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Témoignage de Zipriano Fernandez Garcia

Mise en ligne : 20 September 2005

Dernière modification : 27 November 2005

Texte de l'article :

Témoignage de Zipriano Fernandez Garcia

Arrêté le 25 octobre 1999 à Pau, j’ai été condamné en 2001 à huit ans de prison ainsi qu’à une interdiction définitive de territoire français. Le 8 août 2005 était mon dernier jour de prison. En raison de la mesure d’interdiction de territoire, je devais être remis à la frontière le lendemain, expulsé vers l’Etat espagnol.

Le 8 août vers 17 heures, les matons de la prison de Lannemezan m’ont amené dans une cellule d’isolement, sans aucun effet personnel, sans couverture, sans eau ; sans rien. J’en étais à mon 16ème jour de grève de la faim. J’ai demandé une couverture, mais ils ne m’ont rien donné.

Vers 18 h 30, une fois que l’ensemble des prisonniers ait été réintégré dans les cellules et que celles-ci aient été fermées, les matons sont venus et m’ont annoncé que j’allais être transféré. Je passe sur leurs réflexions du style « Ca faisait longtemps que tu attendais ce jour », etc. Ils m’ont amené à la maison d’arrêt de Tarbes, à un étage vide, et c’était plein d’encagoulés. Il y en avait entre douze et quinze. Autour de moi, ils étaient au moins quatre, en permanence. C’était des ERIS [1]. Je le sais parce que c’était écrit sur leur uniforme.

Le chef de la détention de Tarbes à essayer de me parler en tête-à-tête, mais les ERIS n’ont pas voulu nous laisser seuls, ils étaient toujours au moins trois autour de nous, derrière moi. Le chef de la détention m’a dit que c’était la direction de la prison de Lannemezan qui avait demandé que les choses se passent comme ça. Ils craignaient soi-disant qu’il y ait un rassemblement devant Lannemezan le jour de ma sortie, qu’il y ait trop de monde, et c’est pour ça qu’ils m’ont transféré la veille. Les ERIS, c’était parce que j’étais considéré comme « trop dangereux » pour la prison de Tarbes, donc ils ne me lâchaient pas.

À partir de là, je suis resté seul avec les ERIS, il n’y avait pas un seul maton. Ils ont commencé à me fouiller, au milieu du couloir. Une fois que j’ai été nu, ils ont voulu que j’ouvre la bouche. Comme j’ai refusé, trois ou quatre ERIS se sont mis sur moi pour me forcer à ouvrir la bouche, en m’agrippant avec leurs gants, en essayant de me maintenir, mais j’ai résisté. Finalement, ils m’ont fait entrer dans une cellule, tout nu, sans rien.

Dans la cellule, par contre, il y avait une couverture et tout ce qu’il faut pour l’hygiène. Ensuite, les ERIS venaient toutes les cinq à dix minutes, ouvraient le jeton pour voir ce que je faisais, et si je ne bougeais pas, ils tapaient sur la porte, l’ouvraient, entraient dans la cellule. Ca a été comme ça pendant toute la nuit.

À 5 heures du matin, une nouvelle fouille a commencé. Une fois que j’ai été complètement nu, les ERIS m’ont sauté dessus pour m’ouvrir la bouche. Je suis tombé au sol, mais ils continuaient à essayer de m’ouvrir la bouche avec leurs mains gantées, en tirant sur mes membres, en me brutalisant, en me frappant. La bagarre a été forte. J’ai eu des marques sur le corps pendant deux semaines. Ca s’est arrêté quand quelqu’un est arrivé. Je ne sais pas qui c’était. Il était habillé en civil. Il a dit aux ERIS de se calmer.

Ensuite, on m’a emmené en voiture banalisée à Behobi, et on m’a laissé juste derrière la frontière. C’était fini.

Tout ce que je peux dire, c’est que les ERIS ont été créées en 2003 pour « renforcer les structures locales pénitentiaires, organiser des fouilles spécifiques et ponctuelles et restaurer l’ordre en cas de tensions dans des établissements ». Officiellement, c’était essentiellement pour intervenir en cas de mutineries. Mais leur mission « d’organisation de fouilles spécifiques » va se généraliser, et le but de leur création est avant tout de réprimer un peu plus les prisonniers considérés comme dangereux, en particulier les DPS [2]. On attend que tous les prisonniers soient dans leurs cellules, on demande aux matons d’aller ailleurs, et on livre le prisonnier aux ERIS qui peuvent faire tout ce qu’ils veulent. C’est ça leur vrai rôle. Des histoires comme la mienne, il y en aura de plus en plus.

Zipriano Fernandez Garcia.
Donostia, 15 septembre 2005.

Notes:

[1] « Équipes Régionales d’Intervention et de Sécurité », créées en 2003. Composées de surveillants de plusieurs prisons, ces ERIS ont pour mission d’intervenir « cagoulés » pour effectuer des d’opérations « coups de poing » afin d’assurer la sécurité. Avant même le début de la formation de ces équipes, des dérapages avaient déjà eu lieu. Intervenant comme des commandos, entraînés et préparés psychologiquement à venir à bout de toute forme de résistance, et couverts derrière l’anonymat, ils se sont livrés, depuis le mois de mai 2003, à des excès de zèle dans les quartiers d’isolement de diverses prisons (Bois d’Arcy, Lannemezan, Clairvaux, Moulins-Yzeure, La Farlède...)

[2] « Détenus particulièrement signalés ». Ces prisonniers voient leurs déplacements au sein de la prison limités, ils sont constamment surveillés (même durant la visite de leur avocat), ils ont interdiction de parler avec d’autres détenus et de travailler, ils changent aussi souvent de prison. Ce statut n’est « normalement » applicable qu’aux personnes violentes, ou/et susceptibles de s’évader. Ce statut est critiqué par de nombreuses familles de prisonniers, par certains avocats et organisations comme l’Observatoire international des prisons (OIP) et le Comité européen pour le prévention de la torture (CPT). Des psychiatres ont décrit les ravages psychiques et physiques sur le long terme. Et pour toute ses raisons, ils demandent à ce que statut soit, pour les uns purement et simplement supprimé, pour les autres réformé. Certains avocats font le parallèle entre ce statut et ce qui se passait dans les Quartiers de haute sécurité (QHS), supprimés en 1981 parce que les détenus y devenaient des « fauves ».