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Ma plus belle histoire d’amour

Première publication : 4 May 2005

Texte de l'article :

Ma plus belle histoire d’amour

Bonjour,

Au mois de septembre 2003, je suis en poste à la prison de Draguignan en tant que surveillante en détention homme. Je tombe amoureuse d’un détenu. Je suis mutée à Grasse,en mars 2004 ; je démissionne. Ma demande de permis de visite est accordée par la juge d’instruction, mais refusée par la prison. En février 2005, Jean-Luc est condamné à 30 ans de réclusion criminelle. Nouvelle demande de parloir ; aucune réponse. Je contacte l’O.I.P et La Ligue des droits de l’Homme qui me répondent : on ne peut rien faire pour vous. Cela fera bientôt 20 mois que nous ne nous sommes pas vus, de plus il est obligé de m’écrire à un nom qui n’est pas le mien, sinon les courriers sont bloqués. Voilà,c’était juste pour vous raconter ma plus belle histoire d’amour !!!

Porter un uniforme a toujours été un choix, jamais une contrainte. C’est le côté relationnel qui m’avait séduite dans l’administration pénitentiaire, et ma réflexion était celle-ci : on a enlevé la liberté aux détenus, non leur dignité. Au mois de septembre 2003, j’ai su que toutes mes certitudes allaient être remises en question. Il avait suffit que je croise le regard de Jean-Luc pour savoir que ma vie serait boulversée, pas seulement changée, mais véritablement boulversée. Au fur et à mesure de nos discussions quasi quotidiennes,la découverte l’un de l’autre se fit. Alors que les barreaux séparent ceux qui s’aiment, ils nous avaient permis de nous rencontrer, avec tout ce que cela comporte. Le politiquement correct aurait voulu que je mette un terme à cette symbiose que nous ressentions tous les deux, mais l’amour était déjà si présent en nos coeurs que cela ne nous parut jamais une éventualité. J’appris de Jean-Luc qu’il était en procédure criminelle pour meurtre, que l’instruction était toujours en cours et que son procès aux assises devait avoir lieu dans les prochains 18 mois. La différence de statuts que nous avions au sein de la détention n’était pas le seul obstacle : il est corse catholique pratiquant, je suis juive issue d’une famille trés religieuse. Nos obédiences différentes furent plus un sujet de boutades que de discordes. Il me parlait de sa famille avec passion, de son père Florent, boulanger à Callian, décédé quelques années auparavant.De sa mère Irène,remariée à Pierre et qui vivaient non loin de Fréjus. C’est donc tout naturellement que par un bel aprés midi, j’eus l’audace de me rendre chez eux et de me présenter le plus naturellement du monde en ces termes : « bonjour, je m’appelle Chrystelle, je suis surveillante pénitentiaire à la maison d’arret de Draguignan et je suis amoureuse de votre fils Jean-Luc. L’effet de surprise passé, ils m’invitèrent à m’asseoir et je racontais en détails notre histoire. Au bout de 3 heures, je pris congé en ayant la sensation d’avoir trouvé une seconde famille, chaleureuse, aimante et si désemparée par une telle situation. Malgré cet état de félicité qui était le mien, je gardais à l’esprit que ma mutation arrivait à grands pas, puisque j’avais informé Jean-Luc que mon dernier jour avec lui était le vendredi 3 octobre 2003 !!! Si je me souviens avec tant de précisions de cette date, c’est que ce fut une telle déchirure, une intense douleur aussi morale que physique. Lorsque nous étions ensemble, c’était si fusionnel que l’atmosphère en devenait quasiment palpable, il nous suffisait d’etre face à face, les yeux dans les yeux pour que nous formions de notre amour un rempart, une bulle, une chrysalide, où rien ni personne ne pouvait entrer. C’est donc le coeur chargé d’émotions et de tristesse que je partis pour prendre mes fonctions dans un autre établissement pénitentiaire. Ma résistance au manque de l’homme que j’aimais ne fut pas longue à céder. Le 3 mars 2004, je signifiais par écrit ma décision de démissionner de mon poste pour des raisons personnelles. Aussitot, j’entrepris les démarches nécessaires au service de l’instruction pour obtenir un permis de visite. Permis que Madame la juge me donna. Confiante, je téléphonais au service des parloirs de Draguignan, où je m’entendais répondre que cela n’était pas possible. De nouveau, je prenais contact avec le magistrat instructeur, qui m’informa que l’autorisation était retirée puisqu’elle avait été en relation avec la direction de la prison qui l’avait prévenue de mes précédentes fonctions au sein de la détention. Serait- ce un concours de circonstances, mais à dater de ce jours, nos courriers ont disparu. Nous avons donc mis un système "D" en place, à savoir,Jean-luc m’écrit à mon adresse mais sous un nom d’emprunt. Même si je ne lui en ai jamais fait part, je trouve cela avilissant de devoir se cacher de la sorte pour correspondre, pour faire vivre notre amour, puisque dans le contenu de ces lettres, rien n’y est illicite. A plusieurs reprises, j’ai renouvelé ma demande, on ne m’y opposa que le silence. Statut quo jusqu’en février 2005 : le procés se déroula. Jean-Luc fut condamné à 30 ans de réclusion criminelle, sans peine de sûreté. Nouvelles démarches pour l’obtention du permis de visite, résultat : le silence, aucune réponse négative ou affirmative. Cela n’a ébranlé en rien nos sentiments,ni notre bataille contre ce système digne d’une junte militaire ou d’un despotisme sans nom. Naivement, je pensais que certaines associations largement médiatisées pourraient nous venir en aide,ou au moins nous conseiller. Pleine d’espoir,j’ai contacté l’O.I.P et La Ligue des Droits de L’Homme. Quelle harmonie dans leur réponse : « ON NE PEUT RIEN FAIRE POUR VOUS » !!! En ce qui concerne le Canard Enchainé, même ligne de conduite que les instances judiciaires ; le silence en réponse à mon mail. Bien que mes dernières illusions s’étaient évanouies, ma foi en notre amour ne s’amenuisait pas, ni en Dieu d’ailleurs. Et là, petit miracle que nous n’attendions plus, une association s’interresse à notre histoire, qui somme toute, peut paraître banale par rapport à des tragédies humanitaires. Alors de nouveau je me mets à croire, à éspérer, à rêver que ses bras sont proches, que sa voix douce et chaude je l’entends, que son sourire me chavire de nouveau, que les étincelles de ses yeux m’éclairent, que de la puissnce de ses mains il caresse ma joue pour me dire :« ne t’inquiète pas, je suis là et je t’aime ». Et pourtant de nos corps, nous ne connaissons que ce que les vêtements laissent paraitre, de relation sexuelle, jamais il n’y en eut. Je ne veux pas remettre en cause la sécurité de la prison, je ne veux pas le faire évader, je ne veux pas faire rentrer d’objets ou de substances illicites, ni proférer des menaces à l’encontre de qui que ce soit. Je veux juste le voir !!! Jean-Luc, cet homme qui est mon amour pour l’éternité, et que certaines têtes" bien pensantes" et dont la morale est intransigeante,nous refusent. Trouverai-je une oreille conciliante, qui croie encore aux sentiments plus qu’au pouvoir ? Un avenir ( proche ? ) nous le dira.....

Chrystelle