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Extrait de Les Clandestins 1940-1944, Jean JÉRÔME, 1986

Mise en ligne : 15 March 2006

Texte de l'article :

Extrait de Les Clandestins 1940-1944, Jean JÉRÔME, 1986

Passage concernant la mutinerie du 14 juillet 1944 à la prison de la Santé
À ce moment, Jean JÉRÔME est incarcéré à la Santé avec les droits communs

... Quelques jours avant le 14 juillet, on enferma à la Santé Marcel BUCARD, chef d’un mouvement fasciste connu : les Francistes. Espérait-il, en se faisant jeter en prison, une réhabilitation de la dernière heure ou était-ce une machination pour monter une provocation ? Je n’ai jamais su le fin mot de l’histoire. Toujours est-il que, coïncidant avec son arrivée, le bruit se mit à courir que se préparait une révolte des prisonniers pour tenter une libération avant la déportation en Allemagne. On précisait même que la révolte éclaterait le 14 juillet.

Des détenus qui revenaient du parloir ou de l’infirmerie déclaraient que les « politiques » se désolidariseraient d’une tentative qui avait toute chance de n’être, en réalité, qu’une provocation. Justement le 12 juillet, des voix se firent entendre aux fenêtres, les unes clamant qu’il fallait se préparer à la révolte, d’autres lançant des appels au calme. Mais ces dernières étaient moins nombreuses et couvertes par les insultes et les grossièretés de la majorité. Pour ma part, penchant pour l’hypothèse de la provocation, j’essayai de déconseiller cette action inefficace et dangereuse, ce qui me valut d’essuyer de mon côté injures et menaces.

Vint le 14 juillet et il apparut clairement que quelque chose de grave se tramait. Les gardiens faisaient montre de politesse - même ceux qui passaient d’habitude pour être des « vaches ». Le repas de midi fut un peu meilleur qu’à l’ordinaire et vers la fin de la journée les gardiens disparurent des galeries. On ne vit plus personne, comme pendant les alertes.

À ce moment, s’élevèrent les premières clameurs nous invitant à enfoncer les portes. Bientôt, suivirent des coups de bélier portés avec les bat-flanc. Certaines cellules étaient ouvertes avec des clefs. Des hommes couraient dans les galeries, ouvrant les judas et incitant les détenus à se libérer. Sous mon influence, mes compagnons de cellule hésitaient. Ils ne se décidèrent que lorsque ceux qui parcouraient les galeries en appelant à la révolte insultèrent les retardataires et proférèrent des menaces. Alors, quatre de mes codétenus s’emparèrent d’un bat-flanc et se ruèrent sur la porte, qui céda et s’effondra avec son cadre à l’extérieur. Nous étions libres. À tous les étages, les révoltés galopaient en tous sens. Des truands, qui avaient des comptes à régler entre eux, s’empoignaient furieusement. Seul, au rez-de-chaussée, l’accès du greffe de la prison était bouclé et, de temps à autre, chaque fois que des prisonniers s’approchaient de cette sortie, on entendait des coups de feu. Je redoutais que l’aventure ne se terminât très mal. Pour tenter de me faire une opinion de la situation, je me hâtai de gagner le quartier des « politiques », et plus particulièrement de retrouver mon ancienne cellule de la 13e division.

Par le judas que j’ouvris, j’aperçus quelques camarades que je connaissais, notamment Émile DUTILLEUL, trésorier du parti communiste, déchu en 1939 de son mandat de député par les lois scélérates. Durant mon séjour de trois mois au quartier des « politiques », je n’avais jamais eu l’occasion de le rencontrer, car il se trouvait dans une autre division. Et voilà que, dans cette ténébreuse nuit dont je pensais qu’elle serait peut-être pour moi et beaucoup d’entre nous la dernière, je retrouvais un camarade d’avant la guerre, susceptible, pensais-je, de faire parvenir au monde extérieur un ultime message si je venais à disparaître.

Les détenus de la cellule possédaient une clef, de façon à pouvoir ouvrir la porte par quelqu’un, au besoin (les serrures ne fonctionnant que de l’extérieur). Cela me permit d’entrer pour quelques instants. Ils m’expliquèrent qu’ils considéraient comme moi cette révolte comme une provocation dans laquelle on espérait entraîner les « politiques ». Eux, en tout cas, ils n’avaient pas marché ; quant à moi, à leur avis, la seule chose qui me restait à faire était de retourner à ma cellule pour y attendre le dénouement. Nous nous embrassâmes tous. Je refermai la cellule et leur rendit la clef ; puis, je repartis pour ma galerie de la 14e division, plein de la compassion que m’avaient exprimée mes camarades, certains comme moi que nous nous voyions pour la dernière fois. De retour dans ma cellule, je m’assis sur le lit et j’attendis, plongé dans mes souvenirs et mes réflexions, comme quiconque pense sa fin proche.

Vers la fin de la nuit, une voix s’adressa à tous par les haut-parleurs des galeries. Elle invitait les prisonniers à rejoindre immédiatement leurs cellules, en précisant que ceux qui seraient pris dehors seraient abattus sur place. Du coup, je vis réapparaître mes codétenus et bientôt régna sur la prison un silence de mort.

Une demi-heure plus tard, est apparu à l’entrée un fusil braqué, baïonnette au canon, derrière lequel nous découvrîmes la face hideuse d’un homme de la Milice. D’une voix de brute et avec force grimaces, il nous ordonna de sortir, mains derrière la nuque et sans rien emporter. Nous obéîmes. À la pointe de sa baïonnette, le milicien nous fit avancer dans la galerie jusqu’à une autre cellule dont la porte était intacte - ce qui signifiait qu’elle avait été ouverte avec une clef pendant la révolte. En quelques minutes, nous nous retrouvâmes une bonne vingtaine, entassés debout les uns contre les autres, pouvant à peine respirer.

Nos restâmes ainsi tout le jour et la nuit suivante, sans boire ni manger. Vers le milieu de la journée, deux détenus s’affalèrent, évanouis. Ceux qui étaient près de la porte frappèrent à grands coups pour appeler un gardien. En vain. Le bruit commença à circuler, de fenêtre en fenêtre, qu’on allait fusiller un certain nombre de détenus. Ceux qui, dans notre cellule-étouffoir, me savaient juif, me regardaient avec pitié, pensant, comme moi, que je ferais partie des premiers bons pour le peloton si la rumeur se confirmait. Je réfléchissais aux paroles que je crierais avant la salve d’exécution. J’étais navré à la pensée d’avoir pu tenir bon jusque-là, si près du terme de la guerre, et de ne pas voir de mes yeux l’écrasement de l’envahisseur nazi et de ses alliés. En même temps cette station debout avec une vingtaine de compagnons dont deux évanouis, sans pouvoir bouger, dans une cellule destinée à une seule personne, achevait de me convaincre que l’endurance de l’homme dépasse tout ce qu’il peut lui-même imaginer.

Le lendemain, en fin de journée, la porte de la cellule s’ouvrit enfin et un brigadier nous intima l’ordre de sortir pour nous ranger dans la galerie. Là, toujours debout, les mains derrière la nuque, nous pûmes percevoir l’écho de salves et de coups de feu isolés. Après quoi, le gardien rouvrit la cellule et, en nous disant : « prenez-en de la graine ! », nous la fit réintégrer dans les mêmes conditions, à ceci près que les deux malades furent évacués.

L’attente reprit, avec moins d’angoisse pour moi, car je me rendais compte que j’en avais réchappé une fois de plus. Vers dix heures du soir, la porte se rouvrit et l’on nous fit sortir par petits groupes. Avec un autre qui s’appelait aussi André, mais n’était pas le jeune homme dont j’ai parlé plus haut, on me conduisit à la 10e division, où un gardien nous fit entrer dans une cellule renfermant déjà six hommes en nous disant de nous installer là. À notre entrée, un des prisonniers se souleva sur un coude et me fit signe de venir m’allonger près de lui, entre deux sommiers. Ensuite, il me glissa à l’oreille que la raison de son geste était qu’il ne voulait pas de « n’importe quel petit youpin à côté de lui ». je ne répondis rien, content de pouvoir enfin m’allonger, et je m’endormis rapidement.

Le lendemain matin, je fis connaissance avec mes nouveaux compagnons. En dehors de mon voisin antisémite et collabo, qui se trouvait là pour escroquerie, il y avait entre autres un homme dont je ne me rappelle plus la physionomie ni le nom et qui était directeur des chaussures André. Juif, il s’était fait incarcérer pour échapper aux Allemands. Il y avait aussi un directeur de banque, également arrêté pour escroquerie. J’étais content d’être avec l’autre André, l’ancien de ma cellule, qui était un brave gars. Il nous raconta qu’il était, avant la guerre, le chauffeur de Lucien VOGEL, ancien directeur des magazines Lu et Vu et homme de gauche bien connu. Il parlait avec sympathie de son ancien patron et de ses filles [une de ses filles est Marie-Claude VAILLANT COUTURIER, N.D.L.R.], mais ne nous dévoila jamais les raison de son incarcération...

Jean JÉRÔME