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(2005) 48 heures d’une mère

Mise en ligne : 8 March 2006

Dernière modification : 11 July 2006

Texte de l'article :

Je reviens des prisons de Strasbourg et de Rouen, où je suis allée visiter mes fils au parloir, ces dernières 48 heures.

A peine rentrée de vacances, j’ai dû sauter dans un train dès 8 heures du matin à la gare de l’est, qui se trouve à l’opposé de mon domicile, situé à Saint Maurice dans le Val de Marne, que du bonheur !! C’est dans un train Corail, vieux et poussif que nous entamons le voyage, la climatisation est réglée en dessous de 15°, ce qui est super agréable quand il fait froid et qu’il tombe des cordes comme c’est le cas actuellement. Tous les gens présents dans le wagon cherchent un moyen de se réchauffer, soit à l’aide de pulls ou de vestes, pour ceux qui ont eu le temps de regarder la météo avant de partir, soit comme moi, par un recrocquevillement stratégique au fond du siège, qui me laissera quasi paralysée au bout de 4 heures ¾ de voyage. Pour l’heure, j’attends la voiture bar qui a été annoncé il y a presqu’une heure pour pouvoir prendre ma trithérapie que je dois impérativement prendre avec une collation. A peine arrivée, je saute dans un taxi, direction la prison. Une fois à l’intérieur de la taule, comme d’habitude depuis deux ans, je suis mise à l’écart, je passe les portiques de sécurité détecteurs de métaux sans aucun problème, lorsqu’une surveillante vient vers moi, pour me passer à la « poèle à frire », autre détecteur de métaux, de proximité cette fois. Je rappelle que je vois mon fils derrière une vitre en plexiglas, qu’aucun contact physique avec celui-ci n’est possible, je ne comprends donc pas l’intérêt d’une telle démarche. A moins d’être moi-même suspectée de vouloir commettre un crime ou un délit, auquel cas précis, il conviendrait de me mettre en examen ou bien d’exclure ce genre de mesure rédhibitoire, m’excluant du groupe des familles dont je devrais faire partie.

J’oublie un moment ma déconvenue pour ne retenir que cet instant quasi magique, lorsque Christophe arrive dans la cabine du parloir. J’ai tant de choses à lui dire, que les mots se bousculent dans ma tête pour venir mourir sur mes lèvres censeurs obligatoires, j’ai tellement envie de le serrer dans mes bras que la tête me tourne ! Que de frustrations, de non-dits, d’émotions emprisonnées, derrière cette immonde vitre où même nos rires forcés rebondissent, me privant de mon enfant. Montant total de l’escapade :120 euros, train, taxi et bouffe comprise.

Mais de quoi devrais-je me plaindre, Christophe n’est il pas un individu dangereux puisqu’il a essayé de s’extraire de ses 37 années de prison, aidé par son petit frère venu le chercher à l’aide d’un hélicoptère, au dessus des prisons de Fresnes ? C’est ce qu’indique pourtant l’échelle de dangerosité de la justice, qui détermine l’évasion comme bien plus dangereuse que le meurtre en série. Ceci n’est en aucun cas un jugement moral ou de valeur, c’est juste le triste constat d’une mère qui subit l’ire vengeresse des institutions. De plus l’évasion ne cadre pas avec la politique actuelle du tout sécuritaire, qui fait actuellement étalage de son pouvoir et de sa toute puissance...

Le lendemain matin, départ pour la prison de Rouen, cette fois ci c’est à la gare Saint Lazare que je prends mon train. Je suis claquée et question stress rien ne m’est épargné ! Au téléphone on m’a dit de venir une ½ heure avant l’heure du parloir, en l’occurrence j’ai rendez-vous à 13 heures. Je me pointe donc devant la prison dès ma descente du train, après avoir avalé un petit déjeuner succinct dans la 1ère brasserie venue, histoire de prendre ma trithérapie que j’ai oubliée dans la précipitation, puis je file en taxi vers la prison.

Il n’y a personne devant la porte de l’établissement situé sur un grand boulevard, et malgré mes coups de sonnette répétés, la porte de la maison d’arrêt reste désespérément close. La moitié des types passant en voiture sur le boulevard, me reluquent avec concupiscence, il y en a même un immatriculé dans l’Isère, qui descend de sa voiture pour venir me parler, bien que je sois vêtue de façon classique ils doivent me prendre pour une pute, vu que je suis seule sur cette portion de boulevard à faire les cent pas, attendant mon parloir. Vers 1h15, la porte s’ouvre enfin sur quelques familles qui viennent d’arriver, je pénètre enfin dans la salle d’attente et je m’assois en attendant qu’on appelle mon nom. Je suis hors de moi !
Tout à coup une femme se dirige vers moi, regarde mes escarpins et me dit que je vais être obligée d’enfiler d’immondes savates qu’elle me désigne sur une étagère face à moi, car mes chaussures risquent de sonner au portique de sécurité. Je dis non sans réfléchir, enfiler ces horribles nids à microbes, verrues plantaires, champignons et autres joyeusetés de même ordre est au dessus de mes forces. Je n’ai pas d’immunité puisque j’ai le VIH depuis 24 ans. (ma fille de 24 ans est née séropo en 81) je ne dois prendre aucun risque contaminant, à fortiori j’ai assez de mes propres problèmes de santé. Il est hors de question que je déroge à mes règles d’hygiène, c’est à l’AP, en charge de nombreux visiteurs de prendre les mesures d’hygiène qui s’imposent. Quitte à copier les états unis et leur politique ultra sécuritaire, faisons le jusqu’au bout, à savoir que là bas, jamais ce genre de problème ne se poserait vu les risques pathologiques encourus par le (la) visiteur (euse) dans ce pays, qui compte autant de procédures que d’habitants ! Le maton en charge du parloir me dit que je ne rentrerai pas ni pieds nus comme je le lui ai suggéré, ni sans les savates, que je ne verrai pas mon fils etc...Je lui rétorque que ce n’est pas grave qu’il lui expliquera que je n’ai pas eu le droit de le voir juste parce que j’ai refusé d’attraper des maladies. Qu’il devra également expliquer cela à son directeur qui depuis l’arrivée de Cyril déploie des trésors de diplomatie pour que tout se passe pour le mieux dans son établissement. En effet, Cyril a déjà fait quelques mois l’année dernière dans cette prison où il est resté trois mois au mitard soit 90 jours dans moins de 4m2, sans en sortir une seule journée, alors que la loi ne prévoit que 45 jours de cette mesure coercitive dans les cas les plus graves. Tout cela parce que la femme de Cyril venait d’accoucher d’un bébé de 960 grammes soit moins d’un kilo, et que Cyril ne supportait pas l’idée que son bébé prenne des risques dans les transports en commun pour venir le visiter. Il a fini par avoir gain de cause à l’issue de ces 90 jours, comprenant sa date anniversaire, noël et le jour de l’an, joyeuses fêtes ! Je finis par retrouver une paire de tongs au fond de mon sac dont je n’avais vidé la totalité du contenu, la veille, en revenant de Strasbourg qui clot l’incident, ½ plus tard.

Une fois dans la cabine de parloir je serre mon enfant contre moi, ou plutôt c’est lui qui me serre dans ses bras en m’embrassant dans le cou, il m’embrasse pour deux car il sait que son grand frère ne peut pas le faire à cause de l’hygiaphone. Je reste environ une bonne heure et demi avec lui, il me raconte qu’en arrivant à Rouen, il avait directement entamé une séance de sport dans sa cellule histoire d’évacuer le stress lié au transfert, qu’il avait descendu une bouteille d’eau d’un trait à l’issue de sa séance et qu’il lui avait trouvé un goût bizarre. Juste après il a été pris de nausées, de maux de ventre, et de migraine persistante jusqu’à aujourd’hui par intermittence, pour cette dernière. Il en a parlé à l’avocate il y a quelques jours lors de sa venue au parloir. Il ajoute que c’est une des trois bouteilles d’eau ramenées de Fleury Mérogis avec lui dont il est question, il ajoute alors que je lui désigne un maton que j’ai trouvé courtois en arrivant au parloir que celui-ci lui avait mis des asticots dans sa gamelle alors qu’il était au mitard l’année précédente !!!

Coût total de cette nouvelle escapade : 100 euros et un bon kilo de perdu...

Je repense à Christophe qui m’a demandé un mandat pour la 1ère fois en dix ans, il n’a bientôt plus de baskets et je ne peux même pas lui envoyer le mandat salvateur qui est passé dans les billets de train. Strasbourg déjà l’année dernière, Lyon, Aix en Provence, Grasse, Moulins, Perpignan, Strasbourg de nouveau ainsi que toute l’Ile de France, du pur tourisme carcéral responsable de mon dénuement, du fait que je vais bientôt perdre mon appartement. Je ne touche que 540 euros par mois.

Je pense à tous ces incarcérés qui n’ont rien ni personne, et je me dis qu’intra-muros le fossé social est le reflet de l’extérieur, il devient un véritable ravin au bord duquel de nombreux indigents sont en perpétuel équilibre. Impossible pour eux de se torcher le cul, d’avoir du sucre ou du café sans la magie des euros ! Exit les petites touches de mieux être à défaut de confort. C’est en ces lieux qu’on imagine les différences sociales gommées, et bien non ! La prison renferme en son sein le trait indélébile et à peine grossi de toutes les inégalités.

Quant à la longueur infinie des peines, transfuge né de l’accouplement entre veuve noire et socialisme, perfusions d’oubli, hypocrite alternative à la peine de mort. Temps infini de la peine qui les renvoient de la solitude à la haine, de l’humiliation et de la frustration à la rébellion, du désespoir à leurs chaînes. A cela s’ajoute cette excision de la sexualité arrachée aux lèvres de la liberté et qui est une forme de torture.

Et la famille dans tout ça ? COUPABLE ! Elle prend le train ou fait le plein, gobe des anti-dépresseurs ou des trithérapies, elle s’use, elle pleure, s’excuse, courbe l’échine ou espère. Elle croit en des jours meilleurs qui n’arrivent pas, elle est la victime de ce terrorisme institutionnel, cette guéguerre bactériologique en forme de savates ou autres passages obligés pour accéder au parloir libérateur d’émotions, quand celles-ci, ne sont pas condamnées à flotter de part et d’autre d’une sombre vitre.

 Le seul côté humain que je reconnaisse à la justice, est son travail sur le génome du même nom. Elle pourra ainsi, identifier les groupes d’individus, ayant des « prédispositions » à la délinquance, de façon à pouvoir les condamner avant qu’ils ne commettent un délit, façon Minority report » comme c’est actuellement le cas pour ma fille coupable d’avoir deux frères délinquants. Elle est même condamnée à mort avant d’être jugée ! Au lieu d’être citée comme un modèle de courage, 24 ans de sérologie HIV ce n’est pas rien, surtout issu d’une contamination mère enfant, la justice s’acharne à appliquer sa « charia » institutionnelle.

En l’envoyant à mon instar, s’user dans des trajets mortifères. La justice précipite ainsi le pronostic de morbidité, lié à ce type de pathologie. Soit en quelque sorte, une mise en danger de la vie d’autrui, de non assistance à personne en danger.

Catherine
catherine-2005@hotmail.fr

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