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La Vie en prison... vue de "dedans" - Paul Denis

(2006) Blog 18 Promiscuité, parlons-en... et l’argent...

Mise en ligne : 13 October 2006

Texte de l'article :

Promiscuité, parlons-en... et l’argent...

1019 Jours de détention... en Maison d’Arrêt
Extrait de la correspondance adressée à ma fille, pour lui présenter mes conditions de détention et mon « nouveau » cadre de vie

Les questions que tu ne me poses pas, mais qui méritent une réponse...

La promiscuité :

Un grand principe de tout établissement de détention est : « Eviter les conflits », entre détenus.
Il est vrai que le surnombre par rapport au nombre de places théorique n’est pas là pour simplifier la tâche de l’administration.
Comme déjà dit, les jeunes n’éprouvent pas de difficultés à vivre « entassés » et ils recherchent même ce contact qui leur évite leur propre angoisse.
Le fait d’être plus de deux a un avantage : si l’un fait la gueule, on peut toujours dialoguer avec l’autre, et comme chacun à son tour est mal dans sa peau, le nombre facilite la cohabitation...
Certains établissements ont, paraît-il, encore des cellules à 6, voire 10 ou plus. Alors là, je crains que rien ne soit simple et que la liberté individuelle passe après l’autorité du ou des décideurs... !
A cela s’ajoutent l’hygiène, les odeurs, et j’en passe.

Pour ma part, être seul ne m’a jamais posé de problèmes, bien au contraire. Mais je reconnais qu’être à plusieurs, quand tout va bien, n’est pas déplaisant... le temps passe plus vite.

Afin d’éviter les conflits, les changements de cellule sont fréquents. Il est vrai que, si les détenus sont deux, il vaut mieux qu’ils s’entendent afin que la cohabitation se passe sans heurt, et dans le meilleur climat possible avec un respect mutuel.
Les conflits en cellule sont rares, mais s’ils ont lieu, c’est souvent avec des conséquences graves (blessures, coups, etc...).

C’est pourquoi, tout est mis en œuvre pour qu’il n’y ait pas de conflit, mais gérer plus de 600 gars, ce n’est pas simple et ce, d’autant plus que l’humeur de chacun peut varier d’un jour à l’autre, en raison d’événements difficilement prévisibles.

Même en prison, il y a des « règles » de savoir-vivre à respecter pour être « accepté » par le groupe, que je peux te résumer ainsi :
. respecter les anciens (plus âgés), mais aussi, ceux qui sont là depuis longtemps. Ils peuvent apporter conseils...
. savoir se taire, chaque fois que cela est nécessaire, c’est-à-dire souvent, même si on détient « la vérité »...
. ne pas cacher le motif de son incarcération. Tout se sait un jour ou l’autre. Se taire provoque suspicion et interprétation, selon l’intime conviction du bavard. Mentir provoquera un rejet lorsque la vérité sera connue,
. se donner la main, avec plus ou moins de cérémonial, selon « l’intimité »... lorsque l’on se croise. C’est un geste banal que l’on oublie de faire « dehors ». En détention, il est primordial et tu dois le pratiquer chaque fois que tu croises quelqu’un de connu. S’il refuse de te serrer la main, c’est qu’il te rejette. C’est le cas pour les pointeurs (violeurs). A toi de prouver qu’il a tort,
. se tutoyer est une règle d’or et doit être mise en pratique, dès l’arrivée en prison, c’est un signe de reconnaissance comme se dire « Bonjour », même si c’est plusieurs fois par jour. Les pointeurs (violeurs) sont exclus de ses marques de « sympathie ». Un surveillant ne doit pas « tutoyer », un détenu doit « vouvoyer » un surveillant.
Par respect un jeune détenu vouvoiera un aîné qui pourrait être son père ou grand’père.

Pour un « vieux », être tutoyé est un signe de parfaite intégration... Il n’y a pas de « lutte » des classes ou des âges, en prison.
. savoir rendre service lorsqu’on le peut. Ne pas le faire, c’est s’exposer à un rejet. Même si tu as peu, tu peux toujours aider.
. un fumeur a l’obligation de « partager » son tabac. A charge de revanche...
. avec peu, on peut faire beaucoup. Il est autorisé de « refuser » si l’échange se fait toujours dans un seul sens... Cela est compris par les autres...
. si tu prêtes... considère que tu donnes... Celui qui te promet de te rendre, ne te le rendra pas... Le retour de la chose prêtée (donnée) n’est pas dans les habitudes carcérales. L’échange doit être « immédiat », ou il n’a pas lieu... l’oubli est fréquent...

Ainsi, tu vois que pour que la vie en détention se passe bien, il faut, quoiqu’il advienne, qu’une réelle « solidarité » existe, et elle existe...

Les pécules :

Depuis le 1er novembre 2004, la Provision Alimentaire Mensuelle est passée à 200 €uros.
Elle comprend désormais toutes les sommes que tu perçois : mandats ainsi que ton salaire si tu travailles (atelier ou auxi) ou rémunération de stage.
La réforme ne pénalise pas les plus démunis, ceux qui disposent de beaucoup d’argent, remboursent plus les Parties Civiles : le barème est le suivant :
. jusqu’à 200 € : aucune retenue
. de 200 à 400 € : 20 % de retenue
. de 400 à 600 € : 25 %
. de 600 à 1000 € : 30 %
. au-delà de 1000 € : 10 %
En plus, pour ton pécule de libération, il est également retenu 10 % sur la partie supérieure à 200 € (plafonné à 1000 €, donc de 201 à 1000 €).
Prenons un exemple : Tu disposes de 650 € (salaire + mandats) pour un mois. Il te sera donc retenu :
. pour les Parties Civiles : rien sur les 200 premiers €uros, 20 % donc 40 € (de 201 à 400 €) + 25 % donc 50 € (de 401 à 600 €) + 30 % donc 15 € (601 à 650 €), soit 105 €uros.
. pour le Pécule de Libération : rien sur les 200 premiers €uros, 10 % donc 45 € (de 201 à 650 €).
. il restera donc pour le Pécule disponible (cantinable) :
650 € - 105 € - 45 € = 500 €.
L’ancien calcul aurait laissé : 650 € - 20 % = 520 €.

C’est quand même un réel progrès, car la majorité des détenus ne dispose pas, souvent, de plus de 200 €.

A suivre sur le blog

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