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Suicide en prison, mode d’emploi

Mise en ligne : 14 October 2003

Texte de l'article :

Les ministres de la justice et de la santé Dominique Perben et Jean-François Mattei s’apprêtent à rendre public, dans les jours qui viennent, un rapport destiné à lutter contre le suicide en prison : cent vingt personnes ont mis fin à leurs jours l’an dernier dans les prisons françaises. Un travail complexe et attendu, commandé en début d’année au professeur Jean-Louis Terra, psychiatre à Lyon.

Les suicides sont a posteriori souvent indéchiffrables. Or à l’instant même et dans la même ville, nous assistons, impuissants, à la chronique d’un suicide annoncé. Il nous est donné à comprendre la mécanique froideur de certains comportements humains, au vu et au su des magistrats et de leur hiérarchie, des membres du cabinet du ministre de la justice, des avocats et de leur barreau, de la représentation parlementaire, de la presse et bien sûr des médecins spécialisés et de leur équipe, le service médico-psychologique régional des prisons de Lyon (SMPR). Tous informés.

Valérie L. comparaît libre, le 24 mai dernier, devant la cour d’assises du Rhône. Elle est condamnée à quatre ans de prison, dont trois avec sursis et mise à l’épreuve avec obligation de soins. Mme L. a séjourné au CHU de Nice, au mois de mars, après une tentative de suicide. Le président l’informe exceptionnellement, au regard de sa fragilité psychologique, qu’elle “peut et doit ”, après le délai d’appel de dix jours, présenter une demande de libération. Ce que va faire son avocat, le 6 juin. En vain.
Valérie L. est toujours détenue à la prison Montluc à Lyon. Entre temps, elle aura été conduite, dans la nuit du 30 mai, aux urgences de l’hôpital Edouard Herriot et, mardi 29 juillet, à l’hôpital Jules Courmont, après une " prise massive de médicaments". Dans la chaleur des prisons surpeuplées de l’été, Mme L. a dû se contenter d’un matelas posé à même le sol. Un véritable cocktail médicamenteux lui tient lieu de psychothérapie.
Depuis de très nombreuses semaines, des proches de Valérie ont souhaité alerter les autorités judiciaires sur les graves difficultés psychiques que celle-ci rencontre. Le juge de l’application des peines, prévenu par courrier par le mari de Mme L. n’a jamais pris la peine de lui répondre, ni de s’adresser à elle, pas plus qu’il n’a accepté de répondre au téléphone à ceux d’entre nous qui le sollicitaient.

Le Bâtonnier de Lyon prévient en juillet la direction régionale de l’administration pénitentiaire puis le ministre. André Gérin, député du Rhône, rend visite, le 10 juillet, à Mme L. et invite, par écrit le même jour, le Garde des sceaux à prendre les dispositions nécessaires. La psychiatre du SMPR qui la suit, atteste par écrit, le 8 août : “ Elle a besoin d’un soutien et d’un accompagnement psychothérapeutique au long court (…) il serait important qu’elle puisse bénéficier d’un aménagement de peine dans le cadre de l’application de la peine : permissions pour maintien des liens familiaux et préparation à la sortie… ”. La commission d’application des peines, réunie le 1er septembre, lui refuse néanmoins cette permission de sortie tant souhaitée. La commission du 4 septembre assortit de soins une libération conditionnelle que plusieurs médecins attestent bien vouloir mettre en œuvre. La réponse tombe le 11 : négative.

Nous ne demandons nul passe-droit pour Mme L. mais une simple information à sa famille et la mise en œuvre des mesures utiles à la préservation de son intégrité physique. Nous constatons que le réputé contestataire José Bové accède plus facilement aux largesses ordinaires prévues par le législateur qu’une personne anonyme en grande difficulté. Mais est-ce une surprise ?

Change-t-on des cœurs de pierre avec un rapport, une commission, une circulaire ? M. Terra devra aussi écrire que certains hommes ne sont pas à leur place et la hiérarchie avoir le courage de les déplacer. Cent vingt suicides : combien de sanctions ?

Bernard Bolze
Fondateur de l’Observatoire international des prisons