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Date : 14-08-2006

7 Au rendez-vous des aminches

Mise en ligne : 7 September 2006

Texte de l'article :

Au rendez-vous des aminches

C’est pas moi que j’voudrais flancher devant la veuve
J’veux pas qu’on s’dise que j’ai u le trac de la lunette
Avant d’éternuer dans le sac
A la Roquette
Aristide BRUANT

Mounir Benbouabdellah guette le long couloir du Grand Quartier. Après la fusillade, le silence n’est pas retombé, la rumeur des prisonniers assiégés ans les cours remonte comme la marée ? Puis reflue, s’éloigne, et applique à nouveau, accompagnée de la furie des coups de tabouret dans les portes des cellules. Aux fenêtres, les journaux incendiés illuminent le soir. Il est assoiffé.
- C’est foutu, Christophe !
- Non ! Je vais jusqu’au bout... Je réfère crever d’une balle que de payer trente piges.
Un des matons repose la joue sur le carrelage froid. Il a peur. Il a quitté sa stature d’homme de meute. Il est seul. Seul. Son uniforme est bien peu de chose maintenant. Il est conscient que sa vie dépend de la piètre espérance des deux emmurés vivants. Ceux-là mêmes qu’il mordait de haine quelques instants auparavant. L’autre surveillant est seul, lui aussi. Assis par terre. Il veut parler, échanger quelques mots comme si les mots avaient encore une utilité.
« LA Banane en force ! » Ce cri intérieur remonte du passé de Benbouabdellah. Il se souvient de la cage d’escalier de la cité des Amandiers. La Banane, le surnom colle si bien ici à la barre de béton légèrement incurvée. Dans le quartier de Belleville, depuis les barrières, il y a toujours eu les bandes de gamins, ceux du Pékin, ceux de Tlemcen ou de Nadaud, lui le Kabyle, était de la Banane. Et les soirs des années 1990, ceux des Couronnes bombaient en catimini le bas de la rue des Amandiers : Nik la Banane !
Christophe habitait la cité Saint-Blaise, près des Maréchaux. Il avait vécu ailleurs mais il s’était installé là en mars 1995 lorsqu’il braqua le Crédit lyonnais du boulevard Davout. Son histoire d’un autre siècle alimenta la pesse un an auparavant, lors de l’ouverture du procès.
Cherchant à arracher sa mère de la drogue, à bout, il avait repris les armes. « Je n’avais plus de solution... Je n’avais plus d’argent, alors j’ai fait ce que je savais faire. »
Le tribunal demeura sourd.
Trente ans à 30 ans. Plus d’espoir.
A cette heure, plus une once d’espérance du tout, impossible de revenir en arrière.
Des semaines qu’il attendait l’oiseau au-dessus de la promenade. Deux dimanches, trois. Peut-être beaucoup plus. Et chaque dois, il se préparait comme si c’était la dernière. Dans une heure, je volerai. Ce soir, je dormirai à l’air libre.
Douze détenus. Une file silencieuse dans l’escalier, la tête basse sous les cris des crabes. « Ferme la veste ! » « Arrêtez ! » « Sortez vos cartes »... « Ceux-là, tu les mets à la 12. » Puis le passage sous le portique de détection avant de s replacer à la queue leu leu le long du mur sale. Les cœurs de deux hommes battent la chamade. D’un même hymne de liberté. S’arracher au sens vrai du terme. Sentir le corps tiré vers le ciel. Irrésistiblement. S’élever au-dessus des trois barres de cellules. Au-dessus des deux hautes cheminées de tôle, au-dessus des pavillons de la ville, leur « Ripa », le périph, la porte de la poterne des Peupliers, vers la Seine et le métro.
L’échelle de corde est trop courte, puis les balles déchirèrent l’espace d’un pointillé chicanier. Et maintenant ils sont cernés avec leurs otages. Ils ne sortiront pas et leur vie carcéral sera un cauchemar. Quarante cinqq jours de mitard. Des mois et des années d’isolement. Et finalement ne centrale de sécurité, Moulins ou Lannemezan, jusqu’au bout.
Quel bout ? Le cancer. La folie ? A nouveau trente ans s’additionneront aux trente ans de réclusion. La peine à la peine. Tel un calcul de centenaire, il en aura soixante à faire alors qu’il n’a pas encore trente ans !
Benbouabdellah, le plus jeune, en avait quinze sur le papier, peut être s’en tirera-t-il avec quinze de plus ?
Et puis à quoi bon tous ces comptes d’apothicaires ? A cette heure, la mort rôde en cagoule noire, il faut en finir. Choisir. Tuer et mourir. Mourir ou survivre à tout prix...
*
Je ne connaissais pas Christophe lorsque ces lignes furent écrites. Je préparais alors un roman auquel le 2àè arrondissement parisien servait de décor. Celle que je prénommais Fanny, t qui me visitait au parloir de la centrale d’Arles, avait été enseignante de son compère Mounir Benbouabdellah. Dans ce livre, où je jouais du vécu et de l’imaginaire, du passé et du présent, du dehors et du pays des prisons, je pensais que leur tentative de belle avait sa place.
Pour finir, ces lignes restèrent en rade dans un tiroir comme les deux compères au mitard.
Des cavales réussissent, d’autres échouent. Les épisodes épiques rythment d’adrénaline le pouls des coursives. A l’heure des nouvelles, les galériens s’attroupent devant les télés collectives. Et le soir, lorsqu’ils sont enfermés, ils s’interpellent aux fenêtres. Un jour passe, deux... On en parle encore puis on oublie et on passe à autre chose.
Par la faute à « pas de chance », la tentative de Fresnes suit désormais un cours disciplinaire sans surprise. Christophe et Mounir ont jeté les dés comme on dépose les armes chargées de rêves de liberté. Et ils tirent les cartes.
« Passez par la case mitard, vous en prenez pour quarante-cinq jours ! »
« Passez par la cas QI, vous y survivrez quatre piges. »
« Passez par la case les « assiettes » et, là encore, aucune surprise, jamais... »
De cette histoire, j’aurais pu retenir l’image de Christophe progressant en équilibre sur le toit du couloir central. L’arme au poing. Il pousse devant lui maton. L’arroseur arrosé ou, mieux, le maton prisonnier... On pourrait en sourire. Juste retournement des choses. Pourtant, il nous est impossible de mettre sur un pied d’égalité la violence de l’opprimé et celle du tortionnaire, le geste du révolté et l’obéissance criminelle du fonctionnaire. Choisir son camp, c’est prendre parti. Et nous prendrons toujours les patins des rebelles, des sans fois ni loi et du grand méchant loup. La fraternité des aminches ne se mégote pas. Dans la compagnie, nous n’aimons ni les tièdes, ni les rabat-joie pas plus que les trois petits cochons.
En face, la justice de classe a également choisi son camp. Drapée du deuil des insoumis, elle est une pièce maîtresse du parti de l’ordre. Es magistrats condamneront « sans faiblesse » Christophe et Mounir, cela va de soi. Comme ils ne jugeront jamais les auteurs en uniformes des tabassages, des humiliations quotidiennes et des crimes maquillés. Les matons cagoulés bénéficient de l’immunité.
Je garde en mémoire une séquence qui y est imprimée à l’encre indélébile. Elle a été tournée plusieurs jours après les événements de Fresnes. Le journalisme de TF1 annonce la reconstitution de la prise d’otages. A l’entrée du domaine, le camion de transfert est bloqué par une foule menaçante. Des femmes accompagnées de matons, certains en uniforme, entourent le camion et frappent de leurs poings et de leurs pieds sur la carrosserie. L’escorte policière se fige dans une passivité complice. Un motard sourit. Sous les poussées, le véhicule tangue et chancelle. L’objective de la caméra s’attarde sur les énergumènes hurlant des insultes et des menaces de lynchage.
Oublié le message propret du syndicalisme hypocrite, celui qui, sur les plateaux télé, se pavane pour faire la retape du beau métier et de son esprit humaniste, voilà enfin révélé au grand jour le visage de la populace pénitentiaire.
Hypnotisés, nous suivons le reportage. Un frisson parcourt les détenus regroupés devant l’écran. Nos connaissons si bien ces traits haineux... ces injures. C’st leur visage, le vrai, celui qu’ils arborent les matins de transfert disciplinaire, lors des départs pour les tabassages... et des tortures, comme lorsqu’ils s’occupèrent des mutins de Clairvaux à la fin des années 1980.
L’un d’eux fut quelques semaines mon voisin de cellule au QI de Fresnes. Jamais il ne m’expliquera le pourquoi de ses séjours réguliers à l’hôpital. Comme si l’exprimer figurait une seconde humiliation. Quoi qu’il en soit et comme il se doit, je l’ai su par la bande. Des matons entrèrent dans la cellule au mitard et lui causèrent de graves blessures internes en le sodomisant avec une clef...
Au gré chaotique de leurs pérégrinations, les damnés des longues peines voyagent de QI en centrales de sécurité. Avec l’expérience, je sais qu’au rendez-vous des entraves on se croise un jour ou l’autre. Ainsi, on apprend que Momo est à Clairvaux, Gégé à la Santé. On se réjouit parce que Titi est sorti. Et on s’attriste car Dudu s’est pendu.
*
Le premier rencontré a été Cyril, le frère de Christophe, celui qui, ce jour-là, braquait l’hélicoptère. Je l’ai côtoyé un mois entier sans jamais croisé son regard. A peine si j’ai aperçu à la va-vite sa silhouette dans un couloir.
Nous étions détenus au QI du D5 de Fleury, le pire. A cette époque, une dizaine de taulards ayant participé à des évasions armées était rassemblée dans cet endroit. Inutile de faire un dessin. Il est facile d’imaginer l’ambiance disciplinaire et violente y régnant. Les verrous claquaient comme des coups de feu. Et pas une semaine sans qu’on assiste impuissant à un départ musclé, direction le mitard.
Dans ce lieu de dépersonnalisation totalitaire, je me rappelle du rituel de la salle de musculation. Nous ne pouvions jamais nous guigner sauf à l’heure du départ ou de la rentrée de la promenade. L’isolé qui déchargeait son énergie sur les poulies s’interrompait et plaçait sa bouille dans le carré vitré de la porte, tel un photomaton animé d’un large sourire. Et en passant à l’ombre de la coursive, chaque gars, l’un après l’autre, encadré de son escorte compacte d’uniformes, jetait un coup d’œil en loucedé et un discret salut.
Le lendemain, nous avions droit aux commentaires. « Je l’imaginais pas comme ça... », « Mec... T’es un vrai chibani ! » ou « T’as pas pris du poids depuis la dernière fois. » Et ainsi la voix hurlée par-dessus le mur de cours de promenade en cours de promenade prenait des traits humains.
Lorsque nous avions un poil de chance, nous nous croisions une fraction de seconde dans les parloirs. Cyril le Parisien et moi étions les rares à bénéficier de visites régulières. Une après-midi, prévenu par les cliquetis de clefs et de chaînes précédant mon escorte, il eut le réflexe de soulever son bébé près du carreau blindé de la porte.
Il m’avait parlé d’elle et attendait sa venue depuis des jours. Je savais qu’elle s’appelait Sarah Lynn et qu’elle était née prématurée des mois après son arrestation... Quelques jours après, je suis parti pour un autre QI, et lui pour celui de Rouen... et d’autres... et encore d’autres jusqu’aux jours d’aujourd’hui.
A la centrale de Lannemezan, Christophe pose son balluchon sur le carrelage sale d’une cellule du quartier arrivant. La nouvelle court déjà la détention.
- Le gars de la tentative de Fresnes est arrivé...
- Il est sorti des QI ? Mais ça fait combien de temps ?
Le vieux ratier réfléchit en fronçant les sourcils...
- En 2002, j’étais...
- Quatre ans... Ouais, quatre ans d’isolement, c’est le tarif ! S’ils le jettent en détention normale, c’est qu’il va bientôt passer aux « Assiettes »...
- C’est connu, ces messieurs ne font rien pour rien, reprend l’ancien après un bref silence. Il débarquera dans notre bâtiment jeudi prochain...
- T’as raison, il a le profil du Bronx.
Et sans surprise en effet, le jeudi suivant. Christophe pousse son chariot vers le bâtiment A. après quelques matchs de football et autant de parties de volley au cours desquelles il enrage copieusement de s’incliner face aux chibani, il se rapproche de nous. Pourtant, il se coule avec difficulté au rythme interminable de la grande traversée. Sa longue carcasse déborde d’un trop plein de vie. La perfusion vénéneuse de la guillotine moderne n’a pas fané son hémoglobine écarlate. Son esprit se débat et nie la mort lente. Mais en centrale, tout semble finir. Et comme la marée, les jours passent et reviennent, toujours les mêmes. Plus on rame vers l’autre rive, plus le port s’éloigne. Les peines s’allongent. Il n’y a plus d’horizon. On finira tous par crever du scorbut des relégations.
Quand ils m’ont condamné, je devais faire à peu près quinze piges. Aujourd’hui, j’en ai fait sept de plus et je ne vois pas le bout... A chaque tour de passe-passe du JAP [1] j’en prends pour deux piges de rab.
*
Assis sur le banc de béton, Christophe écoute le vieux Robert. Lentement, il se tourne vers moi et parle haut avec des intonations de titi de Paris.
- Je ne m’y habituerai jamais...
- A quoi ?
- A ça... Et il dessine un large mouvement de la main. A la fuite des jours, à la non-vie des clapiers, au plus de chance de crever en taule que de revoir le dehors... Non, je ne m’habituerai jamais !
- Aucun d’entre nous ne s’y habitue, qu’est-ce que tu crois. Au début, on se dit qu’on le fera pas, qu’on trouvera une solution... et puis on tente la belle, une fois, deux fois... QU’on paye ou non le coup, on est marron. Le temps passe. Une heure après l’autre, les mois se transforment en années et on se dit qu’on est arrivé trop près de la sortie pour grimper au mur...
Une moue aux lèvres. Son regard se perd sur la vague de ciment gris.
- je n’aurai pas dû me rendre... SI j’avais tiré dans la tronche des deux matons, les flics m’auraient flingué. Finita la commedia ! Il n’y aurait jamais eu de suite... j’aurais tiré la carte « Recevez une balle dans la tête et reposez en paix au Père-Lachaise ».
- Combien de fois je me suis dit la même chose... J’aurais dû me faire péter avec le stock de dynamite et j’en emportais quatre ou cinq avec moi... Mais je ne l’ai pas fait, comme tu n’as pas grillé les crabes de Fresnes.
« Ca n’a rien de rigolboche de faire le poireau, le flingot dans les pattes [2] » car les prisons sont les cimetières de l’espérance. Des crimes s’y mijotent que les maîtres n’ont pas appris à connaître. Sans surprise, certains épisodes s’écriront en lettres de sang et de ressentiment, telle est la loi du pays sans foi... Le pays du dedans.

Jan-Marc Rouillan

Notes:

[1] JAP : Juge d’Application des Peines

[2] Le Père Peinard, 1890