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Suisse : Sida et prison : ne faut-il que punir ?

Mise en ligne : 12 July 2002

Dernière modification : 18 June 2007

Texte de l'article :

Sida et prison : ne faut-il que punir ?
Florian Hübner,
Juriste MPA, Secrétaire général du Groupe sida Genève

La Suisse est un pays où la lutte contre le sida a connu une efficacité assez remarquable, tant au niveau de la prévention que de la prise en charge des personnes vivant avec le VIH/sida et du partenariat entre milieux privés et collectivités publiques. Il reste toutefois des zones un peu grises, dont le milieu carcéral.

Epidémiologiquement, le milieu carcéral est un lieu où la séroprévalence est supérieure à celle rencontrée dans la population générale (près de 3 % pour les hommes et jusqu’à 10 % pour les femmes, alors que le taux national est inférieur à 0,5 %). Si les personnes vivant avec le VIH/sida détenues bénéficient en règle générale de soins adaptés à leur situation et que mourir du sida en prison n’est plus une réalité, les mesures de prévention butent devant les murs tant physiques que mentaux. Les préservatifs - sans oublier les lubrifiants - et seringues sont inaccessibles pour la plupart du temps et le matériel d’information n’est pas toujours présent ou pas adapté, voire pas compris si l’on considère la diversité linguistique et culturelle parmi la population carcérale.

Le droit à la santé y trouve ainsi une limitation difficilement justifiable, sans parler d’une certaine hypocrisie (no sex, no drugs ?) quant à la réalité carcérale. La position défendue par l’OMS ou l’Aide suisse contre le sida est que la personne incarcérée doit bénéficier des mêmes prestations et soins qu’à l’extérieur, en tenant compte du contexte carcéral. Que la personne ne puisse pas faire du sport extrême peut se concevoir, qu’elle ne puisse pas bénéficier d’un soutien psychosocial ou d’une trithérapie, non.

Le fédéralisme suisse doublé d’une approche pragmatique a permis l’émergence d’expériences pilotes très intéressantes : informations par les pairs, mise à disposition de préservatifs et/ou de seringues, début de traitements prophylactiques VIH ou de substitution (méthadone). Hélas, ce sont surtout les « non »-expériences qui continuent, et de nombreuses personnes incarcérées se trouvent toujours sans accès à l’une ou l’autre de ces prestations, voire à l’ensemble.

Il n’est pas supportable qu’en fonction du « Stempel » d’incarcération (type d’établissement, canton de « placement ») une personne s’infectera ou non au VIH. Chaque détenue peut être amené à purger sa peine dans un autre canton, concordats intercantonaux d’exécution des peines aidant. Il est évident que la position de chaque canton en matière de sida et surtout en matière de toxicomanie est parfois radicalement différente ; dès lors l’offre respectivement l’audace de cette offre varie fortement d’un établissement à l’autre.

Si le sida en général joue son rôle de révélateur social, le sida en prison le fait encore davantage. Précarité, réinsertion difficile, atteintes multiples à la santé, addictions diverses, parcours de vie particuliers sont autant d’éléments présents auprès d’un nombre important de détenu-e-s. De surcroît, les effets de la politique des drogues (volet répressif) par exemple se font également sentir ; il serait bon de revoir certains aspects pour éviter à la fois une incarcération inutile (et « apédagogique » faut-il le rappeler pour la plupart des peines carcérales ?) et devoir ensuite initier des mesures de prévention ou de prises en charge lourdes.

La vulnérabilité au VIH dépend de plusieurs facteurs comme l’absence d’information, un environnement désécurisant, une stigmatisation de certains comportements jugés déviants, l’absence de matériel de prévention adéquat, l’absence de confidentialité. Diminuer cette vulnérabilité n’est pas seulement lutter efficacement contre le VIH, c’est aussi respecter les droits individuels de la personne détenue.

Source : aidsnet.ch