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L’Express : le mal des prisons

Mise en ligne : 14 janvier 2006

Texte de l'article :

Source : L’Express du 18/12/1997

Le mal des prisons
par Jérôme Dupuis

Depuis deux ans, le nombre de suicides ne cesse d’augmenter dans les prisons françaises. On en connaît les causes et les remèdes. Ne manquent que les moyens

La France ne parvient pas à enrayer l’épidémie de suicides qui sévit dans ses prisons depuis deux ans. Après une année 1996 où l’on avait dénombré 138 suicides, un chiffre record - soit un tous les deux ou trois jours - 1997 ne s’annonce guère mieux : au 9 décembre, 122 détenus s’étaient donné la mort dans les prisons françaises. Malgré un rapport de l’administration pénitentiaire, une circulaire ministérielle, plusieurs études et un plan d’urgence lancé dans 11 établissements, rien ne semble pouvoir inverser cette tragique progression.

Les données ne manquent pourtant pas sur les détenus qui se suicident en prison. Profil type : il s’agit d’un prévenu (qui attend d’être jugé et n’a donc pas encore été condamné), non croyant, de nationalité française, père de famille, plutôt d’un niveau social élevé et soumis à une procédure criminelle. C’est ce qui ressort d’une étude minutieuse menée par Nicolas Bourgoin, chercheur associé à l’Ined (Institut national d’études démographiques). Si l’infraction a été commise sur un proche, le risque augmente considérablement. Compte tenu des règles de sécurité, la technique utilisée est à 95% la pendaison ou la strangulation. En 1996, on a également relevé 6 suicides par mutilation, 5 par produits médicamenteux, 2 par le feu, 2 par précipitation dans le vide.

Ce sont les 48 premières heures derrière les barreaux qui sont les plus terribles à supporter 
« On sait aussi avec précision quels sont les moments où le risque est le plus grand », explique Patrick Marest, de l’Observatoire international des prisons. Les quinze premiers jours derrière les barreaux sont les plus meurtriers : en 1996, le choc de l’incarcération a ainsi conduit 23 détenus à se suicider durant ces deux premières semaines. Le chiffre reste élevé les premiers mois ; à l’inverse, un seul détenu s’est suicidé après plus de dix ans d’emprisonnement.

Conséquence logique de ce phénomène : ce sont majoritairement des prévenus qui se donnent la mort. En 1996, ils représentaient 76 des 138 suicidés. Ce sont les quarante-huit premières heures derrière les barreaux qui sont les plus terribles à supporter. Le Rapport sur la prévention du suicide en milieu pénitentiaire, commandé par le ministère de la Justice en 1996, pointe les causes de ce pic : garde à vue éprouvante, passage par le dépôt, où le futur détenu entend souvent les pires descriptions de la réalité carcérale, fouilles, privation des papiers d’identité et de tout bien personnel et, enfin, arrivée dans une cellule où se trouvent déjà souvent d’autres détenus.

Des mesures de bon sens

Outre l’incarcération, d’autres moments sont également propices aux suicides : les mois de juin et de décembre (en particulier la veille de Noël et du nouvel an), les débuts de week-end (le jour le plus meurtrier est le samedi), les jours qui précèdent un procès (voire une libération). Le risque augmente encore si le détenu fraîchement arrivé est plutôt aisé. De manière générale, d’ailleurs, plus le statut social est élevé, plus le risque de suicide est important. Et, contrairement à ce qui se passe à l’extérieur des murs, les suicides nocturnes sont très fréquents. Le placement en quartier disciplinaire - le fameux mitard - fait exploser le taux de suicides : il est sept fois plus important que pour le reste de la prison.

Forte de ces données précises et inquiétantes, l’administration pénitentiaire a timidement tenté de proposer quelques mesures, appliquées dans 11 établissements depuis le début de l’année : meilleur accueil des arrivants (douche, vêtements propres), suivi individualisé des sujets présentant des risques suicidaires (l’article D 398 du Code de procédure pénale autorise un médecin à transférer un détenu en milieu hospitalier), « humanisation » des quartiers disciplinaires. Mais ces mesures de bon sens se heurtent toujours à un manque criant de crédits : ainsi, la présence d’interphones à l’intérieur des cellules n’est en général d’aucune utilité. Ils sont tous hors service...

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