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3 Etat des lieux des projets d’animation en centre de détention

Publié le Tuesday 26 April 2005 | http://prison.eu.org/3-etat-des-lieux-des-projets-d/

2. Etat des lieux des projets d’animation en centre de détention

Après avoir étudié la complexité organisationnelle de l’administration pénitentiaire, nous sommes en mesure de comprendre pourquoi les actions culturelles en milieu pénitentiaire sont si difficiles à mettre en place. Le point de départ de la politique commune entre le Ministère de Culture et celui de la Justice étant un paradoxe entre politique sécuritaire renforcée et ouverture des établissements vers l’extérieur, le constat d’échec de démocratisation de la culture en prison semble alors plus évident. Mais des acteurs sont présents pour tenter de pallier à ce manque d’interaction et ils essayent de faire vivre la culture en prison. Des ateliers et des actions sont menés mais les perspectives sont floues. L’administration pénitentiaire les considère t-elle comme des agents de développement culturel et social ou bien les conçoient-elles dans un seul but occupationnel et récréatif  ?

2.1 L’accès à la culture : un droit fondamental

L’accès à la culture et à l’instruction est un droit fondamental déclaré dans l’article 27 de la déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948 [1], ce qui prouve que les activités artistiques et culturelles en milieu pénitentiaire sont régies par des lois. De plus, dans le protocole d’ accord de 1986, des exigences concernant cette introduction de la culture dans les établissements ont été éditées.
Avant d’aborder la question des ateliers d’activités artistiques et culturelles en centre de détention, il convient de définir ce qu’est la culture et quelle nécessité elle représente en milieu carcéral.

2.1.1 Qu’est ce que la culture ?

D’un point de vue sociologique, la culture est l’ensemble des valeurs, des normes et des pratiques qui sont acquises et partagées par un ensemble d’individus et qui constitue le fondement des liens sociétaux. Cette définition laisse donc supposer que la culture n’existe que si il y a des interactions solidaires, civiques ou sociales entre un individu et le milieu dans lequel il vit. C’est pourquoi, aborder la question de la culture en prison est difficile. Les personnes incarcérées sont exclues de toute vie civique et politique, ce qui restreint alors les composantes culturelles. La rupture du lien social va avoir des conséquences sur l’organisation individuelle et sociétale du sujet. Du point de vue social, la personne en rupture ne perçoit plus l’impact des règles de conduites, la société n’a plus de contrôle sur elle. Du point de vue individuel, la perte de repères et de normes engendre un déséquilibre personnel. N’ayant plus de règles, l’individu ne peut pas construire un projet, il est désorienté et démoralisé.
Les personnes placées sous main de justice ont très majoritairement connues une phase de rupture de lien social avant d’être emprisonnées. Les phénomènes sont étroitement liés puisque la perte de repères sociaux produit la déviance, qui est une transgression des normes en vigueur dans un système social donné. Les sujets s’écartent des normes sociales et vont alors se murer dans la délinquance et ainsi, poursuivre leur descente vers la discrimination, l’exclusion, la marginalisation et l’incarcération. Le processus d’exclusion, base fondamentale des centres de détention, est un ensemble de mécanismes qui s’opèrent sur le plan symbolique et sur le plan des relations sociales. Les détenus sont stigmatisés par la société civile comme étant un groupe social anormal. Il faut souligner que le processus d’exclusion engendre de l’anomie, c’est à dire que les sujets sont incapables de se construire en tant qu’acteurs, ils perdent tout sens des responsabilités et deviennent des assistés et des aliénés.

Cette définition quelque peu complexe de la culture nous amène à dire que les détenus en centres de détention sont des personnes en totale rupture sociale, tant au niveau physique que psychologique. Les conditions de vie des personnes en cellule créent un choc traumatique car tous les repères disparaissent. Le premier bouleversement tient à l’espace de vie dont dispose un détenu. La promiscuité l’oblige à porter un autre regard sur lui et sur son corps, ce qui génère de l’inquiétude et une remise en question du moi. Le milieu carcéral entraîne des changements sensoriels et affectifs tels, que tout le rythme biologique est affecté. C’est pourquoi, face à leur impuissance, les détenus opèrent à une focalisation sur l’extérieur.
De plus, tous les éléments mis ensemble vont conduire les sujets incarcérés à se réfugier à l’extrême dans l’imaginaire, c’est à dire dans un monde de délires et d’hallucinations. Pour les éviter, il faut que les détenus conservent une emprise sur leur vie et sur leurs décisions en participant à l’exécution de leur peine et non en la subissant passivement.
Ainsi, la nécessité d’interagir avec l’extérieur, tant au niveau sociologique que psychologique, semble fondamentale pour que les personnes placées sous main de justice puissent conserver une existence psychique et sociétale, indispensable pour envisager la réinsertion. Les contacts avec "l’autre monde" peuvent alors se faire par le biais d’un outil : la culture.

2.1.2 Les enjeux de la culture en milieu carcéral

Parler de l’accès à la culture en centre de détention, c’est envisager une rencontre entre la population carcérale et les professionnels de la culture dans un atelier d’activités artistiques et culturelles. A noter que dans le vocabulaire pénitentiaire, nous utiliserons le terme d’activités socioculturelles plutôt que celui d’activités artistiques et culturelles. Cette distinction lexicale s’explique par le fait que les intervenants culturels s’inscrivent dans une approche à tendance sociale très prononcée. Les activités constituent pour les détenus un temps de parole et d’échange mais celles-ci ont pour fonction première de leur occuper l’esprit, les mains et de renouer avec la réflexion et la compréhension. Comme nous l’avons vu précédemment, l’imaginaire et le monde de démences gagnent vite l’esprit d’une personne incarcérée, c’est pourquoi, il faut lutter contre cela en réactivant le système de pensées au travers d’approches thématiques propres à chaque atelier. Antonio Gramsci [2], définissait la culture comme "une organisation, une discipline du véritable moi intérieur. Une prise de possession de sa personnalité, elle est la conquête d’une conscience supérieure grâce à laquelle chacun comprend sa propre fonction dans sa vie". D’après les témoignages de certains détenus, la culture est un outil de reconstruction. En remplissant son esprit de nouvelles connaissances, ils tentent de donner du sens à la raison d’être dans ce lieu et à la raison d’avoir commis l’acte. Mais la culture n’a pas valeur d’échappatoire, le détenu doit se réparer et ne doit pas se voiler la face.
Outre la fonction de lutte contre l’isolement, la culture va permettre d’apaiser les tensions entre les différents acteurs au sein du monde carcéral. En se donnant des raisons de sortir de sa bulle et en détournant son attention de sa cellule, le détenu va être plus posé et moins agressif.
La culture est un outil pour les intervenants culturels mais peut aussi dépasser le cadre socioculturel et devenir un outil de soin. En effet, on peut aussi utiliser la culture comme outil de thérapie et plus précisément d’art thérapie. Ce processus consiste à faire de l’art le moyen de réactiver les sens, les émotions et ainsi d’évacuer les blocages en considérant l’œuvre comme un support d’expression. Le but est de donner du sens à l’œuvre, savoir pourquoi elle a été réalisé de cette manière, expliquer le choix des sujets et des couleurs. Toute cette approche analytique, réalisée par des professionnels, va mettre au jour des questionnements fondamentaux, qui une fois identifier, peuvent être traiter et soigner par des psychologues et des psychanalystes. L’art thérapie serait à la fois, le moyen de pallier aux angoisses intérieures qui s’expriment sur le support artistique et de redonner des responsabilités et un sentiment d’utilité aux personnes incarcérées.

La culture au travers des activités socioculturelles est une solution pour apporter un mieux être et une revalorisation sociale aux détenus. A long terme, elle facilitera la procédure de réintégration et de réinsertion sociale. Mais, l’approche culturelle et artistique en milieu carcéral est plus compliquée et pose aussi des problèmes d’ordre affectif et organisationnel.

2.2 Les activités artistiques et culturelles en milieu carcéral

Après avoir vu le cadre juridique et les nécessités de mettre en place des activités artistiques et culturelles, il reste à expliquer le rôle des intervenants culturels dans ce milieu singulier qu’est le monde carcéral. Les interactions entre les différents acteurs sont fastidieuses et répondent à une structuration des actions particulière qui ne facilite pas le travail des agents.

2.2.1 Les intervenants culturels dans le système carcéral

Ne faisant partie ni de l’administration pénitentiaire, ni du Ministère de la Justice, les intervenants culturels constituent des repères pour les détenus et symbolisent pour eux le monde extérieur. Ce statut est difficile à assumer et les rôles sont confus. Les relations sont parfois difficiles à vivre et les intervenants se retrouvent face à des problématiques de stigmatisation et de relation individuelle. Ce sont des médiateurs de savoirs et de pratiques spécifiques. Les intervenants culturels sont souvent considérés comme étant une passerelle, un passage entre deux mondes : la société civile et la "micro société carcérale".

On peut distinguer quatre types d’acteurs : les intervenants culturels en milieu pénitentiaire (les Conseillers d’Insertion et de Probation), le personnel dépendant de l’état (les chargés de mission des DRAC), les acteurs extérieurs salariés du milieu associatif (intermittents du spectacles, techniciens) et les bénévoles. Ces protagonistes vont œuvrer pour renforcer et étendre les activités socioculturelles au sein des centres pour peines.
Les Conseillers d’Insertion et de Probation correspondent aux travailleurs sociaux que nous avons décrits dans la première partie de cet écrit. Ils sont responsables de l’organisation des activités socioculturelles et sportives dans les centres de détention. Ils travaillent en collaboration avec les chargés de mission des Directions Régionales des Affaires Culturelles. Les DRAC financent en partie les projets artistiques et culturels mais elles sont surtout chargées de faire l’intermédiaire entre les établissements pénitentiaires et les intervenants extérieurs. Ce sont les chargés de mission DRAC qui coordonnent les actions avec les CIP.
En ce qui concerne les intervenants extérieurs, ils sont choisis à la fois par les agents de l’administration pénitentiaire et les chargés de mission des DRAC. Ils ont le statut d’intermittents du spectacle ou d’intervenants de musique, de dessin ou de théâtre. Ils peuvent être salariés d’une association. Enfin, les bénévoles qui investissent de leur temps pour faire partager leur passion à des personnes en grande difficulté restent minoritaires car le milieu carcéral est quelque peu réticent pour ouvrir ses portes. Ce sont, en général, des personnes qui sont membres d’associations de soutien ou d’insertion des personnes en précarité sociale.
Afin de s’assurer de la qualité des prestations, les intervenants extérieurs doivent être conscients des conditions dans lesquelles ils vont être amenés à intervenir et doivent avoir le même niveau de compétences que celui exigé à l’extérieur. Ces précautions sont prises pour respecter l’égalité entre tous les individus.

2.2.2 La mise en place des projets artistiques et culturels dans les établissements pénitentiaires

Les projets d’activités socioculturelles en prison peuvent prendre des formes très diverses même si certains sont couramment utilisés, comme les projets de lecture et d’écriture.
Tout d’abord, les ateliers de lecture et d’écriture se déroulent dans les bibliothèques dont sont dotés tous les centres de détention. Lors de la signature du protocole d’accord entre le Ministère de la Justice et celui de la Culture, des exigences sur l’aménagement de lieux consacrés à la culture ont été déterminés telles que la présence obligatoire d’une bibliothèque accessible à tous les détenus. Cette mesure a facilement été mise en place car elle demande peu de moyens. En revanche, d’autres lieux devraient être présents et le sont que partiellement à l’heure actuelle, tel qu’un espace pour la projection de films et la présentation de spectacles et des salles permettant l’installation d’ateliers artistiques.
Ainsi, les activités d’alphabétisation et de lutte contre l’illettrisme se développent dans la majorité des établissements du fait de l’accès aux documents simplifié mais aussi car ce type d’activités ne pose pas de problèmes de sécurité. En effet, les détenus ne disposent pas d’autres outils que les livres. Or, dans d’autres ateliers, notamment artistiques, les accessoires représentent une entrave à la mise en place des activités. Les détenus sont des individus, en général, considérés comme violents et le moindre objet peut être utilisé comme une arme.
Dans les centres de détention, la bibliothèque est un des seuls lieux où les détenus ont un sentiment de liberté. C’est pourquoi, les intervenants culturels favorisent au maximum les échanges avec l’extérieur au travers de cet espace. Pour cela, ils mettent en place des partenariats avec des bibliothèques publiques qui déposent des livres tous les mois et des interventions d’un bibliothécaire municipal sont envisagées. Le centre national du livre (CNL) est un des principaux partenaires qui fait vivre les bibliothèques carcérales car il finance les fonds documentaires. D’autre part, les intervenants culturels peuvent poursuivre leur politique d’ouverture en organisant des rencontres entre les écrivains et la population carcérale.
C’est le cas dans les centres de détention d’Auvergne, où se concrétise le projet appelé "L’ittinérance". Les détenus peuvent rencontrer des écrivains et des comédiens comme Patrick Da Silva, Patrick Raynal ou René Frégni qui participent à des lectures-rencontres.
Des ateliers d’expression corporelle ou visuelle peuvent s’élaborer dans les centres de détention mais leur approche est difficile et leur succès mitigé. Les détenus, de par leur incarcération, ont perdu toute estime d’eux même et ont une image de leur corps très négative. En leur proposant des ateliers de théâtre ou de vidéo, ils se trouvent face à cette image déstructurée qu’ils ont d’eux. Jean Christophe Poisson  [3] explique que c’est à l’artiste ou aux intervenants culturels de préparer cette rencontre et d’instaurer un climat de confiance. Cela passe par une progression dans les exercices demandés ou le choix de sujets qui n’auront pas d’impact trop négatif dès la première rencontre. L’artiste entretient des relations très particulières, intimes avec les détenus qui, par le jeu de rôle posent un autre regard sur leur vie. Néanmoins, ces échanges sont basés sur un affrontement de deux mondes. L’artiste est dedans mais juste le temps de son activité, eux y sont pour longtemps et ne voient pas le dehors. L’image du baisser de rideau convient pour illustrer la situation, à la différence que les acteurs ne regagnent pas les coulisses mais leur cellule. C’est pourquoi, la préparation des intervenants est fondamental, s’ils n’ont pas à l’esprit qu’ils seront perçus comme des privilégiés face aux personnes incarcérées, ils se risquent à des affrontements d’ordre affectif.

Cependant, faire des ateliers de vidéo ou d’expression corporelle est insuffisant et si les intervenants culturels s’arrêtent à cela, ils s’inscrivent dans une démarche d’animation occupationnelle. Le théâtre et l’image ne sont pas des fins en soi si elles ne bénéficient pas d’une reconnaissance extérieure. Le but de ces ateliers est aussi de montrer ce qui se passe à l’intérieur des centres de détention aux personnes de l’extérieur. Des évènements tentent de remplir ce rôle. Par exemple, la compétition de cours métrages présentée à la maison d’arrêt d’Amiens lors des festivals de cinéma. Cette manifestation a pour but de récompenser le meilleur cours-métrage réalisé en détention dans le cadre d’ateliers vidéo. Lors du colloque, intitulé "Création et prison"qui s’est déroulé en septembre 1993 à La Villette à Paris, Jean Jacques Roulland  [4] faisait un bilan de son atelier vidéo et présenté le film réalisé par les détenus. A ce propos et concernant la reconnaissance des personnes extérieures à la prison vis à vis des activités, il disait : "Plus on entrera dans la prison pour parler des choses qui ne sont pas celles de la prison, plus vite on avancera" [5].

Les activités artistiques et culturelles peuvent comme nous venons de le voir aboutir à des projets enrichissants qui peuvent sur le long terme et avec un suivi régulier aboutir à des réinsertions sociales positives, mais les intervenants culturels sont confrontés à de nombreuses difficultés. Les contraintes de réalisation apparaissent à tous les niveaux, que ce soit du point de vue psychologique et social ou organisationnel et politique.

2.3 Le système de contraintes qui fixe les limites de l’activité culturelle en milieu carcéral

2.3.1 Les contraintes d’ordre psychologique et social

En effet, si l’on s’intéresse à l’approche psychologique des activités socioculturelles, on constate que les détenus ne sont pas toujours favorables à la mise en place d’ateliers. Compte tenu du mode de fonctionnement des centres de détention français, ils n’ont plus de responsabilités, perdent progressivement la motivation pour faire les choses et se réfugient dans l’enfermement et la solitude. C’est pourquoi, les intervenants culturels se heurtent à cette lassitude et cet assistanat qui les freinent dans l’avancée des activités.
Pour la plupart des personnes incarcérées, le centre de détention est le lieu de découverte de la culture. Ces personnes, en rupture dans la société civile, n’ont jamais eu de contact avec les activités culturelles ou artistiques. La prison devient alors l’endroit où les détenus se découvrent des talents insoupçonnés qui les revalorisent.
Outre le problème de l’enfermement, les détenus ont des priorités quotidiennes, à savoir s’acheter des cigarettes ou d’autres produits qui leur sont nécessaires. Ils doivent travailler pour gagner leur argent. D’ores et déjà, la part de détenus qui occupe un emploi est exclue des ateliers. L’organisation pénitentiaire ne met pas à leur disposition des créneaux horaires qui leur permettraient d’accéder à la culture.

De plus, les activités socioculturelles constituent un enjeu de pouvoir au sein du monde carcéral. De par l’inégal développement de la culture dans les établissements pénitentiaires français, les ateliers peuvent faire l’objet de convoitise et de jalousie. Ceux qui ont le privilège de s’y investir sont considérés comme des détenus à statut supérieur. Le pouvoir de quelques individus à posséder des capacités que les autres non pas, que l’on appelle le pouvoir d’expert, va créer des tensions et des relations conflictuelles. Dans cet espace de violence, encore faut-il le rappeler, la possession de quelque pouvoir quelqu’il soit engendre des émeutes et des bagarres.
S’ajoute à cela un problème d’accessibilité en terme de capacités intellectuelles car nombre de détenus est illettré ou en échec scolaire. Pour certaines activités le problème ne se pose pas. Néanmoins, pour des ateliers de vidéo ou de radio qui nécessitent une base de connaissances certaine, les inégalités frappent.
Ainsi, la première contrainte qui se pose aux intervenants culturels est la nécessité de sensibiliser les détenus afin qu’ils acceptent de participer aux activités. Cette démarche se fait par l’instauration d’une confiance entre les détenus et les professionnels.
D’autre part, le milieu carcéral classe les détenus selon la nature de leurs crimes. En ne les mélangeant pas, le phénomène de catégorisation s’opère augmentant alors les risques de formation de clans. Les rivalités sont telles que certains détenus ne vont pas aux ateliers car la présence d’un autre individu considéré comme un rival les dérange.

Aux difficultés précitées, s’ajoute le problème de l’égalité entre les personnes incarcérées. Certains détenus développent un sentiment de supériorité lorsqu’ils se découvrent des capacités artistiques notables. Le détenu qui est reconnu comme un individu différent des autres car il est doué dans telle ou telle activité, à l’intérieur du microcosme carcéral, va augmenter son estime de soi. Cependant, lorsqu’il va ressortir, il va perdre toute la reconnaissance et la confiance qu’il avait acquise pendant sa détention et il redeviendra un individu parmi tant d’autres. C’est ce que l’on appelle l’aspect leurre en psychologie.

Les intervenants culturels sont donc confrontés à des problématiques d’ordre psychologique et social lorsqu’ils s’adressent aux détenus. Ce public a des besoins particuliers auxquels il faut savoir répondre tout en sachant adapter les interventions. Néanmoins, d’autres difficultés d’ordre organisationnel et politique freinent le travail des intervenants.

2.3.2 Les contraintes d’ordre organisationnel et politique

Malgré les accords passés entre les différents ministères qui stipulent que les moyens nécessaires au développement de la culture seront attribués, la réalité est différente. Consécutive de la polarisation culture/sécurité, les budgets accordés par l’Etat au Ministère de la Justice sont inégalement répartis et le financement des activités artistiques ne constitue pas une priorité.
Par conséquent, les candidats qui souhaitent devenir des intervenants culturels en milieu pénitentiaire se font de plus en plus rares. D’autant plus que l’on constate un déséquilibre entre la formation qui leur est proposée et le terrain qui y est contraire. Tous les constats sont liés, si l’on ne change pas la réalité, il y aura de moins en moins de candidats et les actions culturelles deviendront de plus en plus minoritaires, au détriment des personnes placées sous main de justice.
Pour monter un projet, après avoir passer les étapes de négociation entre les acteurs locaux et régionaux, les intervenants se heurtent à la lourdeur administrative. Effectivement, le Ministère de la Justice impose un lourd travail de constitution de dossier présentant les projets. Cette contrainte ne fait que ralentir un peu plus le processus de gestion et de mise en œuvre des actions. Ces démarches ont été imposées dans un souci de légitimité des actions et de professionnalisation de la culture. Pour pérenniser les ateliers et réaliser un suivi qualitatif des projets, il faut que les intervenants culturels soient des professionnels. Si l’on travaille sur la base du bénévolat, on risque de se retrouver avec des ébauches de travaux qui ne pourront pas être finalisées pour nombre de raisons. C’est après avoir fait le constat de divers abus et dérives dans le domaine, que les collaborations interministérielles et la création des SPIP ont vus le jour. Les centres de détention étaient devenus les terrains de prédilection de quelques artistes qui ont utilisé et détourné les fonctions premières de la culture en milieu carcéral.
De plus, face à la multiplication des actions temporaires, les intervenants culturels ont eu peur de voir se développer une culture purement carcérale, avec ses fonctionnements et dysfonctionnements. Cette crainte, si elle s’était révélée, aurait amplifié le phénomène de stigmatisation et d’enfermement et aurait fait des centres de détention de véritables micros sociétés coupées du monde.

Suite à cette analyse du système de contraintes qui parasite les actions socioculturelles au sein des centres de détention, il est nécessaire de sortir d’une organisation indépendante qui se développe au sein du monde carcéral. Il semble que l’administration pénitentiaire s’essouffle dans son fonctionnement. De nouveaux projets doivent émerger afin d’ouvrir les portes des établissements pour peines et faire fusionner les projets entre le monde carcéral et la société civile.

2.3.3 Nécessité d’ouvrir sur l’environnement

Pour élaborer et mettre en place un projet d’actions culturelles en milieu carcéral, nous avons vu que les partenariats entre les collectivités territoriales, les acteurs de l’action sociale et culturelle locale et les intervenants culturels sont indispensables. Ils constituent les piliers de la politique de démocratisation et d’intégration puisque ce n’est qu’en associant toutes les instances que les projets pourront aboutir. Néanmoins, les faits réels mettent au jour des insuffisances tant au niveau personnel qu’institutionnel. Les collectivités sont réticentes à l’idée de s’investir dans des actions en milieu carcéral.

La prison fait peur et la perception que s’en fait la société civile est inexacte. La médiatisation d’une image médiocre et l’accentuation de faits tels que les trafics de drogue et les violences carcérales, contribuent à entretenir ce climat de méfiance. Si l’on s’en tient aux données statistiques du Ministère de la Justice, la délinquance classique est quasi minoritaire et les condamnés pour crime de sang sont peu nombreux. D’après les études, la population carcérale se compose dans sa majorité de toxicomanes, de délinquants sexuels, d’étrangers en situation irrégulière et de malades mentaux. Paradoxalement, même si la prison est une institution très fermée, tout le monde la connaît dès le plus jeune âge. A savoir que les médias transmettent une certaine image de cette institution que l’on s’accorde à respecter. Habituellement, l’homme se construit des opinions à partir de faits réels et de ses propres connaissances acquises, or, pour ce qui est du milieu carcéral, l’opinion se construit à partir d’une idée préconçue, véhiculée par les médias, et ne se fonde pas sur des faits réels et vécus. En ne donnant que des informations négatives sur les détenus et leurs comportements, l’opinion publique se permet de croire à celles-ci, sans se soucier de la légitimité des propos qu’elle entend. C’est ce que les psychologues appellent la prophétie auto réalisatrice, qui consiste à influencer les comportements des personnes en leur faisant croire des choses erronées.
L’image négative des centres de détention reste l’une des principales raisons du non investissement des agents locaux. Ainsi, se pose la question de l’éducation de l’opinion publique au milieu carcéral. Le moyen le plus efficace pour légitimer les actions menées est d’amener le monde extérieur en prison et changer le statut de ces établissements clos. Cette ouverture permettrait de valoriser les activités socioculturelles. Reste que cette proposition entraînerait des bouleversements fondamentaux, notamment au niveau politique et gouvernemental. Les centres de détention et tout le système pénitentiaire représente un enjeu politique et social énorme pendant les campagnes électorales. Changer l’image des prisons ferait lever le voile sur la réalité carcérale et les discours des politiques en seraient affectés et seraient rendues inexacts.
Ces constats des difficultés sont nécessaires pour comprendre la lenteur des procédures et le découragement de certaines structures à intervenir en milieu carcéral. Les acteurs culturels doivent se résoudre à travailler dans ces conditions. 

Les ateliers d’activités socioculturelles sont toujours à prendre en compte selon deux points de vue, à savoir la fonction de réinsertion et de lien entre le dedans et le dehors et le côté plus négatif qui met en évidence des risques en terme de privilège, de pouvoir et d’inégalité d’accès. Aujourd’hui, les intervenants culturels sont partager entre développer des actions qui apportent aux détenus une image plus positive d’eux mêmes mais ils prennent alors le risque de tout voir s’effondrer dès la sortie, car cette reconnaissance n’existera plus dans la société civile ; ou, ne rien proposer de trop valorisant, c’est à dire se contenter d’activités purement occupationnelles et récréatives qui n’ont pour seul effet que de combler le vide intérieur et ne développent en rien les capacités créatrices des détenus.
La complexité du champ d’intervention que constituent les centres de détentions et les centres pour peines en général, divise les opinions sur la place ou non de la culture en prison. Certains pensent que le seul moyen de garder des contacts avec l’extérieur et de prévoir la sortie, c’est d’utiliser l’outil "culture" ; d’autres acceptent ce point de vue mais souligne le fait que, outre les ambitions de la sortie, il faut veiller à conserver de bonnes conditions de vie pour survivre au temps de détention et par conséquent, diminuer les tensions et les inégalités que font apparaître les ateliers.

Suite à cette étude générale de l’administration pénitentiaire et de son fonctionnement ainsi que de la mise en place des activités socioculturelles et des contraintes auxquelles sont confrontés les intervenants culturels en milieu carcéral, nous constatons une carence. La répartition des tâches concernant les projets d’animation est structurée au niveau national et des autres territoires mais au sein même des établissements pénitentiaires, aucune répartition n’est faite. Les Conseillers d’Insertion et de Probation doivent s’occuper de trouver des partenaires, de gérer les négociations avec les chargés de mission des DRAC et enfin de monter et réaliser les activités artistiques et culturelles.

Je propose, par conséquent, de m’interroger sur la nécessité d’intégrer, au sein des établissements pour peine, des animateurs socioculturels qui seraient les coordinateurs de projets socio-éducatifs préparant à la réinsertion des personnes incarcérées. 

[1] "Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent", article 27 de la déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948

[2] Philosophe italien

[3] Metteur en scène et auteur du manifeste "Pour une éthique de l’art en prison"(14 décembre 2002)

[4] Chef du service socio-éducatif de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis

[5] P 70