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Type : Word

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Date : 14-08-2006

6 Lettre de Cyril Khider à sa mère, janvier 2006

Mise en ligne : 6 September 2006

Texte de l'article :

Lettre de Cyril Khider à sa mère, janvier 2006

En chaque homme, en chaque cri,
En chaque cri d’enfant quand il hurle effrayé
En chaque voix, chaque interdit
J’entends bruits de menottes par l’esprit forgées
William BLAKE

Ma chère maman,

Je n’ose te demander si tu vas bien avec ce que tu vis il m’est impossible d’imaginer ta vie facile, c’est au parloir que tu me donnes la réponse à cette question qu’il m’est impossible de poser. Cependant, je t’avoue me nourrir de ta force.
Je vais donc entrer directement dans le vif du sujet, à propos de ce que tu me demandes depuis des mois : comment j’ai pris la décision de sauver mon frère ?
Pour commencer, il faut que tu saches que cela n’a pas été chose simple car cela n’était pas clairement verbalisé entre lui et moi, cela s’est fait de manière beaucoup plus subtile.
Je vais te raconter en substance, dans cette lettre, l’un des derniers parloirs que nous avons eu, un des plus forts en termes de pure émotion, celui qui m’a le plus troublé en tout cas. Je t’avoue que tout cela était enfoui en moi depuis l’énoncé du verdict de la cour d’assises, mais ça n’avait pas encore émergé au niveau de ma conscience en termes de passage à l’acte.
Depuis quelques temps, je ne pouvais plus parler avec Christophe. Il était passablement irascible, énervé... Les mecs devant s’occuper de l’extraire de sa tombe ne se mobilisaient pas... Pire, ils faisaient semblant. Lors du dernier parloir, l’émotion était si intense dans cette minuscule cabine, l’ambiance si électrique que j’osais à peine respirer - j’ai pris la main de mon frère dans les miennes et ce que j’ai ressenti est très, très dur pour moi à expliquer, il m’est difficile de traduire par l’écrit le sentiment douloureux qui m’a submergé en cet instant précis.
En le regardant dans les yeux, j’ai vu toute notre enfance défiler dans son regard. J’ai revu ce fameux jour où Mamie et lui m’ont emmené jusqu’à Vitry-sur-Seine pour nous rendre dans un foyer, toi tu étais en prison, je ne le savais pas.
En arrivant sur place, Mamie m’a acheté des bonbons et des glaces, je me souviens de cette journée comme si c’était hier, comme si tout ce qui suit venait de se passer récemment. A un moment donné, Mamie s’est tournée vers moi et m’a montré une lourde grille en fer forgé sur le trottoir d’en face et me l’a désignée comme l’entrée du foyer où je devais habiter à partir de ce jour, m’expliquant qu’elle était fatiguée et qu’il fallait que j’apprenne à l’école.
Sur le coup, je n’y ai pas cru, mais Mamie s’est mise à pleurer et Christophe l’a suivie, pas besoin de te dire que moi aussi je me suis mis à chialer. Mais, bien que tout cela soit très triste, ce n’était rien à côté du sentiment d’abandon total qui m’a submergé quand je me suis retrouvé seul à l’intérieur du foyer la séparation me faisait mal partout, j’étais une boule de douleur, j’étais la Douleur, confronté à une onde que je ne connaissais pas. Je croyais ne plus jamais vous revoir C’est tout cela qui s’est passé dans les yeux du frangin lors de ce dernier parloir.
*
Que devais-je faire, hein ?
Faire semblant de ne pas voir ?
Me la jouer Caïn et le tuer en l’empoissonna au parloir d’un fratricide bonbon ou d’un gâteau assassin, lui si gourmand de tout ?
Le regarder mourir sous mes yeux sans rien faire ?
Accepter d’être une espèce de Ponce Pilate et me laver les mains sous ses larmes de rage invalide ?
Christophe, c’est pas une partie de moi, c’est moi tout entier.
*
De plus, à cette époque, ses amis ainsi que mon père le laissaient crever, je les ai tous détestés pour cela, même si au fond de moi je me sentais à égalité avec eux, je n’arrivais pas à me regarder dans un miroir parce que je n’arrivais pas à prendre une vraie décision. Moi, qui d’une certaine manière avais subi l’abandon petit, je laissais mon propre frère se consumer du feu de son impuissance sous mon léthargique regard.
Comment assumer ensuite cette non-assistance à frère en danger de mort - quelle honte, quelle ignominie ! Jamais je n’aurais pu survivre à tant de lâcheté et de félonie !
J’ajoute que Christophe s’est toujours comporté avec moi de façon superbe, mieux que ne l’aurait fait un père et ça, tu le sais, bien sûr. Dans ce cas, comment pourrais-je agir autrement qu’en forçant le destin ? Je te connais trop bien, maman, je savais que tu ne pourrais m’en vouloir de prendre cette énorme décision dès l’instant où tu l’as sue, à ma place, tu aurais agi de cette manière, n’essaye même pas de me dire le contraire, tu es trop idéaliste pour ça, les chiens ne font pas des chats !
*
Voilà, ma chère maman, ce que je peux te dire sur mes motivations. Ce n’est pas de gaîté de cœur que je t’écris tout cela, j’ai l’impression de participer au viol du secret fraternel dans le dossier de ma vie. Plus que tout, je n’ai surtout pas envie de te blesser en ressassant ce passé que tu as transcendé en quelque chose d’exceptionnel. Personne ne revient de là où tu es allée, sauf toi, par la grande porte en pus, nous offrant au frangin et à moi un bout de cet horizon que la justice et la pénitentiaire nous arrachent à coups d’années de prison, de tortures, de traitements inhumains et dégradant ou d’exactions. Tu m’as transmis de ta force mentale t de ton énergie.
Tu m’as dit au parloir que le frangin et moi t’avions tiré vers le haut ces dernières années, que tu es fière de nous avoir pour fils, en ce cas, je te répondrai que durant ces années tu nous as portés, que c’est vers les étoiles qu toi tu nous tires...
Je t’embrasse à la mesure de mon immense amour.

Ton fils Cyril qui t’aime