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Pratiques culturelles

L’évasion par la culture

Mise en ligne : 31 janvier 2005

Texte de l'article :

L’évasion par la culture
Jean-Claude Renard

La culture en prison est un droit. Au même titre que le travail et la santé. Mais dans sa mission de réinsertion, l’administration pénitentiaire laisse peu de place à l’expression artistique. Malgré tout, sur le terrain, des initiatives remarquables sont menées, qui apportent le théâtre, le livre, la vidéo, les arts plastiques à ces publics dits « empêchés ». Autant de résistances à l’enfermement, d’inestimables outils pour retrouver une estime de soi.

Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. » Tel est l’article 27 de la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948. Auparavant, parmi les textes constitutifs qui fondent et légitiment, aujourd’hui, l’intervention des pouvoirs publics en matière culturelle et artistique, le préambule de la Constitution, depuis 1946, stipulait que « la nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, la formation professionnelle et à la culture ». Ce ne sont pas les textes officiels qui manquent pour souligner le droit à la culture pour tous. Dans la loi du 29 juillet 1998, luttant contre les exclusions, ce même droit est une nouvelle fois stipulé (article 140 du chapitre V). Pour tous. Y compris pour les hommes et les femmes en prison. Il y a donc la loi. Et ce qu’il y a derrière la loi, sur le terrain, avec ses pratiques, ses aléas.

Bien sûr, il peut sembler superflu d’aborder la question de la culture dans les prisons quand le débat s’impose en premier lieu sur les conditions de détention en matière d’hygiène, de sécurité, de santé, de surpopulation. Pourtant le rôle de la culture a son importance, si l’on peut dire, capitale. Ne serait-ce que parce qu’elle participe pleinement d’une mission, celle de la réinsertion (il s’agit de ne pas rompre totalement avec l’extérieur, pour mieux appréhender la sortie) à côté de la mission de garde. L’administration pénitentiaire s’acquitte fort bien de sa première tache de garde. La seconde, malgré le discours officiel, est plutôt laborieuse. Faute de moyens, de personnels, de responsabilités citoyennes, de volontés politiques surtout.

Pour autant, les bonnes intentions sont là (mais l’enfer est toujours pavé de bonnes intentions). En 1986, un accord interministériel entre Culture et Justice était signé ; depuis 1994, des chargés de mission font le lien ; en 1999, la création des Services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP) renforçait un peu plus, et de façon officielle, le rôle de la culture.

Entre les murs, les moyens d’expression et le matériau culturel sont multiples. À commencer par l’enseignement (qui permet à un public, souvent en échec scolaire, de se resituer dans la perspective d’un itinéraire d’insertion). À suivre par les bibliothèques, partout présentes (mais elles fonctionnent parfois mal). Des écrivains (René Fregni, André Benchetrit, Martine Lafon...) animent des ateliers d’écriture. La bande dessinée, les arts plastiques, le théâtre, le cirque, la musique, la danse, la radio, la photo, le cinéma et la vidéo sont autant d’expressions. À la prison de Fleury-Mérogis, un atelier de sculpture accueille des détenues ; à la centrale de Moulins, c’est un atelier de peinture, à Saint-Maur, on pratique la marqueterie. Des conventions sont signées entre une structure culturelle, les SPIP et un établissement pénitentiaire. Avec le centre culturel de Villefranche-sur-Saône (proposant des pièces, de la danse, des concerts), par exemple, ou avec la Comédie de Valence. Dans le même esprit, la Fête du livre de Saint-Étienne est l’occasion d’interventions à la maison d’arrêt.

Mais il ne faudrait pas croire que ces animations se font facilement. Loin de là. Elles dépendent souvent de volontés individuelles, reposent sur une patience, des négociations laborieuses, sur les rapports entre les institutions (après avoir longtemps été entre les mains d’associations socioculturelles). L’administration pénitentiaire - avec un budget culture d’un million d’euros  [1] - s’efforce de multiplier les conventions avec les Directions régionales des affaires culturelles (Drac), tente de faire entendre que le public sous main de justice est un public à part entière pour les institutions culturelles qui ont une mission de service public.

On sait combien les pratiques, les animations et les interventions culturelles participent de la reconstruction de soi, permettent de sublimer les violences, les blessures, les souffrances, de renaître. Le discours politique a plus de quinze ans. S’il existe un bénéfice certain auprès d’une minorité de détenus, il faudrait que ce bénéfice rejaillisse sur les politiques, dépasser les bonnes intentions et réfléchir à la signification de ces ateliers, et surtout de l’incarcération. Les pouvoirs publics accordent-ils à la culture sa pleine valeur ? Leur objectif principal n’est-il pas simplement de réguler le fonctionnement courant des établissements ? Dans la conception actuelle de la détention, un prisonnier a-t-il vraiment les moyens de se reconstruire ? Ce qui, somme toute, est le véritable enjeu de la prison.

Lire l’ensemble de notre dossier dans Politis n° 708

Source : Politis

Notes:

[1] Dérisoire quand on sait que le budget de l’association qui gère les télévisions à la prison de Fresnes équivaut à un tiers de cette somme !