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Témoignage de Anthony Gorce, français incarcéré au Maroc

Mise en ligne : 15 January 2006

Texte de l'article :

Le 09/05/05

Madame, Monsieur,

Je me joins à mes co-détenus pour vous faire savoir dans quel enfer nous passons notre vie carcérale. Je tiens aussi à préciser que nous sommes pour la plupart conscients et reconnaissants que nous avons commis un délit mais ce n’est pas pour cela que nous devons être traités comme des animaux. Comme beaucoup de détenus étrangers ici j’avais à peu près deviné à quoi ressemblait la vie en prison au Maroc, il suffit juste d’observer le déroulement de la garde à vue. Lors de ma garde à vue le 29/30 et le 31 août 2003 les policiers marocains de la douane de Tanger étaient prêts à tout pour que je leur raconte quelque chose. Je me suis fait insulter de sale race de Français puis je me suis fait frapper sans bien sùr pouvoir me défendre jusqu’au moment où j’ai vu le policier ouvrir le placard métallique pour en sortir une batterie et des câbles (le même genre de câbles qui sert à aider une voiture à démarrer qui n’a plus de batterie). C’est là que j’ai commencé à avoir un peu peur et à me poser pas mal de questions...

Je tiens aussi à préciser que les douaniers m’ont volé pas mal de biens personnels (CD, argent, vêtements...) puis j’ai fini ma garde à vue avec environ 70 personnes dans une pièce d’environ 35m2 entassés les uns sur les autres. Arrivés à la prison civile de Tanger, c’est reparti pour un tour, un surveillant chef pendant que je le regardais un parfum et des vêtements en disant que c’était pour son fils. J’ai été ensuite emmené dans une cellule où il y avait 6 lits superposés donc 12 places plus une étagère qui pouvait servir de place occasionnelle. On était 22 personnes dans cette petite pièce de 20m2 j’ai donc du dormir sous un lit pendant trois mois et demi accompagné des rats, de cafards, de la gale, et de beaucoup d’autres choses...

C’était un quartier vraiment pourri où règne la puanteur et les microbes. Je me rappelle d’un jour où je marchais dans le couloir de ce quartier en ruine et j’ai croisé le directeur de la prison. Je lui ai parlé de mon problème, de ma condition de vie intolérable et lui ai demandé de me changer de quartier, de me mettre dans un environnement plus vivable et voici la réponse qu’il ma dite (je m’en rappelle comme si c’était hier) : J’ai visité Fresnes à Paris, les détenus étaient 19 par chambre donc ne te plains pas, c’est normal, c’est un fléau mondial. Lorsque le directeur ma répondu cela je suis resté con et sans voix surtout que je connais les conditions de vie carcérale en France. C’est à partir de là que j’ai vraiment compris qu’au Maroc il n’y avait pas de loi et de principe, il n’existe de lois que pour les personnes qui possèdent beaucoup d’argent. J’ai un exemple, j’ai été condamné par le tribunal à une peine de 4 ans et demi de prison pour 352 kg de Hachich cette peine a été confirmée par la cour d’appel de Tanger et le même jour une personne possédant énormément d’argent comparaissant devant le tribunal pour 26000 kg de Hachich, lui a été condamné à 4 ans de prison. Je vous laisse donc imaginer ma rage. Au bout de 5 mois j’ai réussi enfin à changer de quartier mais c’est compréhensible car ça s’est passé le jour de la visite du consulat et celui-ci avait remarqué que je n’étais dans mon état normal. Il est vrai que j’étais complètement drogué (au rivodril) et j’avais perdu pas mal de poids. Je dois avouer que le quartier où je suis aujourd’hui depuis environ 16 mois est plus propre mais toujours aussi dangereux, les coups de couteaux ne se font pas rares. Je suis dans chambre de 30m2 où 10 personnes dorment à même le sol. Tous les motifs et les condamnations sont mélangés, dans ma chambre, il y a des condamnés à mort, des tueurs, des violeurs, des fous... Nous ne sommes jamais vraiment en sécurité ici. Il faut savoir aussi que la prison ne vous nourrit pas et j’avoue aussi que dans mon malheur j’ai la chance d’être avec d’autres français dans ma chambre qui peuvent me nourrir car n’ayant personne dehors pour m’envoyer de l’argent, cela ferait longtemps que je serais mort de faim. Il y a beaucoup de choses choquantes à rajouter sur la prison marocaine mais qui sont malheureusement devenues quotidiennes et normales à mes yeux.

Je vous remercie beaucoup d’avoir pris connaissance de ce message d’espoir dans le désespoir en espérant que ça améliorera le présent et changera le futur...

A bientôt

 Tony (Gorce Anthony n°49022)