, n’apporte pas forcement une amélioration. Les erreurs de conception alliées au manque de moyens conduisent à de graves dysfonctionnements, pire : à une ambiance collective déplorable, qui font dire aux détenus comme aux gardiens leur préférence pour des structures plus anciennes certes, mais plus petites, donc plus ‘conviviales’.

Luynes, bien que récente, donne l’impression d’avoir vieilli prématurément, comme dans toutes les maisons d’arrêt, les détritus qui jonchent le sol au pied des bâtiments de détention font plus penser à un bidonville de béton qu’à une prison moderne.