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Turquie : L’Enfer, c’est un endroit où l’on ne vous entend pas

Mise en ligne : 1 November 2006

Texte de l'article :

L’Enfer, c’est un endroit où l’on ne vous entend pas

Par Alper Turgut, Friday, Oct. 27, 2006 at 1:00 PM
Behic Asci : "L’enfer c’est l’endroit où l’on ne vous entend pas"

Six ans exactement que dure le jeûne de la mort avec 122 décès au bout du compte. Avec ces détracteurs, ces partisans et puis ceux qui font mine de ne rien voir... Tant que les conditions d’isolement ne seront pas abolies, les décès ne cesseront pas. L’avocat Behic Asci est entré en jeûne de la mort le 5 avril, journée mondiale des avocats parce que dit-il, « je ne voulais plus voir mes clients livrés à eux-mêmes et dépérir jour après jour ».

Alper TURGUT (Cumhuriyet Hafta) [1

Un appartement à Sisli plutôt spacieux. C’est ma deuxième rencontre avec Asci depuis le début de son action. La première fois, il était sur pied. A présent, il est grabataire. Il a les joues affaissées. Son poids a chuté de 88 à 57 kg... Mais il n’a rien perdu de sa sérénité, de sa sagesse et de sa sobriété... Asci a 41 ans... Il a passé le cap du 200 e jour de jeûne de la mort. Mais comment fait-il pour tenir le coup ? L’eau, le sucre, le sel, le café pur, les thés fruités et la vitamine B1, retardent son rendez-vous avec la mort. Atrophie de ses nerfs optiques, cécité partielle de son œil gauche, pertes d’équilibre, indigestions, inflammations, oedèmes, engourdissements, douleurs généralisées, insomnies, fatigues aiguës sont sur le point de le clouer au lit. Sur le mur, la photo de son collègue Fuat Erdogan assassiné en 1994 au café « Arzum » à Besiktas... Asçý persiste dans sa décision de poursuivre son jeûne et réclame la fin de l’isolement carcéral qu’il décrit comme un « enfer ». Selon lui, « l’enfer n’est pas l’endroit où l’on souffre mais l’endroit où l’on ne vous entend pas souffrir ».

Mais au fait, qui est ce Behic Asci ? Il est né le 11 mars 1965 dans la localité de Kocaali à Sakarya. Ses parents travaillaient dans la fonction publique. Il est l’aîné d’une famille de trois enfants. Il a un frère et une soeur. « Nous sommes de Sakarya depuis trois générations. Ma mère était accoucheuse et mon père travaillait dans les coopératives de crédit agricole ». Asci n’était âgé que d’un an lorsque sa famille dût quitter Kocaali en raison des obligations professionnelles de sa mère. La profession qu’exerçait sa mère contraignait la famille au à déménager régulièrement. Lorsque Asci était âgé de quatre ans, la famille s’installa à Iznik. Sa mère faisait alors le tour des villages de la région de Gemlik pour aider les femmes enceintes à enfanter. Finalement, la famille décida de s’installer à Karabük. Dans cette nouvelle escale, son père abandonna la fonction publique pour travailler en tant qu’ouvrier à l’usine sidérurgique de la ville. Asci termina ses études primaire et secondaire à Karabük. Lors du coup d’état militaire du 12 septembre, il est âgé de 15-16 ans mais comme il est encore éloigné de la politique, cet événement ne suscite aucun émoi en lui. Sa famille elle, nageait dans les eaux « sûres » de la politique. Asci se rappelle : « Mon père votait CHP [2]. C’est un social-démocrate. L’intérêt de ma mère pour la politique consistait simplement à glisser son bulletin de vote dans l’urne. Mon père en revanche participait aux meetings et luttait pour le travail, pour le pain et contre toutes les injustices auquel il était confronté à l’usine . »

Au lycée, Asci se retrouvait dans la liste des étudiants les plus studieux. En deuxième année du lycée, il tomba amoureux. Au point de faire des plans d’avenir avec sa dulcinée. En revanche, ses parents connurent une « discorde conjugale violente ». Lorsqu’ils divorcèrent, le jeune Asci était en dernière année. Ce que retient Asci de cette époque-là, ce sont des disputes interminables... Il gardait espoir : « si je deviens un étudiant brillant, pensait-il, je pourrais empêcher leur divorce ». Sa réussite ne suffira pas à réunir la famille. En 1982, Asci est le 80e étudiant sur 1200, à obtenir le baccalauréat lui permettant l’entrée à la faculté de droit à l’université d’Ankara. Sa petite amie, elle, décroche la faculté d’agronomie de la capitale. Sa réussite le poursuit en première année d’études mais en raison de la séparation de ses parents puis du départ inopiné de sa petite amie avec qui il rêvait de se marier, Asci perd son intérêt pour les études. Celles-ci se prolongent à n’en plus finir... Sa désillusion sur l’université contribue également à sa débâcle. Asci qui croyait au droit et à la justice est dépassé par ses péripéties :

« Je voulais devenir un magistrat pour faire régner la justice autour de moi. Mais j’ai compris avec le temps que mes rêves n’avaient aucun lien avec la réalité. La situation de ma famille était désastreuse. Pour survivre, je suis devenu comptable. Je ne fréquentais l’université que d’examens en examens. Une fois l’échéance de mon logement étudiant arrivé à terme, j’ai cohabité avec des amis dans différents quartiers. J’ai été expulsé de l’école à trois reprises et à chaque fois, j’y suis retourné. Il m’a fallu dix ans pour décrocher mon diplôme ».

Le Behic Asci de ces années là était un étudiant social-démocrate qui ne participait jamais aux manifestations étudiantes, féru de littérature et qui n’a jamais lu rien de plus radical que le journal « Cumhuriyet ». C’est par les journaux qu’il suivait les nouvelles des manifestations étudiantes, des tortures et des incarcérations qu’ils subissaient. Ils se disaient alors que l’engagement révolutionnaire n’est pas une tâche facile...

Après avoir obtenu son diplôme, son rêve n’était désormais ni de gagner de l’argent, ni de devenir un avocat renommé. Pour lui, le métier d’homme de droit était et devait rester une activité non commerciale. C’est pourquoi, lorsque ses amis lui proposèrent le « bureau du droit pour le peuple » (Halkin Hukuk Bürosu) crée en 1988, il se joint à eux sans la moindre hésitation. Il suivit son stage et obtint son certificat d’aptitude à la profession à Istanbul. En 1994, il s’inscrit enfin sous le numéro de matricule 20560 au barreau d’Istanbul.

Le bureau du droit pour le peuple, c’est l’endroit où Asci rencontre les révolutionnaires. « J’étais alors âgé de 30 ans. Et aujourd’hui encore, je continue d’apprendre la révolution » dit-il en souriant. Le bureau du droit du peuple était alors entretenu par Zeki Rüzgar et Murat Demir à Ankara et par Fuat Erdogan, Ahmet Düzgün Yüksel, Efkan Bolaç et Metin Narin à Istanbul. Le premier client d’Asci fut Sadi Özpolat. Lors de sa première visite à la prison de Sagmalcilar (alias prison de Bayrampasa), il était accompagné de gros préjugés :

« Je pensais rencontrer de grosses brutes martiales obsédées par la hiérarchie et les directives mais je suis tombé sur des gens gais et pleins d’humour. Pour un jeune avocat inexpérimenté, le dossier de Sadi Özpolat  [3] était particulièrement costaud. Mais je gardais espoir. Car dans ce dossier, il y avait lacunes et des contradictions énormes dans les déclarations de la police. Les avocats expérimentés eux, se bidonnaient. Et moi, j’ai pu apprendre ce que signifiait les Cours de sûreté de l’Etat. Mon client a pris une perpète ! »

CE N’EST PAS DU SUICIDE !

En dix ans, Asçý a eu près de 11.000 clients. C’est un chiffre extrêmement élevé. D’autant plus que parfois, il dût lui aussi siéger sur le banc des accusés. « J’ai plaidé dans des procès politiques instruits dans les cours de sûreté de l’Etat à Erzurum, Kayseri, Adana, Izmir, Ankara bien entendu Istanbul. J’ai fréquenté quasi toutes les prisons où se trouvent des détenus politiques » affirme-t-il. Concernant ses propres démêlés avec la justice, il dit ceci : « J’ai été traîné devant les cours de sûreté de l’Etat par trois fois mais acquitté dans un seul procès. Une fois pour appartenance, une autre pour aide à organisation clandestine. Ce dernier procès continue encore et toujours. J’ai en outre été placé en garde à vue à quatre reprises. J’ai une fois fait 35 jours de prison en tant que déserteur. Lors de l’opération policière du 1 er avril suite à laquelle 120 personnes ont été mises en examen et 80 en détention provisoire, j’ai été écroué à la prison de type F n° 2 de Tekirdag. Pendant 25 jours, j’ai été confiné dans une cellule individuelle. J’ai ainsi vu de l’intérieur le régime d’isolement carcéral que je connaissais de l’extérieur ».

« Ma cellule avait une superficie de 8 mètres carré. Quand on ajoute un lit et une armoire, il reste un tout petit espace à arpenter. Il vous est impossible de rencontrer un autre détenu. Et lorsque vous avez la chance d’en croiser un, le gardien fait écran avec sa veste . »

Asci poursuit avec quelques exemples de traitements humiliants : « La livraison des achats à la cantine, des journaux et des livres est conçue sur un rapport avec vos geôliers destiné à vous avilir : le gardien reste debout tandis que le détenu est obligé de se baisser pour recevoir ses commandes ou son courrier ». Cet exemple, soutient Asci, illustre de manière claire les motivations du gouvernement pour le choix de ce type de régime carcéral.

Asci a un client du nom de « Zafer » (Zafer signifie ’Victoire’ NDT). Dans les lettres qu’il envoie à son client, tous les « Zafer » qui apparaissent, sont noircis par la commission de censure !

Il a un autre client en isolement qui s’est fait battre pour ne pas s’être levé durant le recensement. « Les gardiens, précise-t-il, lui cognèrent la tête contre le mur. Aujourd’hui, mon client souffre de pertes partielles de la mémoire. J’ai porté plainte mais les juges ont prononcé un non-lieu. Motif : le détenu s’est cogné la tête selon les directives de son organisation dans le but de protester contre le prétendu régime d’isolement ! » Asci interjette appel. Mais l’appel lui est refusé.

Les morts par grève de la faim au finish dans le quartier de Küçükarmutlu, les morts du 19 décembre au cours de l’opération militaire de « retour à la vie », les personnes embastillées suite à des interrogatoires sous la torture, ces trois clients qui se sont suicidés dans leur cellule, les détenus tombés malades en prison, les centaines de détenus infirmes en raison de l’incurie des autorités... Telles est le triste spectacle qui l’a poussé à entamer son jeûne de la mort. « En bref, je mène cette action au nom de ceux qui aspirent au bleu infini, aux montagnes, aux collines, à la terre, à un ciel limpide et surtout à la chaleur humaine ». Et d’ajouter « Je suis convaincu que l’on peut résoudre le problème de l’isolement. Sinon, je n’aurais jamais mené une telle action. Cela aurait été du suicide »...

Sa famille et ses amis accueillent son jusqu’auboutisme avec une certaine amertume. Sa mère n’est venue qu’une seule fois lui rendre visite. Son père étant malade, n’a pu se déplacer. Avec son frère et sa sœur, il entretient un contact téléphonique quasi quotidien. Ses visiteurs ne manquent pas : ex-détenus qui ont contracté le syndrome de Wernicke-Korsakoff, familles des victimes, journalistes, intellectuels. Notons en particulier le soutien affirmé de Mihri Belli et Sevim Belli, des musiciens Efkan Sesen, Mazlum Çimen, Metin Kahraman et Ferhat Tunç, du romancier Cezmi Ersöz, du poète Arif Damar, du président de la confédération révolutionnaire des syndicats ouvriers (DISK) Süleyman Çelebi, du secrétaire général de la Confédération des travailleurs du public (KESK) Hasan Ayýr, du président de l’Union turque des médecins (TTB) Gençay Gürsoy, du vice-président de l’Union des chambres des ingénieurs et des architectes (TMMOB) Hüseyin Yeþil... Même le romancier Yasar Kemal qui se dissocie de la méthode d’action par le jeûne, lui a rendu visite. Kemal lui avait d’ailleurs fait une promesse : « Nous te ferons vivre. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour te faire vivre ».

(Article de Alper Turgut, publié dans Cumhuriyet Hafta, 22 octobre 2006 - Traduit par Bahar Kimyongür)

Source : Indymédia

Notes:

[1] Cumhuriyet Hafta est un hebdomadaire publié par la rédaction du quotidien républicain et laïque "Cumhuriyet" (La République)

[2] Le CHP est la Parti républicain du peuple, parti nationaliste et social-démocrate crée par Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la république de Turquie.

[3] Durant sa captivité à la prison de type E de Bayrampasa, puis à la prison de type F de Kandira, Sadi Özpolat a été le porte-parole du collectif des détenus du DHKP-C, le Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple