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Témoignage d’un prisonnier détenu au bâtiment D1 de Fleury-Mérogis

Mise en ligne : 22 avril 2006

Dernière modification : 28 janvier

Le bâtiment D1 est le même bâtiment où Eric Blaise a été affecté quelques mois après

Texte de l'article :

Fleury, le 6 février 2005

Dimanche 30 janvier, aux alentours de 14 heures, c’est la descente des promenades. Celles-ci s’effectuent par rotations, pour des questions de sécurité. Nous ne sommes informés des horaires de descentes qu’au tout dernier moment. Il en est de même pour chacun des étages. Une escouade de matons se déploie dans la coursive, les portes des cellules sont ouvertes à la volée. Des aboiements, des injonctions, des ordres, des cris... bruits métalliques de serrures percutées, maltraitées, agressées par ces clefs qui éventrent, pourfendent, fouillent et violent jusque dans nos âmes. Nous devons être prêts, habillés "en tenue correcte" dès l’ouverture. Le cas échéant, le surveillant referme immédiatement ! Du même coup, la promenade est supprimée ! Une fouille par palpation est pratiquée par deux surveillants placés à la grille au bout de la coursive avant la descente. Rien ne doit quitter la cellule ou être échangé à l’occasion de la promenade.

Ce dimanche 30 janvier, le détenu Messaoud Mérini souhaite se rendre en promenade, il sort dans la coursive. Aux dire des gars présents, il était en train de parler à un codétenu resté en cellule, lorsqu’un surveillant "chef" l’a apostrophé tout en lui intimant l’ordre d’avancer en le bousculant. Ce dernier n’a pas accepté, réaction légitime. C’est alors que le surveillant gradé devait lui porter un violent coup de point au visage. Une bagarre s’ensuivit entre le surveillant et le détenu. Bien évidemment, l’alarme fut déclenchée, des renforts furent dépêchés, le détenu rapidement "maîtrisé"... traîné au cachot sous une grêle de coup... à la vue de nombre de détenus, contenus par d’autres surveillants. "L’incident clos", le mouvement de descente des promenade pouvait se poursuivre.

En ce dimanche pluvieux et glacial, les détenus ne l’entendaient pas ainsi. C’en était trop. Spontanément les deux cents détenus sur la cours de promenade décidaient de ne pas remonter. De ne pas accepter. A la fin de l’heure de promenade, les haut-parleurs nous intimaient l’ordre de réintégrer nos cellules. Après maintes injonctions et appels furieux, menaces directes, la direction fut conviée à nous rencontrer. Comme aucun détenu ne souhaitait être désigné comme "meneur", ni même porte-parole. La sous-directrice de la maison d’arrêt des hommes, madame Marion, fit appeler au micro un détenu. Celui-ci devait se rendre auprès d’elle avec un petit groupe de détenus, suivi bientôt par tous les autres. La sous-directrice et tout son staff était retranché dans un couloir ; nous communiquions à travers un vasistas ! Le groupe de détenus devait lui exposer les raisons de ce mouvement principalement lié à l’agression du détenu Messaoud Mérini par le surveillant gradé. Cette dernière rétorqua que ce n’était pas la version que lui avait transmise son personnel. Selon elle, il n’y avait aucun doute possible... c’était le détenu qui avait agressé son surveillant chef. Nous lui rétorquions que nombre de détenus présents étaient témoins de la scène, qu’il ne tenait qu’à elle de les entendre ! Elle s’y "engageait", à condition que nous réintégrions nos cellules.

De même qu’elle refusait de ramener le détenu Messaoud Mérini dans cellule. Nous lui avons fait observer que le rapport de force, c’était elle qui l’instaurait. Dans ces conditions, le pseudo dialogue devenait improbable ! Ce fut l’occasion de transmettre une plate-forme de doléances basée sur les violences et autre atteintes à la dignité des personnes, sur l’insalubrité des cellules, leur crasse. Nombre de cellules sont sans vitre, alors que nous subissons les rigueurs de l’hiver ; c’est indigne. La crasse des douches, vectrices de toutes sortes de champignons et autres saloperies ! Pour obtenir un filet d’eau tiède, il nous faut nous munir d’une fourchette pour bloquer la bobinette d’arrivée d’eau au plafond. La durée des parloirs est d’une demi-heure à Fleury, alors que sur toutes les maisons d’arrêt de la région parisienne, elle est de trois quarts d’heure. Pour toute réponse, à 19 heures, ils sont arrivés ! Casqués, harnachés, avec matraques et boucliers, en nombre ! Une marée noire, un océan bleu marine... La bave au lèvres derrière leurs visières... Leur chef nous intima l’ordre de remonter, dans son porte-voix, il nous faisait remarquer que nous étions en contravention. Certains détenus souhaitaient en découdre avec cette compagnie républicaine de sécurité. Le plus grand nombre devait remonter.

Ce face à face devait durer une demi-heure. Le but n’étant pas de nous faire piétiner, nous avons réintégré nos cellules au milieu d’une haie de CRS, d’ERIS et autres matons en nombre, déployés tout au long des escaliers et couloirs. La gamelle fut distribuée à vingt heures par les matons de jour... rude journée pour eux. Le lendemain, la direction appelait plusieurs détenus afin de prendre la température du bâtiment. Quatre détenus considérés comme meneurs potentiels furent transférés dans d’autres bâtiments de Fleury. Messaoud Mérini, n° 336690 - bâtiment D3 - QD 13, a pris 45 jours de cachot. Il va devoir passer pour agression sur un agent en exercice et écoper d’une nouvelle condamnation avec toutes les conséquences quant à d’éventuel aménagement de sa peine. Précisons que ce surveillant chef "brigadier" serait coutumier de ces agissements. Pas anodin non plus que ce genre d’exactions se produise un dimanche ! Les week-ends seul un surveillant chef brigadier est responsable du bâtiment. La direction ne peut pas ne pas en être informée. Nous non plus. À suivre.

Thierry Chatbi
incarcéré en février 2005 à Fleury-Mérogis au bâtiment D1
Témoignage publié dans l’Envolée

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