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Mise en ligne : 3 July 2007

Texte de l'article :

INTRODUCTION

Dès que l’on décide de s’intéresser à la question des étrangers dans les prisons françaises, le fait massif qui s’impose à la lecture du moindre article de revues associatives concernées par le thème de la prison ou des étrangers, du moindre rapport ou travail de recherche sur le sujet des étrangers incarcérés est le constat, fait par tous les auteurs, de la "surreprésentation des étrangers" dans la population carcérale. Comment cette disproportion est-elle constatée, comment l’interpréter sont autant de questions qui se posent. Et d’entrée de jeu, il faut bien prendre conscience que cette dernière interrogation, sur l’interprétation de la surreprésentation des étrangers au sein de la population carcérale, n’est absolument pas neutre, et que les enjeux afférents à la lutte pour l’interprétation qui s’imposera dans l’espace public déterminent la façon même dont on va envisager la question - cela est d’autant plus évident dans le cas des associations qui s’engagent sur les questions de la prison et des droits des étrangers, pour la définition des enjeux de leurs actions et de leurs revendications.

Nous allons donc tout d’abord nous pencher sur le constat du décalage existant entre la proportion d’étrangers au sein de la population carcérale et ce qu’est censée être la proportion d’étrangers présents sur le territoire français, pour voir que l’établissement du taux de détention des étrangers et le calcul de leur coefficient de surreprésentation sont loin d’être évidents. De plus, la multiplicité des statistiques (et les différences entre leurs modalités de construction) complexifient quelque peu l’opération et les interprétations de détail concernant les déterminants de la surincarcération des étrangers. Pourtant, un fait massif ressort de l’étude des différentes statistiques : quel que soit le coefficient de surreprésentation établi (plus ou moins élevé selon les bases statistiques), la surreprésentation des étrangers dans les prisons françaises est bien réelle, et qui plus est, s’explique principalement par le choix - éminemment politique - de la répression de l’immigration clandestine effectué par l’État français depuis le milieu des années 1970. Si l’on retire du calcul les condamnations liées à la répression des infractions à la législation sur les étrangers, le taux de délinquance des étrangers ne se distingue pas tellement de celui des "nationaux" en importance quantitative, mais seulement par un type d’infractions spécifiques (liées aux conditions de vie de ces étrangers, souvent en situation de précarité). Dès lors, l’étude des déterminants de la surreprésentation des étrangers en prison - contre l’idée reçue (marquée par le poids des préjugés) d’une délinquance plus importante des étrangers -, doit passer par une étude de la chaîne pénale, car s’il est une chose qui se manifeste alors, c’est le traitement particulier auquel sont soumis les étrangers tout au long du processus pénal : en effet, "les statistiques pénitentiaires ne disent rien de la délinquance des étrangers, elles nous parlent plutôt du fonctionnement des institutions policières et judiciaires." [1] Les membres des "associations prison" (telles le Génépi, la Farapej) et des associations d’aide aux étrangers (telles la Cimade, le Gisti) reconnaissent ce phénomène de la surreprésentation des étrangers en prison, et bien souvent, participent à l’interprétation de cette surreprésentation comme étant le résultat de la surconsommation carcérale qui frappe les étrangers confrontés aux institutions pénales.

Cependant, face à l’ampleur du constat et de ses implications, il semble que ces mêmes associations tombent elles aussi dans l’euphémisation d’une question qu’elles reconnaissent pourtant comme telle, et qu’elles pourraient pourtant contribuer à soulever, en en déployant la problématique dans leur action. Car c’est bien le choix d’une politique de répression de l’immigration qui contribue directement à la précarisation et à la situation irrégulière de ces étrangers à qui on restreint le droit d’accès au séjour, à la nationalisation, ou au droit d’asile, et à qui on refuse l’accès à des droits qui leurs permettraient de ne pas vivre dans l’illégalité, par exemple le droit de travailler, et qu’on expose donc à des sanctions pénales du fait même qu’ils se trouvent forcés de travailler au noir.

Un cercle vicieux est alors en place, qui conduit à la "criminalisation des migrants", dénoncée par plusieurs chercheurs, à l’instar de Salvatore Palidda, et qui est le fait même d’États qui prétendent par ailleurs combattre la supposée délinquance de ces mêmes étrangers, et qui encouragent par leurs discours et leurs actes le développement de la représentation des migrants comme menace pour la nation. Dès lors, ils est nécessaire de prendre en compte la façon dont la "pensée d’État", telle que conceptualisée par A. Sayad, tend à façonner toutes nos représentations sociales et la pensée de l’immigration (et non une pensée de la migration) en général, et à faire des migrants l’objet privilégié de l’action répressive sur le territoire, mais aussi l’"ennemi public numéro un". Comment une telle logique et de telles pratiques de la domination tendent-elles à s’imposer comme normale dans les esprits, au point d’induire une discrimination raciale puissante - mais peu problématisée car elle fait l’objet d’une dénégation, relayée de façon insoupçonnée dans nos façons de penser la question des étrangers ?

Notes:

[1] E.BLANCHARD, "Étrangers incarcérés, étrangers délinquants ?", Plein Droit, n°50 "L’enfermement des étrangers", juillet 2001, p.11