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Guy Autran a transformé les prisons en travaillant sur l’espace et la lumière.
Entretiens

Publié le Sunday 1 June 2003 | http://prison.eu.org/guy-autran-a-transforme-les/

Guy Autran, 61 ans, architecte DPLG, urbaniste JUVP, secrétaire général de l’Académie d’architecture, enseignant (de 1983 à 1986) à l’école d’architecture de Nancy, auteur de plusieurs universités, écoles supérieures et ambassades est l’architecte, entre autres, des prisons d’Épinal, Villefranche, Saint-Quentin-Falladier, Aïton, Rémiré-Montjoly (Guyane), Seysses (Toulouse), Le Pontet (Avignon), Séquedin (Lille). S’il pense que son travail est « humanitaire » et que l’innovation est nécessaire, sa principale contrainte est la gestion des interdits.

Comment devient-on architecte de prisons ?
Je suis venu à l’architecture de prison par hasard. Au départ, je n’étais pas très enthousiaste, c’était un monde que je ne connaissais pas. Pour mon premier concours au début des années 80, j’ai fait appel à un psychiatre expert auprès des tribunaux pour comprendre les problèmes du détenu et à un représentant syndical des surveillants pour comprendre leurs problèmes. Je me suis aperçu que c’était la quadrature du cercle. Cette première étude était pleine d’erreurs ; il y a de nombreux de non-dits dans ce type d’établissement. J’ai fait un four. Puis j’ai gagné mon second concours, en 1983, pour la maison d’arrêt d’Epinal. J’apportais des idées innovantes en matière de lumière, d’espace communautaire sur lequel s’ouvrait l’ensemble des équipements collectifs. L’objectif était d’inciter les détenus à retrouver une vie collective autour d’un « carrefour de ville », de créer des rapports obligatoires opposés à un isolement du soir au matin. Cet établissement marche bien me dit-on.
A l’époque, il y avait des contraintes visuelles lourdes ; on ne pouvait pas par exemple voir de sa cellule dans la cour de promenade. Le programme tenait en 20 pages techniques et programmatiques seulement. Ce n’est qu’en 1987 lors du programme 13.000 (soit 13.000 places), qu’on a commencé à s’intéresser à l’environnement (2 pages), et a suscité des innovations fonctionnelles et programmatiques. C’était encore succint mais cela a permis d’apporter des idées nouvelles dont le ministère était demandeur. C’est dans l’innovation que l’architecte peut apporter quelque chose.

Maison d’arrêt d’Epinal : des espaces collectifs lumineux destinés à instaurer des rapports collectifs.

Quels concepts ont guidés votre réflexion ?
J’ai commencé avec le concept de « carrefour », un lieu de vie ouvert sur les différents lieux de la prison, hébergement, travail, sport, etc. Ce concept a évolué vers celui de « rue », une vaste artère de circulation (10 mètres de large), également un passage obligé. Une prison est une petite ville. On y dort, on y mange, on y travaille, on y enseigne, on y fait du sport, on y va à l’église. Sauf que la vie qui s’y déroule est sous contrainte constante. Dans une rue, il y a des commerces, des cinémas, etc. Et je me demandais pourquoi ne pas retrouver cette dimension en prison ? Et comment le faire vivre sans que la sécurité ne soit mise à mal. A Epinal, toutes les salles de classe ouvrent sur la rue.
Une autre façon de procéder est qu’une seule porte de l’espace collectif s’ouvre sur le secteur enseignement. Le contrôle en est alors plus facile et permet une certaine liberté d’évolution, de déplacement à l’intérieur du secteur. Pour les hébergements, j’ai travaillé sur la compacité afin d’éviter les couloirs interminables : par exemple deux niveaux en continuité reliés au centre de l’unité par un balcon permettant de redonner à une vingtaine de détenus un semblant de vie commune à une échelle plus familiale.

Comment fonctionnent ces concepts dans la pratique ?

Pour les réactions et l’usage, il s’agit à chaque fois de cas particuliers liés à la personnalité du directeur qui va déterminer le fonctionnement de son établissement. Dans une de mes réalisations, le directeur a très bien compris le concept de « rue » et a laissé une certaine liberté de circulation et « fait vivre » cette « rue ». Dans une autre, la rue est devenue un simple couloir et l’espace n’a pas été utilisé. L’architecte propose mais l’utilisateur décide de l’usage final mais si on ne donne pas la possibilité au départ, ca ne marchera jamais.

L’administration pénitentiaire est-elle ouverte à l’innovation ?

L’administration pénitentiaire est pleine de contradictions : d’un côté, prête à recevoir et friande de nouvelles idées, d’un autre côté, effrayée de cette innovation. Elle a peur et a du mal à appréhender les phénomènes nouveaux apportés par une organisation, un concept innovants. Elle a besoin d’être sécurisée, ensuite seulement on peut parler d’innovation, d’espace, etc. Il faut donc s’employer à rassurer sans que ça gène l’espace, mettre les barrières et points de surveillance au bon endroit, que la surveillance soit la plus simple possible pour disparaître au quotidien, que la sécurité devienne naturelle et non plus contraignante. Les problèmes surviennent quand il y a concentration de personnes - cour de promenade, déplacements de personne - plus le projet est compact, plus les distances donc le temps de déplacement sont courts, moins il y a de risques. Il faut aussi garder à l’esprit que la double surveillance d’un lieu est rassurante. Pour les surveillants, être toujours visible par un collègue est rassurant.

Comment a évolué ce concept de « rue » ?
Le quadrilatère est la seule forme qui limite le nombre de miradors ; il ne peut y avoir d’espace caché, non vu des miradors. En Guyane, pour la première fois, j’ai proposé une organisation suivant la diagonale ce qui m’a permis de développer à l’intérieur de la prison de vastes espaces libres et un hébergement pavillonnaire autonome en périphérie (20 détenus) permettant de moduler les différents types de détention. De fait, cet hébergement pavillonnaire offre de grandes souplesses d’utilisation. Tous les équipements collectifs sont sur la rue, les quartiers (maison centrale, maison d’arrêt, centre de détention) sur les côtés, du plus collectif au plus privé.
Pour le programme 4000 (P4000), j’ai repris cette organisation mais poussé plus loin la notion d’espace. La rue est devenue un « boulevard » débouchant sur une perspective de 180 mètres environ, bordé d’un côté par les équipements collectifs. Il s’ouvre totalement de l’autre côté sur le stade de foot. Tout déplacement devient une promenade et apporte lumière, espace et perspective visuelle au coeur même de l’établissement. J’ai poussé cette notion de lumière et d’espace encore plus loin au niveau des hébergements en créant un atrium, sous verrière, sur quatre niveaux autour duquel s’articulent tous les équipements de quartier. C’est très lumineux, très éclairé.
On est passé du carrefour, à la rue, au boulevard et enfin au centre-ville et ses quartiers périphériques (les termes rue et boulevard ont été acceptés par l’administration). Avec le P4000 ce n’est plus le détenu qui se déplace mais l’extérieur qui vient à lui. Avant l’école était centralisée, aujourd’hui le professeur se rend à la salle de classe du quartier.

Quelles sont les limites d’une vision « humanitaire » de la prison ?
Aujourd’hui, la tendance est au tout sécuritaire et les idées généreuses que j’ai développé en prennent un coup. C’est l’administration qui a le dernier mot. Si elle dit, on rajoute une grille, on rajoute une grille. Il y a un revirement en force par exemple des contraintes visuelles ; interdiction de vue, ce qui était transparent devient opaque, des prisons se couvrent de filin et il nous faut donc intégrer des poteaux de 20 mètres pour les accrocher. Mais personne ne s’interroge pourquoi la France est le seul pays au monde d’où on s’évade de prison en hélicoptère. La privation de liberté, de mon point de vue, est une punition suffisante, la réinsertion du détenu dans la vie sociale reste l’objectif à atteindre. Que va donner le tout sécuritaire à long terme ?

Comment rendre l’extérieur d’une prison « aimable » pour les voisins ?
C’est un problème. Il faut garder le mur d’enceinte obligatoirement rectiligne ; il fait 200 mètres de long, pour 6 mètres de haut. C’est une vraie muraille. On peut casser sa longueur en le fractionnant visuellement, en jouant sur la profondeur ou les matières, en jouant sur des effets de diorama de merlons, de plantations afin d’intégrer au mieux cette contrainte très prégnante dans son environnement. Cependant, l’institution doit rester présente et afficher son image. Ainsi l’entrée doit rester l’emblème de l’équipement ; il n’y en a qu’une. Il faut donc lui conserver la noblesse et l’emphase de sa fonction. Quant au mirador, c’est aussi l’image de la prison, il faut lui donner de l’allure.

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