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> Edito

Masses critiques avant explosion

Mise en ligne : 15 February 2004

Dernière modification : 16 February 2004

Texte de l'article :

Le gouvernement achève de se préparer à un état d’urgence de nature militaire.

La loi Perben II puise ouvertement son inspiration formelle dans l’arsenal des dictatures. Liberté d’espionnage des personnes privées, séquestrations arbitraires, effacement de l’instruction et du débat -c’est à dire dé-contextualisation des êtres par rapport à leurs actes ’ et négociation directe des sentences avec l’accusateur public, interdictions des recours en cas d’abus, indifférenciation de la population dans la désignation des cibles. Les médias sont aux ordres depuis longtemps, virtuoses dans la besogne d’organiser et de déléguer à la rue aux moments opportuns le procès de coupables commis d’office. Les meutes en uniformes pavoisent aux carrefours, ratissant français noirs et français arabes.

Qui dit état d’urgence militaire dit menace fondamentale contre l’intégrité de la nation, de ses frontières, de ses institutions, de ses valeurs profondes.

Cette menace n’existe pas. La mise en place du dispositif et de ses ramifications procède d’une intention unilatérale.

Ou plutôt elle existe mais pas du tout sous la forme carnavalesque que les scénographes gouvernementaux et la soldatesque en charge de l’information s’appliquent à usiner.

L’intégrité d’une vieille nation pluri-ethnique est fondée sur le respect mutuel et l’égalité devant l’Etat des populations qui la composent. Depuis l’Europe, et l’endoctrinement technocratique impénétrable qui la porte, les frontières nationales n’ont plus la même signification qu’à l’époque des grands conflits. Le ciment des institutions, réduit au simple verbe, s’est usé à la turpitude, à la vénalité et à l’insolence de ceux que le peuple, de plus en plus impuissant à orienter le cours de la vie en communauté, renonce à élire et qui se reproduisent indéfiniment au sommet de la pyramide des pouvoirs (la violence du rapport de force symbolique confine aujourd’hui à l’intolérable : un mois ferme pour le passant RMIste qui ose traiter un ministre de hongrois sinophile et du sursis pour les cinq millions de francs publics détournés par un chef de parti et ses sbires) Les valeurs du rapport à l’autre se dissolvent dans les chaudrons de la ségrégation que bichonnent les cuistots du prime time.

Les pouvoirs totalitaires ne s’improvisent pas. L’Histoire la plus sinistre montre jusqu’à la nausée que la mise en place de leurs infrastructures administratives et législatives, la domestication des esprits nécessaire à une cohésion fondée sur la délation et la flatterie des réflexes populistes de vengeance s’inscrivent dans la durée.

En l’absence d’ennemi ou de menace extérieure à la communauté le recours à la fabrication de l’ennemi intérieur est largement éprouvé. La République Française, en pleine dérive bananière n’échappe pas à la banalité historique. Une rue soudain surpeuplée par la troupe, sévère, arbitraire et violente, instruite à la lecture obstinée des cartes grises, certificats d’assurance et permis de conduire, quelques promeneurs de Famas aux points médiatiques des réseaux de transports, des prisons surpeuplées par enchantement, et l’ennemi apparaît, essaime, se reproduit, envahit les esprits.

Pour accéder au pouvoir, Hitler incendie le Reichstag et désigne les communistes. Pour le conserver, Poutine, chouchou de l’Europe rebelle et grand maître en coups fourrés colle froidement un Tchétchène derrière chaque bombe qui explose à Moscou. Bush, dans sa grande simplicité d’homme d’affaire et en parfaite connaissance de la sujetion massive et pionnière de sa population aux fabriques industrielles du réel, invente les armes de destruction de l’Irak à un an de la présidentielle pour se donner le mandat nécessaire à la prospérité de sa Mafia texane, bénissant en secret un Ben Laden saoudien, grand joueur d’échec et complice objectif de la redistribution des ressources pétrolières mondiales .

A la pauvreté enfantine de ces variantes du Monopoly, à la violence globale des effets irréversibles qu’elles opèrent sur la civilisation, réagir par l’énoncé, plus ou moins modulé, plus ou moins collectif d’une conscience, par le consensus de la philosophie politique n’est pas suffisant. Education, justice, culture, santé, assistance mutuelle, la surenchère dans le débat, les convergences tardives que l’on observe depuis quelques mois à l’intersection des sujets façonnant l’intime collectif, la confusion qu’elles engendrent par l’accumulation de sens, tissent au dessus du gouffre le trompe l’œil d’une conscience enfin retrouvée.

Les processus de la terreur ourdis par les forces de pouvoir extrémistes s’auto-entretiennent dans l’inflation. Cette dynamique froide demande beaucoup de moyens et mobilise tous les niveaux de l’espace social. Toute velléité de réaction ensevelie dans l’exercice de la liberté d’expression, le projet de société postiche auquel elle recrute toujours une large majorité structure périodiquement l’humanité entre les guerres qui en jalonnent la déchéance.

Aujourd’hui, les femmes accouchent menottées en prison, sous les yeux d’un cerbère. A quand le tord-nez comme pour les vaches ou les juments rétives ? On y entre sur ses jambes, on en sort paraplégique au bout de six mois de calvaire. La réponse du dentiste pénitentiare à une douleur tenace à deux molaires molaires ? L’arrachage de toutes les dents de la mâchoire. La réponse à l’infarctus ? Douze jours en cellule sous Doliprane en attendant un triple pontage coronarien. La réponse au sida en phase avancée ou terminale ? L’arrêt d’hypothétiques traitements et la réclusion jusqu’à l’agonie et la mort…

Rien de moins étonnant. Comme dans tous les domaines de la relation à autrui et à la société, la détention, creuset objectif de la vengeance sociale, dégrade activement les principes de la solidarité. Du système de santé sinistré et délétère proposé à l’extérieur elle abstrait un service réduit entièrement indifférent à la vie, à la souffrance et à la mort.

Faisons court en résumant l’interminable florilège à la partie émergée de l’iceberg, celle-là incontestable, et sur laquelle les médias observent un silence éloquent : en 2003 avec 74 condamnation par la Cour Européenne des Droits de l’Homme et presque 3 millions d’euros versés aux plaignants pour atteintes subites en prison, la France est seconde derrière l’Italie et précède la Turquie au palmarès de l’indignité administrative.

Dans les prisons françaises l’ennemi intérieur fabriqué de toutes pièces se suicide sept fois plus qu’à l’extérieur, est tabassé à mort, se dés-intègre un peu plus à chaque seconde passé en esclavage, explicitement programmé afin d’éviter aux entreprises privées de délocaliser dans le tiers monde, et ce depuis la PME-PMI locale jusqu’aux multinationales du luxe…

Au sein de la multitude de symptômes qui, au fond de la basse fosse, se font l’écho éclatant de l’indifférence des fratries de pouvoir à s’occuper du devenir de la collectivité en dehors des cloche-merles électoraux, un fait inédit mérite d’être souligné : Dans certaines Maisons d’Arrêt la barbarie et l’arbitraire de la nouvelle organisation (Brigades cagoulées, création d’une police pénitentiaire, resserrement généralisé de la rétorsion, glissement vers la brutalité généralisée d’agents formés en quelques semaines, tordus de trouille, paniqués par la menace sur leur propre emploi …) et l’incurie qui en découle au plan humanitaire dans un contexte de surpopulation artificielle conduit les surveillants « de la vieille école » à manifester leur dégoût et leur opposition par la démission, et les services sociaux, définitivement contraints au rôle de commis maquignons dans le tourbillon des entrées et sorties, à dénoncer l’extinction de tout travail portant sur le sens de la peine.

Familles, enfants, proches, entre 500 000 et un million de personnes sont touchées profondément par la détention tous les ans (un minimum pour 67 000 entrants et 65 000 sortants).

A observer la détermination et les méthodes de ceux qui soufflent sur les braises à tous les niveaux de la vie publique pour attiser haines et mépris, il semblerait que nous soyons encore éloignés de la masse de population critique au delà de laquelle interviendra l’explosion sociale.

En témoin direct et quotidien de la progression du saccage que le temps de prison opère sur les êtres et dans l’espace public, je doute que, déjà dépassés par une machine infernale qu’ils feignent toujours de contrôler, les apprentis sorciers tablent sur les moyens démocratiques pour en contenir les futurs désastres. A cette seule vraie échéance comme à toutes il faudra savoir pourtant ériger la dignité en force de réaction.

JC Poisson 12 février 2004