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"Trois petits tours et puis s’en vont" du Collectif des Prisonniers de Lannemezan.

Mise en ligne : 16 September 2003

Texte de l'article :

Collectif des Prisonniers de Lannemezan.

Trois petits tours et puis s’en vont.

« Voilà un an que la célèbre Mme Vasseur, médecin de la Santé, sortait à grands renforts de publicité son livre qui allait bouleverser le PPF (Paysage Pénitentiaire Français), et s’indigner les parlementaires qui étalèrent leur humanisme sous les sunlights de l’info. Un tourbillon de hauts cris et d’effroi déferla, envahissant les médias. Certains se saisirent de l’occasion pour battre la campagne, opportunisme, humanisme, peu importe pourvu que cela rime... Chacun pourra sa chansonnette. Étions-nous sur la bonne voie ?

Les mois suivants virent de nombreux cortèges sillonner la campagne découvrant la larme à l’œil ce qu’était une prison où faisant semblant de la découvrir, jurant bien fort la main sur le cœur que l’on allait voir ce que l’on allait voir, qu’on ne pouvait plus tolérer... de telles pratiques et que l’on devait cesser d’imposer de telles conditions d’existence à des êtres humains.

Un an plus tard que reste-t-il de vos discours ? Rien n’a changé. Vous, députés et sénateurs réunis, politiciens de tous bords avez regagné les lambris dorés de cette république que nous ne voulons pas être la nôtre, nous laissant toujours et encore crever de la même façon lente et certaine dans les mêmes prisons qui vous ont pourtant horrifiés il n’y a pas si longtemps encore. Au fait, pourriez-vous nous préciser ce que vous auriez aimé voir changé ? Les méthodes d’élimination qui nous frappe ? L’état de décrépitude des wagons qui nous mènent vers cette mort lente et certaine à laquelle vous nous avez destiné ?

On y crève toujours de la même façon lente et certaine, soumis au diktat de la matonnerie qui la rage au ventre, les yeux tout embués de la nostalgie des temps où ils n’étaient pas tenu de nous appeler Monsieur pour nous ordonner de nous pencher en avant jambes écartées pour apprécier l’état d’un anus dont on ne sait ce qu’il pourrait receler. Tel est le prix à payer pour arracher un moment de vie avec ceux que l’on aime. 

On y crève toujours de la même façon lente et certaine, victime du trop triste complot des blouses blanches qui jugent l’état de santé satisfaisant de ceux d’entre nous qui sont atteints de toutes les maladies possibles, SIDA, Leucémies, cancers... jusqu’au moment de les envoyer mourir dans des hôpitaux civils juste pour qu’ils ne meurent pas sous écrou.

On y crève toujours de la même façon lente et certaine, sans espoir dans vos centrales de sécurité d’où l’on ne sort plus, sinon en fin de peine. Ces centrales que votre volonté politique a transformé en de véritables éliminatoriums où la mort rôde toujours plus lente, toujours plus présente, toujours plus efficace.

On y crève toujours de la même façon lente et certaine dans les quartiers d’isolement subissant les séances de torture blanche que vous avez instaurée afin de réduire ceux d’entre nous qui refusent cet anéantissement, toujours animé d’esprit de résistance, ceux qui refusent de collaborer, ceux qui ne veulent pas crever. Torture blanche que vous avez poussé jusqu’au raffinement, usant de la psychiatrie pour décrédibiliser ceux qui veulent toujours lutter, un fou fait toujours rire...

On y crève toujours de la même façon lente et certaine en butte à l’indifférence des hauts magistrats de la chancellerie, alléchés par leur plan de carrière et disponibles aux impératifs électoraux de leur hiérarchie. Tous ces magistrats ont sur la conscience, si tant est que l’on puisse encore supposer qu’ils en aient eu une, des centaines de morts. Mort de prisonniers malades laissés sans soins appropriés, mort de prisonniers arrivés au fond du désespoir qui, fatigués d’espérer, ont préféré choisir eux-mêmes le moment de la triste fin à laquelle vous les aviez destiné.

On y crève toujours de la même façon lente et certaine devant la souffrance de nos proches, de nos familles à qui vous imposez d’énormes sacrifices en nous envoyant toujours plus loin d’eux. Certains d’entre eux sont obligés de faire des voyages de 50 heures pour quelques instants d’intimité toujours plus rare. Ca suffit !!

Aujourd’hui, nous ne demandons plus notre liberté, nous l’exigeons. Vos entrechats et votre verbe sont sans effets. Ils ne font plus rêver personne. Ils nous agacent, ils nous dérangent. Nous ne vous laisserons pas transformer les centrales où vous nous tenez déportés en des Huntsville où le temps exécuterait à votre place la sale besogne. Elles ne redeviendront plus les oubliettes des châteaux que nos ancêtres ont rasé aux temps de vos révolutions bourgeoises. Nous ne seront plus les serfs de votre seigneurie revancharde.

On y crève et vous construisez encore de nouvelles prisons.

Merci, votre acharnement nous a ouvert les portes de la résistance, nous refusons de crever, faisant ainsi les frais de votre gestion sécuritaire et bourgeoise.

Libération de tous les prisonniers conditionnables et malades. Fermeture immédiate des quartiers d’isolement. »

Extrait du mémoire "Ecrire pour survivre" d’Anne-Julie Auvert