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Philosophies et politiques pénales et pénitentiaires

"Guerre et paix en prison" par Antoinette Chauvenet

Mise en ligne : 14 août 2003

Dernière modification : 23 janvier 2011

Texte de l'article :

GUERRE ET PAIX EN PRISON

Par Antoinette CHAUVENET

Par bien des aspects, l’organisation sécuritaire de la prison s’apparente à un dispositif guerrier avant tout défensif, limité et réglementé, bien qu’ « ouvert aux extrêmes ». Dans ces conditions, les relations entre les personnels de surveillance et les détenus ne peuvent être fondées sur les rapports civils de droit commun. C’est un système de dons contre-dons soutenu par les exigences de l’honneur qui prévaut.

La prison, dans son dispositif sécuritaire, est d’abord la transcription matérielle et légale de la « lutte » ou de la « guerre » contre les ennemis de l’ordre public de l’intérieur, c’est-à-dire contre les délinquants. Nous voulons montrer qu’il ne s’agit pas là simplement d’un discours métaphorique : la prison par de multiples aspects est un véritable dispositif guerrier. L’objectif premier implicite aussi bien qu’explicite de tout gestionnaire d’une prison est d’assurer la sécurité de la société extérieure, en prévenant les évasions [1], et aussi en assurant le maintien de l’ordre à l’intérieur, notamment en prévenant les émeutes ou autres formes d’explosion et de désordres. Si on peut invoquer ici la notion de guerre sociale, c’est parce que, loin de la situation de droit contractuel supposant un accord des volontés, l’enfermement procède d’ « un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté … la violence physique est donc le moyen ; la fin est d’imposer notre volonté à l’ennemi, et le désarmement est par définition l’objectif proprement dit des opérations de guerre ». [2]. neutraliser les délinquants, les maintenir au quotidien désarmés est la tâche essentielle des personnels de surveillance et de leur hiérarchie. En cela l’objectif de défense sociale est celui de sûreté dominent, prenant le pas sur toute autre considération ou objectif.

Pourtant le maintien de l’ordre à l’intérieur, s’il est assuré d’abord par des moyens répressifs et s’il repose sur une infinité de contraintes, suppose également, sous peine d’explosion, le maintien de la paix. Or, comme l’écrit Claude Lefort, « la paix ne peut se fonder que sur l’idée que les rapports entre les hommes sont des rapports entre semblables. C’est-à-dire que cette idée ne se dissocie pas de celle de liberté ». [3]

C’est sur cette aporie fondamentale que repose la pérennité de la prison comme organisation ou « institution », et, surtout, comme communauté humaine. La pérennité de celle-ci est en effet la condition d’existence de celle-là, plus que dans toute autre organisation, la prison n’œuvrant à rien d’autre qu’à sa propre auto conservation. C’est ce que nous voulons tenter d’expliciter dans cet article.

UN DIPOSITIF GUERRIER DÉFENSIF

Arme de défense sociale, le dispositif guerrier de la prison est de nature essentiellement défensive ; il est limité et réglementé, bien qu’ « ouvert aux extrêmes ». [4]

Ce caractère défensif se manifeste matériellement dans la forme de la prison. Elle est conçue comme une forteresse. Au lieu d’être construite aux frontières et destinée à se défendre d’un ennemi de l’extérieur, elle est enclavée dans le tissu socio-politique aussi bien que spatial et vise l’ennemi de l’intérieur, enfermé entre des murs dont il ne doit pas sortir tant que la justice n’en a pas décidé autrement.

Comme bien souvent en théorie guerrière la défense est considérée comme supérieure à l’attaque, et « le temps du combat est le plus souvent suspendu » [5]. L’observation mutuelle et l’attente dominent. Le quotidien de la prison est largement occupé par l’observation. Celle-ci est une des tâches essentielles des surveillants, le code de procédure pénale prescrivant que les détenus doivent être l’objet de leur part d’ « une surveillance constante ». Tout un arsenal de moyens guerriers dissuasifs est mis en place. Il s’agit de moyens de détection (des armes essentiellement), aux entrées aussi bien qu’à l’intérieur de la détention, de moyens destinés à empêcher la prise des lieux par les détenus avec la disposition de multiples barrages, sas, et portes, étroitement surveillés.

Mais, de défensif, le dispositif peut devenir offensif : la présence d’armes prêtes à servir l’atteste. De ce point de vue, deux aires spatiales guerrières différentes, bien que non étanches, doivent être distinguées. L’une avec ses miradors armés, ses réserves d’armes à feu, le « concertina » - ou barbelés particulièrement blessants assimilables à des armes blanches -, et ses zones interdites, délimite la sécurité périmétrique, la frontière entre l’intérieur et l’extérieur. La défense y est assurée le cas échéant avec le concours externe des forces de police ou de gendarmerie. En cas de flagrant délit d’évasion, les surveillants occupant les postes de miradors doivent, après sommation d’usage, tirer sur la personne qui s’évade. Cette injonction consacre la primauté de la défense sociale sur d’autres objectifs affichés de la privation de la liberté, comme la rétribution, la réinsertion, la peine. Elle démontre aussi que la notion de danger social en tant que mode de légitimation de l’intervention pénale est « un piège parce qu’elle n’a virtuellement pas de limites » [6] et qu’en cela, comme à la guerre, elle va tendanciellement aux extrêmes. Dans ce cas précis, en effet, le détenu est traité comme un ennemi déclaré de la société, on peut l’abattre sans procès, sans garantie juridique, sans le respect du principe de la proportionnalité de la sanction au délit : l’usage de l’arme ne fait pas de distinction dans l’évasion entre le « voleur de poule » et le terroriste classé « détenu particulièrement signalé » [7]. Dans l’instant où il s’évade, le détenu change de monde, il n’est plus dans une société de droit.

La détention proprement dite, elle, n’est pas armée, les surveillants ne portant pas d’armes. Ce désarmement est un des deux aspects du caractère limité du dispositif guerrier défensif de la prison. Le second, de nature positive, tient au fait que les actions en prison sont réglementées. La réglementation vise deux buts : d’une part, limiter et contrôler les actions des surveillants, en prévenir l’arbitraire et les abus de pouvoir ; d’autre part, limiter et contrôler les actions des détenus. C’est pourquoi la ressource essentielle des personnels de surveillance en détention est le règlement, c’est-à-dire l’interdit. À l’inverse de ce qui se passe dans les rapports de droit de la vie civile, où tout ce qui n’est pas défendu est autorisé, en prison tout ce qui n’est pas expressément permis est interdit. Corrélativement, tout y est punissable. Dans ces conditions, la sanction est la seule arme formelle du surveillant.

Néanmoins, à l’armée elle emprunte certains traits de son organisation, et emploie la plupart des autres moyens guerriers. Ainsi la structure hiérarchique est de type paramilitaire. Cette structure ne peut être assimilée simplement à un moyen désuet de gestion des ressources humaines et de sanction des surveillants (bien que cela puisse être une de ses conséquences). Elle est d’abord une structure d’intervention et de contrôle de la prison, liée à la mission sécuritaire de celle-ci. « La structure hiérarchique paramilitaire des prisons est avant tout une structure de contrôle des crises », écrit J.E. Thomas [8]. Comme telle, elle doit permettre de mobiliser le plus rapidement possible l’ensemble de l’organisation et de ses agents en cas d’incident. Elle exige dans ce but la disponibilité, la mobilité, la discipline individuelle et collective des agents d’exécution, la centralisation de l’autorité et de l’information ainsi qu’une certaine technicité des interventions en cas d’incident. Dans les maisons centrales surtout, prisons dans lesquelles l’objectif sécuritaire est plus prégnant que dans les autres catégories d’établissements pénitentiaires, l’organisation de la hiérarchie tient plus du quartier général en campagne que d’une organisation bureaucratique, et ce, dans un climat de tension permanente où le moindre incident prend le caractère d’un événement, parce qu’il peut, par « contagion » rapidement dégénérer.

UNE GUERRE D’USURE

Le gouvernement de la prison au quotidien quant à lui, est d’abord affaire de stratégie et de tactique. En centrale surtout [9], il s’agit de diviser les détenus pour prévenir toute formation de coalition. La division systématique des détenus est une stratégie qui mobilise l’ensemble des personnels de détention. Les surveillants observent au jour le jour les fréquentations des détenus et leur évolution, tentent de déceler les changements d’humeur et de comportement susceptibles de fournir des indices quant à la préparation de quelque mouvement. On casse les groupes lorsque les affinités s’avèrent suspectes ; on déménage de leur cellule les détenus quand les voisinages semblent trop bien marcher ; on transfère dans des établissements différents ceux d’entre eux qui ont acquis un rôle de meneurs ; on fait valoir systématiquement auprès des détenus que les mesures refusées et depuis longtemps réclamées ne sont pas accordées, en insistant sur le motif que certains d’entre eux en abuseraient. Tactique et stratégie visent aussi à saisir et déjouer les intentions cachées de l’adversaire « quand on ne peut planifier l’ennemi » [10]. C’est pour cette raison que l’ensemble des moyens de surveillance s’exerce largement à l’insu des détenus, bien qu’ils se sachent évidemment surveillés. Saisir par surprise leurs intentions est un but poursuivi, et si cela ne suffit pas, on a recours aux indicateurs. Aucune prison, dit-on, ne se gère sans « balances », les surveillants n’étant pas plus que les détenus à l’abri de la dénonciation. Et si l’observation montre que le phénomène est surestimé quant à sa réalité, toutefois, la croyance générale en celui-ci a une certaine efficacité - du moins en ce qui concerne les détenus - en ce qu’elle contribue à leur division et à la méfiance qui règne entre eux. (Le caractère contre-productif de ce moyen se manifeste dans le fait qu’il a les mêmes effets du côté des surveillants).

En cela, le dispositif carcéral visant la sécurité fait une place importante au secret. « Le recours au secret et à la tromperie est un moyen pour les détenus », écrit E.Goffman, « de préserver un peu d’espace privé ». On y verra en outre une arme de guerre dissuasive - ou offensive -, utilisée de part et d’autre dans la guerre psychologique, la « guerre des nerfs » ou « guerre d’usure » qui se livre en prison (pour reprendre les termes employés par les uns et les autres). Car la guerre est l’ « art de duper » et la recherche des intentions de l’ennemi est au cœur de la dissuasion [11]. Si le secret est consubstantiel à la pratique de l’espionnage - en prison à la surveillance - , il appelle d’autres moyens, que la morale ordinaire réprouve ou que le droit sanctionne, et qu’on rencontre à la guerre aussi bien qu’en prison, comme le recours à la ruse, à la manipulation, au calcul et à la tromperie. La recherche des intentions cachées peut prendre la forme de la chasse (au renseignement, à la drogue, aux armes interdites, etc.). il y a la mobilisation de ce que les Grecs anciens nomment la metis du guerrier et du chasseur : une intelligence avisée et rusée qui commence par l’art des pièges, des leurres, des actions psychologiques sur l’animal ou l’homme, et qui repose sur la connaissance de ses habitudes et de ses besoins. Savoir feindre, leurrer l’ennemi, le bien traiter, le connaître parfaitement et in fine faire en sorte que la victoire soit à ce point assurée qu’il ne soit pas nécessaire de combattre [12].

On notera que ce type de comportement fait dire, non sans amertume, à nombre de surveillants que « dans ce métier on devient vicieux ». Parmi les armes psychologiques destinées à déstabiliser l’adversaire, on mentionnera les fouilles inopinées, les changements de cellule sans préavis, la modification des heures de promenade pour certains détenus particulièrement surveillés, et, plus généralement, les rondes d’écoute et les rondes à l’œilleton effectuées plusieurs fois par jour et par nuit, et planifiées à des moments variables.

Lorsqu’on demande aux surveillants quels sont les savoir-faire les plus difficiles à acquérir, nécessaires pour mener à bien leur tâche, les réponses spontanées s’ordonnent autour de quelques thèmes constants d’une catégorie d’établissements à l’autre : ils évoquent, en ordre décroissant - et tous établissements confondus - l’apprentissage des relations humaines et de la « bonne distance », l’acquisition de l’assurance, l’adaptation à l’ambiance, au climat de la prison et à son fonctionnement, la connaissance des détenus, l’apprentissage de l’autorité et de la maîtrise de soi. L’ordre de fréquence varie et s’inverse selon les établissements. En centrale, la connaissance des détenus et l’adaptation au « climat » - particulièrement changeant - sont mis au premier plan. Par contre l’apprentissage de l’autorité y est quatre fois moins souvent cité qu’il ne l’est en centre de détention. Dans ce milieu considéré par ses divers protagonistes comme « une bombe qu’il faut sans cesse désamorcer », l’affrontement direct y est particulièrement dangereux. Il faut savoir s’en passer, reculer, contourner et s’adapter à chacun des détenus dont il faut connaître au mieux les habitudes et le caractère. C’est d’ailleurs pour ces raisons que sont retirés de la détention les surveillants qui ne « passent pas » auprès des détenus, que la hiérarchie considère comme trop autoritaires ou manquant de sang-froid : plus la tension du face à face est grande et le rapport de forces indécis, plus s’avère nécessaire le recours à d’autres moyens que l’affrontement direct.

LA RÉCIPROCITÉ

Une des caractéristiques de la guerre est la réciprocité des actions : « chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque » [13]. Les détenus sont loin d’être passifs. « Le discours pénitentiaire, écrit M. Perrot, se déploie comme s’il n’y avait personne en face de lui, sinon une table rase, sinon des gens à réformer et à rejeter ensuite dans le circuit de la production. En réalité, il y a un matériau : les détenus - qui résiste formidablement » [14] et ce, de multiples façons. Ils peuvent, individuellement ou collectivement, simplement traîner dans les coursives lors des mouvements, retardant ainsi les surveillants dans leur travail en les appelant sous tous les prétextes, les mettre en quarantaine et les dénoncer, faire la grève des plateaux ou la grève de la faim, se mettre en grève au travail pénal, agresser les personnels verbalement et physiquement, chahuter, par exemple taper tous ensemble sur les portes des cellules, refuser de se prêter à certains contrôles comme celui des fouilles à corps [15], se mutiner et prendre des otages … La réciprocité conçue comme le fait que chacun des adversaires fait la loi de l’autre signifie que, loin d’être le produit de sous-cultures particulières, les comportements de part et d’autres sont initiés par la loi carcérale elle-même, c’est-à-dire par son dispositif guerrier. Les détenus sont ainsi en situation d’employer, pour résister et se défendre, les mêmes moyens que la loi met aux mains des surveillants, et à retourner contre ces derniers leurs propres armes, et réciproquement. C’est des deux côtés qu’on apprend - à ses propres dépens - à se méfier de la partie adverse comme à y afficher publiquement une « dureté » qu’on ne ressent pas initialement. En ce sens, une majorité de surveillants se plaint de ce que la prison les a rendus plus durs et de ce que cela déteint sur leur vie hors les murs. C’est de façon réciproque que l’objectif de réinsertion peut être détourné : si on dit souvent en prison que les détenus suivent des formations moins dans le but de préparer leur réinsertion que pour obtenir des réductions d peine, de même peut-on constater que la logique d’ « occupation » des détenus dans le but d’obtenir l’ordre et la paix l’emporte dans ses moyens sur celle qui vise la réinsertion [16].

La réciprocité se manifeste aussi à propos de la prévention des coalitions et des mouvements collectifs. Les détenus peuvent avoir recours à la menace et à la manipulation par la peur : on a vu en centrale et en maison d’arrêt des détenus lancer périodiquement des annonces de mouvement collectif afin de déstabiliser les surveillants et de les réduire à l’impuissance par la peur. À deux reprises en quelques années, dans la centrale étudiée, des incidents graves ( une prise d’otage puis une mutinerie) ont été immédiatement précédés par l’immobilisation de l’ensemble des personnels, réduits l’impuissance ; celle-ce se manifestant par une division entre eux des personnels et de la hiérarchie sur la conduite à tenir et par la peur d’intervenir. Notons d’ailleurs que la hiérarchie de son côté ne se prive pas de recourir à ce moyen de manipulation en utilisant ces annonces pour re-mobiliser les surveillants sur leurs tâches de surveillance, accroître la vigilance, respecter davantage les consignes de sécurité et prévenir le relâchement.

La réciprocité se manifeste enfin en matière de stratégie de division. Les détenus s’emploient à diviser entre eux les surveillants en jouant sur leur plus ou moins grande sévérité et sur leur réputation. On notera que cette dernière joue un rôle très important en prison parce que les rapports sociaux y sont le lus souvent visibles de tous, sinon publics et fortement personnalisés et, en outre, parce que, faute d’étalon objectivable du travail, la réputation tient largement lieu d’évaluation de celui-ci par la hiérarchie. Il est fréquent d’entendre ce type de propos dans les coursives : « vous qui êtes un surveillant compréhensif, c’est pas comme votre collègue untel, vous qui êtes une gentille surveillante… est-ce que vous me laissez aller ici, faire ceci, j’en ai pour deux minutes, etc. ». Cette stratégie utilisée de part et d’autre, bien que tous en soient avertis par l’expérience, a une efficacité certaine. On y verra la cause du phénomène d’ignorances multiples [17] qui règnent dans les deux camps et entretenues par la méfiance, la peur et la pratique du secret. Les détenus dans leur majorité croient qu’ils sont moins « durs » que ne le sont la majorité des co-détenus entre eux et pensent être sur ce point minoritaires ; les surveillants, dans leur majorité s’estiment plus bienveillants et tolérants à l’égard des détenus que la majorité de leurs collègues et se croient isolés et minoritaires sur ce point. Ce malentendu partagé contribue à isoler et diviser les individus les uns des autres et à instaurer l’anomie au sein de chaque groupe.

Plus généralement, à la pression de la surveillance, les détenus opposent une pression destinée à faire reculer cette forme d’encerclement permanent qu’est le dispositif de contrôle et de contraintes de la détention. Une des plus grandes difficultés des surveillants est précisément de ne pas « céder à la pression ». S’il est nécessaire de reculer, notamment en négociant telle règle interdite, il faut pouvoir regagner le terrain perdu en évitant que la brèche ne se transforme en droit acquis. Un des leitmotivs de leur discours, quel que soit l’établissement étudié, est que les détenus représentent une force de pression active et permanente à laquelle il ne faut pas céder si on ne veut pas voir s’user l’autorité et la force des règlements, se retourner le rapport de force et perdre en peu de temps le contrôle de la prison. « C’est cette pression des détenus qui fatigue, cette fatigue morale à longueur d’année », dit un gradé ; « ils nous mangent la tête et ils disent qu’on leur mange la tête », dit en écho un détenu.

LE FLOU DU DROIT

Une question importante pour la suite de notre propos se pose maintenant. Comment comprendre le fait que le dispositif carcéral soit de nature guerrière et qu’il soit en même temps très réglementé ? comment interpréter une telle coexistence ? Le propre de la guerre n’est-il pas précisément de se situer hors du droit ? S’impose ici une incursion (très rapide) dans la spécificité de la réglementation carcérale. Pour certains auteurs, c’est tout l’ensemble du droit pénal qui se voit dénié son appartenance au droit, qu’ils assimilent à une vaste loi de police en l’intégrant dans la notion juridique de police administrative. Ils s’appuient dans leur argumentation sur la définition de la situation juridique - une interaction entre deux parties dans laquelle intervient un tiers impartial et désintéressé, lequel n’a d’autre but, sui generis que celui de réaliser la justice. Si l’État intervient directement pour éliminer ses ennemis de l’extérieur ou de l’intérieur, il n’y a plus de tiers et donc plus de droit [18].

Quant à la réglementation carcérale, « on ne saurait parler de droit à son propos mais d’un pseudo-droit dans la mesure où la réglementation ne respecte pas les principes du droit », écrit M. Herzog-Evans. [19]

Il y a bien une réglementation et des règles pléthoriques qui dictent précisément les moyens à utiliser et tentent de prévoir toutes les éventualités possibles. Mais le flou n’y est pas moins présent, lié étroitement à la fonction sécuritaire et de maintien de l’ordre. Conçue en termes disciplinaire et coercitif, cette fonction est caractérisée par une absence de contenu. Ce sont les critères de l’opportunité, de la nécessité et du résultat qui priment sur les règles a priori, les principes et les moyens, introduisant une contradiction fondamentale avec ceux-ci. Ceci se traduit pour ceux qui doivent appliquer la réglementation par une triple difficulté - aussi ancienne que la prison. Pour les directions des établissements pénitentiaires, la difficulté c’est de rédiger des règlements intérieurs, parce que ceux-ci lieraient ceux qui doivent les mettre en œuvre, dans un contexte où la marge de manœuvre et les ressources disponibles sont inversement proportionnelles aux risques d’explosion existants. En centrale, on constate d’ailleurs que la consigne vraie de jour en jour, s’adaptant au degré de tension perçue, voire ressentie, tant est précaire et factice la paix qui y règne. Pour les surveillants, la première difficulté qu’ils rencontrent, relativement aux règles, consiste simplement à trouver et exhiber la véritable règle qui régit telle ou telle question, objet d’un conflit soit avec la hiérarchie soit avec les détenus, en raison de la multiplicité des règlements et de la rapidité de leurs changements, avant que ne se posent des problèmes d’applicabilité, d’interprétation et de contradictions entre règles et consignes. C’est enfin pour la hiérarchie, la difficulté à contrôler et encadrer le travail des surveillants à partir de la réglementation.

Dans une large mesure la réglementation relève d’une « infirmité planifiée ». Elle n’a pas les caractères de prévisibilité, de publicité, de lisibilité et de généralité qui définissent les attributs du droit et qui constituent autant de garanties pour les individus quand le droit est d’abord une forme, au sens où il trace des bornes à la liberté individuelle, dessinant tout à la fois l’espace de son exercice et ses limites. On ajoutera qu’il prévoit et induit des comportements qui sont l’antithèse des rapports de droit et même sa propre négation. On invoquera d’abord le fait que le droit s’intéresse aux actes et à leurs conséquences. La sphère du droit est celle de la visibilité, il procède d’une philosophie phénoménale des rapports humains. Pour cette raison, il distingue la sphère de la morale, comme celle des intentions, du domaine de compétences du droit. En prison, on l’a évoqué, l’accent est mis sur la recherche des intentions cachées ; le secret, la dissimulation et la duperie règnent largement. La vie civile est protégée par un minimum de discrétion, la prison ; elle, fonctionne à l’indiscrétion. Il y a une inversion simultanée des principes de la vie civile et de la vie démocratique : se substitue à la transparence de la règle et au secret des personnes la transparence des individus et l’opacité de la règle. La recherche illimitée des intentions cachées se substitue à la limitation démocratique du règne des apparences. Le droit est par essence auto-limitatif, quand la poursuite de l’objectif sécuritaire procède d’une spirale illimitée dans sa visée et sa logique propres. La vie contractuelle suppose la bonne foi et une confiance réciproque. En prison, c’est le règne de la méfiance et de la suspicion généralisée. La réglementation carcérale prévoit également sa propre transgression. Elle prescrit des mesures exorbitantes du droit commun, tout à la fois contre-culturelles, immorale et illégales, par leur nature intrusive, notamment viol de la correspondance, surveillance de l’espace privé par caméra, œilleton, écoutes téléphoniques et de parloirs, fouilles à corps, etc. Enfin, il faut ajouter que la réglementation carcérale interdit les échanges entre les détenus comme entre les surveillants et les détenus, quand les échanges sont la finalité même du droit. Tout au plus autorise-t-elle la parole, ce de façon récente, et encore non sans un certain soupçon, celui tentative de corruption.

LA PAIX ARMÉE

À partir de ces différentes considérations, il ressort que ce n’est pas sur le droit que peut être fondée la paix sociale en prison. Si les effondrements dramatiques du pouvoir qui se produisent au cours de révolutions - au cours des émeutes - révèlent soudainement à quel point « l’obéissance civile aux lois, aux gouvernements, aux institutions n’est que la manifestation extérieure du soutien et du consentement » [20], il convient de souligner que la situation d’assujettissement, de domination et de très fortes contraintes qui pèsent sur les détenus ne tient que lorsqu’elle est consentie. Comme le remarque John Ditchfield : « Un des aphorismes les plus communs de la phénologie est que [illisible] dernière analyse sur la coopération ou l’accord des détenus. Ceci signifie ce fait évident qu’un nombre limité d’agents ne peut imposer sa volonté sur un grand nombre de détenus sans l’assentiment de la majorité. Alors que les symboles de l’incarcération comme l’uniforme, les cellules, les barreaux peuvent suggérer le contraire, l’ordre quotidien dépend de la croyance des détenus que leurs intérêts seront mieux servis en se pliant au système plutôt qu’en s’y opposant. Les détenus doivent penser que les nombreuses règles et régulations qui gouvernent leur existence sont globalement justes et raisonnables et que leur imposition est une tâche légitime de la direction. Dans ces circonstances, il y a un certain consensus entre les détenus et le personnel de surveillance concernant la légitimité du rôle des directions, et le contrôle est assuré en vertu de l’autorité du management plus que par le pouvoir de celui-ci » [21].

Plus l’objectif de sécurité dans la société civile se fait envahissant, comme dans la période que nous connaissons actuellement, plus la sécurité à l’intérieur des prisons est difficile à assurer en raison de l’accroissement des mesures de sécurité interne qui en résulte, dans la mesure où il est d’autant plus difficile pour les détenus d’accepter la détention [22]. L’aporie de la prison c’est bien le fait que la nécessité d’y faire régner la paix sociale, « une paix armée » disent les surveillants, s’impose avec d’autant plus d’urgence que le dispositif sécuritaire est plus resserré.

DONS CONTRE DONS

Afin de gagner la coopération des détenus, d’obtenir leur consentement à leur propre assujettissement, et en même temps pour survivre et éviter les explosions, les surveillants initient un système d’échanges, certes limité, fondé non sur le droit - puisque inopérant - mais sur le don et le contre-don. Ce système d’échanges est initié dans les silences, les marges, le flou, les failles de la loi et contre elle. Il est de nature tout à fait informelle bien que toléré parce qu’indispensable. Ce système de donc et contre-dons s’effectue sous la forme de services mutuels. Il s’agit le plus souvent pour les surveillants de faire des démarches administratives pour le compte des détenus, comme par exemple d’aller se renseigner sur l’état d’un pécule, d’insister auprès d’un travailleur social pour obtenir un rendez-vous, de téléphoner pour savoir l’heure d’un train ou d’une permission. Il s’agit aussi de faciliter et d’effectuer, en leur place, des échanges de services et de biens entre les détenus - en s’assurant cependant qu’il ne s’agit pas de trafic ou de racket, d’accorder de menues faveurs, comme une douche supplémentaire lors d’un temps mort, au retour du travail, ou une autorisation de visite d’une cellule à l’autre pour partager un café ou remonter le moral d’un co-détenu déprimé, d’accorder une avance de tabac, un coup d téléphone supplémentaire… La plupart des surveillants d’atelier rencontrés s’efforcent aussi de trouver du travail à l’extérieur pour des détenus qu’ils font travailler, en prévision de leur libération. Il s’agit plus simplement au quotidien d’écouter surtout, de plaisanter, de remonter le moral, de conseiller en diverses matières, sur les activités possibles, les recours pénaux, la manière de formuler une demande à la direction, de constituer un dossier à la CAP, etc. Les détenus en retour se montreront coopératifs, éviteront de mettre en difficulté les surveillants, apprendront leur travail aux nouvelles recrues, leur donneront des renseignements relevant aussi bien de la sécurité que du moral des co-détenus. Les relations, très personnalisées dans leur nature, peuvent aller par moments jusqu’à une certaine complicité, comme le fait par exemple pour les détenus de prévenir les surveillants de l’arrivée inopinée de la hiérarchie …

Ce système de dons-contre-dons est le moyen par lequel les protagonistes sont réintroduits comme semblables au sein de la dissymétrie, le moyen par lequel un peu de liberté peut s’exercer, une marge de jeu et de pouvoir se recomposer, dans un univers de contraintes. Il permet de substituer dans le quotidien des relations de réciprocité de la dette de dépendance organisationnelle extrême à laquelle sont soumis les détenus - tout autant que les surveillants.

C’est un moyen d’engager et de lier l’avenir là où le dispositif carcéral ne prévoit qu’une temporalité répétitive, d’introduire du risque et du hasard dans un univers totalement réglé où rien ne doit advenir, où l’événement n’est que menace.

On constate une grande proximité entre les échanges de dons-contre-dons et les rapports guerriers sinon un rapport indissociable entre les deux : c’est bien parce que les détenus résistent et que les surveillants veulent survivre que ces échanges doivent avoir lieu. Cette proximité se manifeste de multiples façons. D’abord les relations de don sont à la fois des pactes et des relations agonistiques [23] entre parties alliées et ennemies, comme le montrent les auteurs qui ont travaillé sur les sociétés du don (les sociétés à potlatch). Le système de dons affecte la volonté, non le droit. Comme l’exprime M. Salhins, il n’institue pas une tierce partie dont les intérêts prévaudraient sur les intérêts des contractants. D’autre part, fors l’honneur rendu à la générosité, le don n’implique nul sacrifice d’égalité, et encore moins de la liberté. Les groupes alliés et opposés conservent chacun leur force, sinon leur disposition à en user. Il ne s’agit ni de la victoire d’un seul ni de la soumission de tous mais d’une soumission mutuelle [24]. La proximité du don et de la guerre se manifeste précisément en ceci que celui-là ne prive pas les protagonistes de leur liberté, et comme le constate G. Davy, en s’interrogeant sur le pourquoi de ce constat (sans y répondre), il lie moins que les relations de droit [25]. On observera que c’est bien parce qu’il préserve la liberté qu’il lie moins que le droit. C. von Clausewitz ne voit-il pas justement dans la guerre « le jeu des probabilités et du hasard, qui font d’elle une libre activité de l’âme » ? M.Mauss en ce sens insiste sur la gratuité des relations de dons, sur la liberté des parties, malgré l’obligation de rendre. La liberté du don participe de la liberté de la guerre. Et cette liberté est nécessaire aux surveillants pour maintenir l’ordre en ce qu’elle préserve l’opportunité de leurs initiatives. Une des règles de conduite des surveillants consiste précisément à ne pas transformer une faveur en droits acquis malgré la difficulté qu’il y a à s’y tenir, en raison de la règle de justice qu’il faut également appliquer dans le traitement des détenus. Il faut souligner ce fait que l’usure de l’autorité provient précisément d’une telle transformation qui prive les personnels de leur marge de manœuvre et d’autorité en cédant petit à petit des parcelles de liberté de mouvement et d’action au moyen desquelles les détenus échappant à cette autorité, parviennent à supporter la détention.

Le don est aussi un moyen pour les surveillants de reprendre l’initiative dans un rapport de forces où, malgré les apparences, ce sont les détenus qui représentent le mouvement et l’initiative. Ce sont eux qui créent les événements qu’il faut empêcher de survenir, comme les émeutes, les auto-mutilations, les suicides, le feu, les révoltes individuelles ou collectives, les crises de nerfs, etc., tandis que les surveillants sont dans une position statique et réactive face à ceux-ci. Reprendre l’initiative, comme dans le potlatch et à la guerre, c’est reprendre l’avantage, retourner un rapport de force en sa faveur : « le receveur lorsqu’il est mis au défit de rendre … n’est pas menacé dans ses biens mais dans l’idée qu’il se fait de lui-même. Tant qu’il n’a pas donné en retour, il est aliéné, il est l’objet du don, il est mû par autrui » [26]. On a évoqué la nature réciproque de la guerre, c’est précisément cette obligation de rendre qui fait la réciprocité du don sa principale caractéristique, objet d’une abondante littérature en anthropologie.

LA PRIMAUTÉ DE L’HONNEUR

Faute de cadre juridique, ne serait-ce que parce que ce mode d’échange se constitue en marge et contre la règle, seule la morale de l’honneur en sa dimension contraignante propre, associée à l’obligation morale de rendre, peut suppléer - partiellement - au cadre contraignant du droit. Comme dans le potlatch et à la guerre, les rapports de don contre-don mettent en jeu l’honneur, le statut personnel, la « face » des protagonistes, leur autorité personnelle, ce qu’ignorent et dont se passent généralement le contrat et les rapports de droit, dont les enjeux sont ailleurs. « Vertu d’apparence », comme le qualifie B. Beignier [27], l’honneur réintroduit un principe de visibilité et d’apparaître dans les relations sociales que le droit en prison est impuissant à convoquer. La présence de l’honneur implique en effet une société de face à face où chacun est placé sous le regard d’autrui, chacun existe par ce regard [28].

Plusieurs auteurs qui ont observé la mise en œuvre de l’honneur dans les relations entre surveillants et détenus y voient une valeur culturelle importée du milieu d’origine, commune aux deux groupes protagonistes. Constatant qu’elle est à l’origine de nombreux « règlements de compte » et de frictions inter-individuelles, ils interprètent sa présence comme une des causes de la violence en prison. Ou bien ils la considèrent comme une valeur parasite et gênante, un « complexe machiste », allant de pair avec une préférence pour la violence privée. Une meilleure formation des surveillants permettrait de venir à bout de cette valeur négative [29]. Il nous semble nécessaire de renverser cette perspective en considérant au contraire les relations d’honneur comme un mode de régulation spécifique des relations sociales, et en même temps comme un moyen de régler les conflits et les manquements des uns et des autres, là où précisément ni la règle de droit ni la relation contractuelle ne peuvent avoir lieu. Bien plus, la violence est moins la conséquence du non-respect de ses règles. C’est ainsi qu’il faut comprendre la persistance des règlements de comptes « entre quatre yeux » préférés au recours « peu honorable » et indigne au rapport d’incident. Il s’agit moins d’une forme de violence imputable au seul fait que ces procédés se substituent à la procédure de sanction formelle prévue, échappant ainsi à la hiérarchie et aux contrôles externes, que d’un mode des règlements des conflits cohérent avec la structure décrite, permettant à chacun de préserver et jouer sa face et son autorité au sein de relations marquées par ailleurs par l’humiliation et l’indignité.

La guerre, comme les rapports de dons contre-dons, met en jeu une pure perte, une pure dépense, en cela une part qui échappe au calcul des intérêts [30]. C’est bien la gratuité qui définit le don, il s’effectue pour la cause d’autrui, en tant que semblable. C’est sa gratuité même qui lie le receveur. La perte, ici, ce n’est pas la richesse consommée ou détruite, dans la spirale de l’usure et de l’excès, comme dans le potlatch, ni la perte des vies humaines comme à la guerre. C’est une consommation, une destruction du temps. C’est la dépense de soi en vue de gagner du temps sur l’usure de l’autorité d’un côté, sur l’usure de l’enfermement de l’autre, dans un univers sans autre projet que celui de durer.

Guerre et paix en prison ne se séparent pas. Les surveillants réunissent des rôles à la fois de faiseurs de paix et de faiseurs de guerre. D’un côté, ils représentent la violence légale dont ils sont l’instrument en neutralisant au quotidien les détenus. De l’autre ils usent de leur seule autorité personnelle et paient largement de leur personne en parlant, aidant, convaincant, argumentant avec ceux-ci dans le but d’apaiser la détention, de réduire les tensions. C’est ce double rôle qui assure la reproduction jour après jour de l’assujettissement des détenus et de la « paix armée » qui règne entre deux explosions.

On ne saurait en conclure qu’un équilibre est atteint, ou possible. Les échanges de dons et les rapports guerriers ne sont pas d’un poids équivalent. Ces derniers engagent les deux groupes, ils ont leur sanction et leur source dans le droit lui-même, et sont d’ordre structurel. Les rapports de dons, eux, sont limités à des échanges inter-individuels ponctuels, ils sont de nature furtive, informelle, voire illégale, et leur existence est collectivement déniée, ce qui interdit toute forme de sanction appropriable de façon collective par les deux groupes. Par ailleurs le temps en prison fait son œuvre, qui use l’autorité des uns, le consentement des autres et la patience de tous. C’est pourquoi in fine la prison ne perdure que grâce un facteur qui lui est extérieur et qu’elle ne contrôle pas. En maison d’arrêt, c’est la rotation des détenus qui permet de regagner ce qui a été concédé. En centre de détention, ce sont les permissions de sortie et la proximité de la libération qui font perdurer la détention. En centrale, c’est une politique de transfert des détenus et de rotation des personnels qui permet de renouveler l’autorité et le consentement.

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