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Psychologue à la prison de la Santé

Publié le Thursday 19 December 2002 | http://prison.eu.org/spip.php?article1602/

Saadia Yakoub - Maison d’arrêt de Paris la Santé - Psychologues et Psychologies N°153

Psychologue à la prison

« D’être le plus souvent oubliés, paradoxalement lorsque l’on parle de phénomènes de société qui concernent des souffrances psychiques - dont c’est la spécificité reconnue aux psychologues que d’avoir à les prendre en charge -, conduit et devrait conduire de plus en plus les psychologues à réagir. C’est pourquoi nous publions la lettre de réaction de notre collègue S.Yakoub au livre de V. Vasseur Après avoir relevé le mérite de celui-ci, soit la provocation d’un débat public sur les prisons dont on pense qu’il était le but principal de l’auteur comme de tout écrit et a fortiori de tout écrit plus ou moins polémique, notre collègue rétablit tout ce qui a été oublié par l’auteur - la mise en place récente de réformes concernant les prisons - et qui concerne entre autres le travail psychologique effectué dans les SMPR et CSST, principalement par les psychologues. En effet, les SMPR sont un des rares lieux où prédomine la présence de psychologues. H.C.

Le livre-témoignage de Véronique Vasseur “Médecin chef à La Santé” aura eu au moins pour apports, et en ce sens il reste précieux, d’avoir : déclenché publiquement un débat bien trop souvent étouffé ; l provoqué la constitution, sous l’autorité de Laurent Fabius, Président de l’Assemblée Nationale, d’une Commission d’Enquête Parlementaire sur la situation dans les prisons françaises enfin, d’avoir sensibilisé l’opinion publique sur l’état de "ses" prisons et le vécu des personnes qui y sont détenues. En effet, le sondage "Libération-CSA" du 27 janvier dernier, réalisé à la suite de la polémique suscitée par “Le” livre, révélait que pour les personnes interrogées : la "surpopulation" explique les difficultés dans les prisons (71 %), le nombre de personnes en détention provisoire doit être diminué (64 %), et qu’il est nécessaire d’augmenter "le budget des prisons pour améliorer les conditions de vie des détenus” (68 %), de préparer leur réinsertion dans la société (72 %). de renforcer les programmes de réinsertion (89 %) et de créer "une commission indépendante chargée de contrôler le fonctionnement des prisons" (86 %).

Cela étant, ce témoignage appelle néanmoins de sérieuses critiques sur la forme comme sur le fond. Sur la forme, l’ouvrage est jalonné de trop nombreuses assertions hâtives, globalisantes, péjoratives, parfois contradictoires et pour certaines inexactes “Les détenus (?) sont tous angoissés, stressés et, bien sûr, innocents” (p. 16) “(?) à la quatrième division, chez les dingues, 2 (p. 74) ; “(?) dans ce milieu de petites frappes prêtes à la première occasion à filer un mauvais coup" (p. 84) ; “(?) depuis cette circulaire, pour rester en France, les sans papiers multiplient les faux” (p. 119) ; “Les infirmières (?) ne veulent plus distribuer le Subutex à la becquée (?) L’escalier qui mène à l’infirmerie devient le lieu de tous les toxicos.” (p. 182), etc. Maladresses de style, peut-être, mais qui n’en présentent pas moins les détenus de façon dépréciative, incorrecte, stéréotypée.

L’allusion faite aux psychologues (chargés de la prise en charge des toxicomanes incarcérés au sein du Centre Spécialisé de Soins aux Toxicomanes/ex-Antenne Toxicomanie) n’est pas non plus dénuée d’ambiguïté comme d’inexactitude. Elle semble laisser croire que nous serions moins soucieux de nos patients que de notre "image”, l’auteur faisant état d’un travail de réflexion entre nos équipes à propos des traitements de substitution (buprénorphine/Subutex) p. 182, "Une réunion est organisée avec l’antenne toxicomanie, nous et le labo qui fabrique le médicament. Cela finit par un déballage feutré de rivalités".

Enfin, l’affirmation d’après laquelle selon certains médias ce livre viendrait pour la première fois briser la “loi du silence” entourant les prisons, celle de l’auteur (“A la Santé, deux grands tabous demeurent : le sexe et la drogue. On suppose, on devine, mais personne n’ose jamais parler.”, p. 110) demeurent non seulement infondées mais inacceptables. Elles entretiennent faussement l’idée que tous les interlocuteurs des détenus (médecin, psychiatre, psychologue, infirmière, éducateur, assistante sociale, enseignant, animateur culturel, mais aussi, avocat, visiteur ?) tairaient ou resteraient passifs vis-à-vis de faits, quelle qu’en soit la gravité, portés à leur connaissance.

Sur le fond, ce témoignage péche faute de rigueur méthodologique, d’analyse et de repères chronologiques lorsqu’il présente des faits vécus par des détenus comme systématiques et quotidiens. Faute également de référence aux importantes réformes mises en place sur les prisons (loi, décret, circulaires), pour certaines par les deux ministères concernés (Santé et Justice). À savoir :

- 1986, création des secteurs de psychiatrie ou SMPR, sous tutelle du Ministère de la Santé, rattachés à un établissement hospitalier spécialisé et placés pour chacun sous l’autorité administrative du directeur dudit établissement et sous celle médicale et technique d’un praticien psychiatre chef de service. Les SMPR sont composés de psychiatres, psychologues, équipe infirmière, travailleurs sociaux ;

- 1987, création au sein des SMPR, des antennes spécialisées dans la lutte contre les toxicomanies principalement composées de psychologues et des antennes alcoologie, avec médecin alcoologue ;

- 1992 puis 1994, renforcement des Antennes Toxicomanies devenant des centres de soins aux toxicomanes en milieu pénitentiaire (C.S.S.T.) ;

- 1994, officialisation des unités de consultations et de soins ambulatoires (UCSA) et services médicaux des établissements du “Programme 13 000” sous contrôle du Ministère de la Santé, rattachés à un établissement hospitalier avec un médecin responsable du Service. Parallèlement, affiliation des détenus (étrangers en situation irrégulière inclus) aux assurances maladies et maternité du régime général de la Sécurité sociale, droits prolongés un an après la libération ainsi qu’aux ayants droit (sauf pour les étrangers "clandestins”) ;

- 1996, introduction des traitements de substitution (Méthadone et Buprénorphine)

- 1998, institution d’une obligation et continuité de soins pour les auteurs d’infraction sexuelle

janvier 2000, bénéfice pour les détenus de la couverture médicale universelle.

L’on regrettera également que ne soient nullement mentionnés :

4 l’attention portée de longue date à la population pénale (avec pour pionnier Michel Foucault, qui il y a près de 30 ans, sera à l’origine des Groupes d’information et Comités d’Action sur les prisons) 3 par et entre autres : l’observatoire international des prisons, la société européenne toxicomanies hépatites sida qui, et à l’initiative du Dr Jean-Marie Guffens, alertera dès son tout premier colloque sur les risques de contamination HIV dans les prisons, 4 le haut comité sur la santé en milieu carcéral, aides, act up, l’association française de réduction des risques, la ligue des droits de l’homme, l’union des jeunes avocats, etc.. ;

4 la réflexion que mènent régulièrement les psychologues du milieu carcéral, leurs interventions à divers colloques, leurs publications, dont celles relatives à l’incarcération des mineurs (cf. Alain Maurion) 5 ;

4 ainsi que les travaux des SMPR dans le cadre de leur congrès annuel (dont le premier en 1988) quant à divers dysfonctionnements, aux expériences originales mises en place à leur initiative ou encore en matière d’amélioration de l’accès aux soins des détenus.

Cela. dit, parler de la prison, c’est d’abord rappeler que l’incarcération concerne une population massivement issue des milieux les plus défavorisés, la prison comme le révèle l’étude d’Anne-Marie Marchetti représentant cette “(?) institution qui reçoit majoritairement des individus qui étaient déjà démunis à l’extérieur, la prison étant en effet, la mesure judiciaire par excellence du pauvre". 6

C’est aussi questionner ce qui ne saurait en faire une généralité, des pratiques professionnelles. Ainsi, pour ce qui concerne le judiciaire l’analysait dès 1997 Serge Portelli, Premier Juge d’Instruction au Tribunal de Grande Instance de Créteil, il devient urgent qu’évolue le “cadre prison (?) car la prison est profondément inscrite dans la culture judiciaire. Elle est omniprésente. Elle s’impose presque naturellement (?).”7

C’est enfin s’interroger sur la non application de tout un arsenal de mesures alternatives à l’incarcération, prévues par le législateur (liberté provisoire sous contrôle judiciaire, Travail d’Intérêt Général, mesures d’injonction thérapeutique pour les sujets toxicomanes, etc.) et de mesures d’aménagement de peine (liberté conditionnelle, semi-liberté, mais aussi permission de sortie ?).

Cela nécessite indéniablement une transformation des pratiques en amont, durant et en aval de l’incarcération, toutes catégories de personnels confondues et pas exclusivement des seuls personnels de surveillance trop souvent désignés : la grande majorité d’entre eux exercent leur métier dans des conditions le plus souvent difficiles, mais aussi dans le respect du détenu. Cette transformation s’est amorcée. L’illustre le débat organisé sur La Santé en juillet 1999, dans le cadre du Cycle de Conférences de l’Université Paris 7, à l’intention des détenus, dont le conférencier était ? Monsieur Pascal Vion, Directeur adjoint de l’établissement et le rédacteur ? Pierre, détenu.

Cependant et a contrario, certaines prisons mais non toutes ce qui pose question, constituent des lieux offrant des prises en charge de qualité et diversifiées où les détenus peuvent bénéficier de soins médicaux (parfois très sophistiqués, notamment bi ou tri thérapie), d’un suivi psychiatrique, d’un soutien psychologique-psychothérapique, d’une formation scolaire, d’une aide à la réinsertion, d’activités sportives et culturelles ce indépendamment de leur nationalité, origine sociale, appartenance religieuse comme de l’infraction objet de leur incarcération. Ces prestations sont assurées par des équipes médicale, psychiatrique, psychologique, d’insertion et de probation exerçant dans le souci du respect de la personne détenue, et autant que faire se peut, en coordination sur la prison de La Santé mais aussi de Fleury-Mérogis, Fresnes, Nice, Rennes, Strasbourg, etc. Des améliorations restent cependant et toujours à apporter au niveau des conditions de détention (hygiène, alimentation, promiscuité, problème de locaux, quartier disciplinaire ou "mitard"), de la réinsertion (insuffisance de stages de formation), de l’accès aux soins pour le plus grand nombre de détenus (renforcement en poste de médecins, de psychiatres, de psychologues, de travailleurs sociaux ? Mais il est incontestable que de nombreux établissements, “prisons de la honte” largement démunies, ne répondent pas aux besoins d’une population pénale en constante augmentation et particulièrement vulnérable sur le plan somatique et psychique : il n’existe en effet que 26 SMPR, 18 C.S.S.T., 2 Antennes Alcoologie pour un parc pénitentiaire de187 établissements. Les personnels socio-éducatifs sont en sous nombre et les effectifs des personnels de surveillance restent insuffisants. De même, l’on ne saurait nier que la prison exacerbe le plus souvent troubles somatiques et psychiques réactionnels à l’incarcération, tensions, violences physiques, sexuelles, comportements à risque dont le suicide (huit fois plus élevé dans la population pénale) ou la consommation de drogue ? et qu’à ce titre, elle peut largement déstructurer pour ne pas dire briser l’être humain.

Il n’en demeure cependant pas moins vrai que la prison représente aussi un lieu de rappel du sens de l’infraction et de la loi. Si ses effets s’avèrent le plus souvent nocifs, cette nocivité intervient au cas par cas, l’enfermement provoquant selon les sujets une prise de conscience quant à la transgression, au rappel des limites, et au préjudice porté à la victime, à la condition toutefois que la sanction soit équitable et ceux chargés de veiller à son application irréprochables.

Mais il importe aussi de souligner que quelles que soient la diversité et la qualité des prestations offertes aux détenus, le passage par la prison restera, pour la personne détenue voire pour son entourage, une blessure inoubliable.

Nous profitons de la publication de cette lettre pour demander à nos collègues travaillant en milieu carcéral de bien vouloir adresser à la revue des textes de réflexions sur leurs interventions et leur travail dans les prisons ou les lieux de consultation y afférant. Nous voudrions élaborer un dossier sur le travail des psychologues dans le champ carcéral, champ où interviennent justement beaucoup de psychologues.

Qu’y font-ils et quels problèmes spécifiques ou non, institutionnels ou autres, y rencontrent-ils ?

D’autre part, si l’année 1998, comme le précise S. Yakoub, a vu s’instituer une obligation et une continuité de soins pour les auteurs d’infraction sexuelle, comment les psychologues résolvent-ils le paradoxe de l’obligation de soins, eux qui ne sont pas soumis comme le sont les psychiatres à un rôle de police, imposé légalement à leur profession ?

Ainsi, les psychologues travaillant dans les CMP voient affluer des personnes adressées, par exemple, par des Associations Socio-Educatives de Contrôle Judiciaire qui transmettent l’obligation de soins prononcée par un juge auprès de psychologues dont l’éthique et la déontologie les conduisent à n’accueillir les personnes qu’en fonction de leur demande. Comment peuvent ou non s’élaborer ces questions - particulièrement sensibles ?

En outre se posent des questions de terminologie. Les obligations de soins se différencient des injonctions de soins, par exemple. Tout ceci mérite réflexions, commentaires et élaborations.

H. C.