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Réinsertion / réhabilitation / Bannissement / Droit à l’oubli

Pas de réinsertion pour les anciens prisonniers...

Mise en ligne : 16 November 2003

Dernière modification : 6 November 2013

Texte de l'article :

Ni gare ni village à l’horizon.
Aucun bus.
Pas même un café pour reprendre goût à la vie.
Rien.
Villenauxe-la-grande (Aube), comme tant d’autres centres de détention, est perdu au milieu de nulle part. Le prisonnier qui en sort après y avoir passé cinq, dix ou vingt ans est obligé de prendre un taxi.
Soit 200 francs minimum pour atteindre sa première étape, pour peu qu’il en ait une en tête. Comme un symbole. Celui d’un aller simple vers la liberté, si compliqué dans les faits, qu’il ne prémunit pas d’un prochain retour. La réinsertion est un mot que Nicolas fait mine de ne pas connaître, de ne pas comprendre. Condamné pour avoir tué son bébé à la naissance, Nicolas a passé 8 des 26 années de sa vie derrière les barreaux. Aujourd’hui, il est employé à la Halle de la Villette comme technicien. Pendant qu’il parle, il regarde avec admiration ses collègues monter des échafaudages, changer les décors. Lui aussi a changé de cadre. Physiquement. Pas dans sa tête.« La plupart des gens qui sont en prison n’ont jamais été insérés. Mais surtout, ce mot fait penser que la prison est en dehors de notre société. Alors que c’est faux. Elle est en plein dedans ». Au dos de son T-shirt, un mot, inscrit en lettres capitales : Paria. « Mon statut, je l’assume. Ce n’est pas parce que je gagne 8.500 francs net par mois que je vis dans la même communauté que les autres. J’ai eu la chance de tomber dans le milieu du spectacle, où il y a beaucoup de marginaux. Mais moi je suis marqué à vie. Mes numéros de cellule, ils ne sont peut-être pas tatoués sur mon bras, mais ils sont gravés dans ma tête. » Nicolas va plus loin. « Un jour, j’ai réussi à dégoter depuis ma cellule un job. Ouvrier sur un chantier. Je ne sais pas si vous vous rendez compte comme c’est difficile. Déjà dehors, c’est dur de trouver un boulot. Mais dedans, ça devient quasi impossible. Eh bien, le juge d’application des peines, il a trouvé le moyen de me dire que le job ne correspondait pas à mon profil. »

M., lui aussi ancien détenu, a fondé l’association Ban Public qui communique sur « la réalité des prisons ». :« Les formations qu’on reçoit ne sont pas adaptées. Moi on m’a proposé de fabriquer des sacs de sport alors qu’à l’extérieur, c’est un boulot qui est complètement délocalisé.". M. poursuit : " L’Etat prétend réinsérer mais s’interdit d’employer d’ex-détenus. Et dans le privé, notre passé nous poursuit. Quand on postule, il faut bien expliquer le trou de 10 ans dans le CV. Quand on bosse, la rumeur nous rattrape. » 

Pour Nicolas, la désocialisation va bien au-delà : « Les détenus doivent systématiquement se soumettre, ne peuvent rien faire par eux-mêmes. Quand je suis sorti, je ne savais plus ouvrir une porte. On ne m’a pas enseigné à remplir une feuille d’impôt, à chercher un appartement... »

Hafed, sans emploi, qui a passé 16 ans en cellule pour de multiples hold-up estime que sans rencontre « ce n’est pas possible de s’en sortir. L’institution, elle, ne fait rien pour vous. ». Il regrette « de n’avoir pas pu passer (s)on permis de conduire, d’avoir été réduit à se masturber physiquement et intellectuellement ».

En 1981, quand la peine de mort a été abolie, « personne ne se doutait que cela aurait des effets pervers » explique Julien Morel d’Arlieux, directeur d’une maison d’arrêt à Grenoble. « Pour faire contrepoids, les juges ont rallongé les périodes de sûreté et la durée des peines ». Ainsi, en un peu moins de 20 ans, le nombre de détenus condamnés à passer plus de 10 ans en prison a triplé (de 432 en 1981 à 1219 en 1998). Julien Morel d’Arlieux le regrette. « Aujourd’hui, les cours d’Assises condamnent à des peines d’autant plus lourdes qu’elles veulent limiter les effets des réductions automatiques et des grâces.

Mais au bout d’un certain temps, l’enfermement n’a plus d’ intérêt. Une peine de plus de 15 ans n’a aucun sens. Si la sortie est trop lointaine, le détenu ne peut pas se projeter dans l’avenir. Et il ne peut pas se reconstruire. » Le directeur de la maison d’arrêt de Grenoble rappelle qu ’ « au Portugal et en Norvège, on ne peut pas être enfermé plus de 15 ans. En Suède, plus de 12 ans. »Cet allongement des peines est aussi directement à l’origine de la surpopulation des établissements pénitenciers français (chiffre).

L’Observatoire International des Prisons estime que la perpétuité n’est qu’ « une forme moralement correcte de peine de mort ».

Avec les plus proches, la ré-acclimatation est aléatoire. Marie-France Blanco a fondé le relais parent-enfant, une association qui tente de maintenir le lien entre les détenus et leurs enfants. :« Les longues peines sont perdus. Tout a changé. Souvent, l’amour s’est égaré dans les parloirs. La femme a appris à vivre seule. Le père ne comprend pas que les enfants disent merde à leur mère ou qu’ils sortent à 22h. Mais il ne peut rien dire. Il se demande qui il est après 12 ou 15 années d’absence pour ouvrir sa gueule. Il a perdu toute autorité. » Le couple ne résiste pas toujours à ce décalage. « Nous on leur conseille de tout recommencer, les préliminaires, les fiançailles et tout ce qui s’en suit. Ce n’est pas parce que la femme est venue en jupe courte en prison et que son mari lui a caressé les cuisses que le lien s’est maintenu. » Derrière les barreaux, le prisonnier est comme un malade. Il ne pense qu’à sa situation, à son malheur. Dehors, il ne parvient pas à comprendre les problèmes des autres. « J’ai dû me séparer de ma copine, regrette Nicolas. On a tenu 16 mois. C’était la chance de ma vie. Mais elle ne supportait plus que je parle sans arrêt de la prison. Elle a dit stop. »

Le relais parent-enfant a proposé de mettre en place des structures pour préserver les liens. Pendant deux ans, l’association louait des appartements pendant les permissions des détenus pour qu’ils apprennent ou réapprennent à vivre avec leurs enfants, à les avoir à charge.« Mais cela coûtait trop cher. Les aides du ministère n’étaient pas suffisantes » regrette Marie-France Blanco. De même, le projet de créer une cellule familiale au sein même de l’établissement, comme au Canada, n’a pas été mis en place. « C’est terrible que le détenu ne puisse pas prendre l’enfant sur ses genoux, lui donner à manger… »

Le système d’aménagement des peines est censé préserver un lien entre le détenu et le monde extérieur. Jusqu’en 2000, ces aménagements étaient en chute libre. Certes, depuis la loi Guigou du 15 juin 2000, les libérations conditionnelles sont plus nombreuses. On en a compté 5680 en 2001 dont 33 pour des condamnations à perpétuité contre seulement 5 en 2000, dernière année d’intervention du Ministre de la Justice dans les processus.

Mais pour Julien Morel d’Arlieux, « il faut encore encourager ces libertés conditionnelles, les semi-liberté. Ces régimes permettent une meilleure insertion. Plus les détenus restent longtemps en prison, plus ils récidivent en sortant. »

Libéré au milieu des années 80 après six ans de prison, Hafed a replongé. « J’avais payé une telle dette à la société, que je trouvais légitime de récupérer un peu de monnaie. Ils n’avaient fait qu’accroître mon côté sauvage. » M., lui, ne semble plus pouvoir esquisser le moindre sourire. « À tout moment, je peux récidiver », assène-t-il les dents serrées et le regard noir. « Tout est fait pour. » « Je sens que je suis proche de retomber », confirme Nicolas.

Michaël HAJDENBERG
mhajdenberg@yahoo.fr
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