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Fiches techniques de livres sur le thème carcéral

Maksymowicz Duszka - Femmes de parloir

Mise en ligne : 23 January 2002

Dernière modification : 28 August 2006

Femmes de parloir de Duszka Maksymowicz, éd. l’Esprit frappeur

Texte de l'article :

A écouter Duszka, on est très vite frappé par l’évidence d’une belle histoire, d’un combat courageux, plein d’humanité. L’histoire est simple. Au début, Duszka est visiteuse de prison, rétive, déjà, à ce que l’on attend d’elle pour cautionner le système. Elle n’est pas visiteuse par compassion, ni pour s’occuper. Pragmatique, altruiste, elle sera un relais : elle écoute, entend, et sait apporter un peu de ciel bleu à ceux qui en sont privés. Très vite , Duszka comprend comment fonctionne l’univers carcéral, elle sait que les visiteurs ont souvent plus de facilités à voir les détenus que leurs proches. Elle se fait donc lien entre les familles et ces prisonniers avec lesquels elle parle, échange des courriers.

Puis c’est la rencontre. Une vraie, une belle rencontre avec Micha. Pourquoi l’amour s’arrêterait-il aux portes d’une prison ? Lui en a pris pour "perpet", ce qui signifie qu’il n’a pas de date visible de sortie. Ils s’aiment et choisiront de se marier, lui toujours en prison, elle abondonnant son rôle de "visiteuse" pour celui de "proche". Débute alors un long parcours du combattant, sans que rien ne leur soit épargné. Ils luttent tous deux, lui enfermé, elle dehors et dedans à la fois. Micha ne sait pas toujours ce qu’elle doit affronter dehors, pour être sûre d’avoir un travail, pour "monter" le dossier de libération conditionnelle, pour vivre tout simplement...

L’ensemble du livre - et c’est sa force - est tout autant l’histoire d’un parcours qu’un réquisitoire, un questionnement précis et documenté sur l’état d’esprit qui prédomine dans ce monde : des humiliations, des vexations permanentes, un refus de prendre en compte le surgissement de la vie pour un détenu. Alors même que l’on n’a de cesse de parler pour lui de "projet" au sein de l’institution. Au fur et à mesure de l’histoire de Duszka, de sa confrontation avec les juges, avec le système tout entier, pour mener à terme une libération conditionnelle (dont Micha pourra heureusement bénéficier, après nombre d’empêchements), on apprend beaucoup sur le fonctionnement de cet univers carcéral. Le courage, nécessaire, l’est d’autant plus qu’il y a de profonds moments de désespoir. Micha le lui dit dans l’un de ces courriers : "Si tu savais le respect ému de tout mon être que j’ai pour vous, femmes qui venez cueillir les fleurs les plus difficiles à cueillir."

La force du témoignage de Duszka vient beaucoup de ce qu’elle a su donner à lire l’exemplarité de ce parcours courageux et bouleversant. A ces femmes de parloir, et ce qu’elles doivent endurer tout en continuant à vivre au-dehors. A ces proches, qu’on oublie souvent dans le vécu quotidien de la détention, pour ne s’en souvenir - avec des exigences et des obstacles incontournables - qu’au moment de l’octroi des libertés conditionnelles.
Son mérite est aussi d’ouvrir des pistes de réflexion précises et documentées sur la question de l’intimité en prison. Duska sait très vite poser les vraies questions, clairement et sans naïveté, sur l’intimité, sur les détenus, sur ce qu’on leur demande et ce que l’on oublie souvent délibérément de leur dignité. Là où l’on entend dire bien souvent que la prison ne devrait être qu’une privation physique de liberté, la réalité s’avère complexe dans ses perversités de fonctionnement. Qu’en est-il, par exemple, de ces unités de vie familiales proposées comme "adoucissement" des longues détentions ? Tout au long du livre d’ailleurs, la question des longues peines, des libertés conditionnelles - de moins en moins proposées - est présente.

" Femmes de parloir " c’est un livre qui ne se referme pas, même après la dernière page. C’était d’abord quelques 3OO pages écrites dans l’urgence et la brûlure du dire. Duszka en avait besoin. Puis à la sortie du livre de Véronique Vasseur et des vagues médiatiques qui ont suivi, consciente de la force et de la nécessité de son témoignage, elle se décide à publier : "Je prêterai mes mots pour parler d’elles, d’eux."