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Comité de prisonniers de la Maison Centrale de Poissy

Mise en ligne : 18 September 2003

Texte de l'article :

Lettre adressée au directeur de la maison centrale de Poissy le 15 février 2000, concernant le suicide de détenu dans cet établissement.

« Ces deux personnes étaient comme vous le savez sans doute très dépressives. Quelle que soit leurs motivations réelles ils demandaient un transfert avec insistance. Sans doute se sont-ils exprimés difficilement du fait de leur peu d’affinité avec l’écriture. Nous nous sommes souvent entretenues avec Éric qui confiait très souvent son ras-le-bol de ne pas être entendu quand il demandait son rapprochement familial sur Bordeaux. Par misère morale il avait fini par ingérer n’importe quoi. Nous avions aussi beaucoup parlé avec Abdallah qui attendait, de notoriété publique, ce fameux transfert depuis huit mois. Ce point commun entre ces deux détenus ne peut-être un hasard, vous le conviendrez.

Certains d’entre nous ont aussi vécu plus ou moins récemment des situations dans votre établissement qui auraient pu les amener facilement au suicide, dans la grande indifférence . A ce titre vous nous permettrez de vous éclairer sur les réels motifs de cette décision d’en finir, plus ou moins déguisées. Vous en ferez sans doute un usage limité, nous n’avons sur ce plan aucune illusion ; mais sachant votre devoir légal de préserver les vies qui vous sont confiées, nous nous considérerions comme grandement coupables si nous gardions pour nous-mêmes des informations qui pourraient vous manquer pour éviter que d’autres détenus soient tentés par le même geste. Vous nous permettrez de les résumer ainsi :

1 - Une demande de transfert avec insistance devrait être prise avec suffisamment de sérieux pour être entendue, et surtout bien sûr réalisée. Sinon les dossiers et les paroles se vident rapidement de sens. Ce fut le cas pour des demandes réitérées depuis des années , suite à quoi beaucoup ont renoncé à toute nouvelle demande s’inscrivant dans une réinsertion sociale.

2 - La meilleure preuve que vous entendez le désespoir des personnes détenues dans votre établissement serait que vous proposiez désormais un plus grand nombre de dossiers à la libération conditionnelle, en plus des "chantiers extérieurs". Ceci sont présumés a priori des réponses du Ministère de la justice comme alibi. Car comme vous vous en doutez, il y a dans ce domaine, péril en la demeure. Et il est connu que votre pouvoir dans ce domaine et plus grand vous le laissez entendre habituellement à la population pénale, afin de vous dédouaner des décisions prises à un autre niveau.

Pour revenir plus particulièrement à l’acte malheureux des deux personnes citées :

3 - La dépression est une réelle maladie et il serait finalement important d’en percevoir les signes suicidaires : isolement, alcoolisme, manque d’agressivité, passivité. Le dépressif fini par ne plus rien demander ! Cela devrait vous alerter au lieu de vous rassurer. Et c’est loin d’être l’affaire des uniques médecins vacataires , présents dans l’établissement.

4 - Former les surveillants à lever les exigences relatives aux règlements pour ces détenus qui ne peuvent tirer parti de ce dit-règlement, mais au contraire se dégrader gravement face à ses exigences souvent antisociales et absurdes face aux nécessités d’une vie quotidienne normale, et se vider de leur personnalité. Le suicide devient alors, en une seconde, la seule issue respectable pour eux. Hélas.

5 - Parler collectivement aux détenus assez rapidement, des mesures que vous serez sans doute amené à prendre pour éviter que le désespoir ne s’installe dans votre établissement.

Croyez Monsieur le directeur que nous avons hésité à vous remettre cette lettre au nom de l’indifférence exigée par la vie carcérale et son règlement à l’égard de l’expression collective des détenus. Dans ce cas, à défaut d’être des détenus conformes, nous vous demandons simplement de nous considérer comme des hommes normaux, au sens de ce qu’on entend par ce terme hors les murs de votre établissement.

Veuillez agréer Monsieur l’expression de nos salutations, encore tentées d’espoir d’être entendus. 

Extrait du mémoire de Anne-Julie Auvert "Ecrire pour survivre"