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Histoires de vie : Laurence, par J-M Carré

Mise en ligne : 8 March 2003

Dernière modification : 8 March 2003

Texte de l'article :

Laurence

La première jeune femme que j’accompagnai s’appelait Laurence. Elle avait 33 ans. Née de père inconnu, elle n’avait plus revu sa mère depuis une dizaine d’années. Elle était tombée sans trop s’en rendre compte dans la prostitution, ce qui l’avait rapidement amenée à être toxicomane pour supporter la pratique de son métier. Elle souhaitait ardemment que je la suive sur une longue période, pour me faire découvrir quelle était sa vie à l’extérieur, une vie ordinaire de prostituée. Une de ses premières phrases en prison m’avait particulièrement marquée : « Heureusement que je suis tombée, sans cela j’allais crever. »

 J’obtenais la possibilité de partager ses dernières heures d’incarcération. Juste avant son départ, elle reçut un télégramme d’une association qui l’assistait depuis plusieurs mois, et qui lui offrait cinq nuits d’hébergement en hôtel et un rendez-vous quelques jours plus tard, pour faire le point sur sa situation. A sa levée d’écrou, je m’aperçus qu’en dehors du somptueux cadeaux de l’administration pénitentiaire, un ticket de métro pour se rendre à Paris, elle n’avait en tout et pour tout que 2,5 francs ! Ce qui me frappa dans les premiers instants de liberté de Laurence, c’était ses sursauts dès qu’elle entendait une voiture ou l’aboiement d’un chien. Comme si ces sons étaient nouveaux, inquiétants et donc dangereux. Même étonnement lorsque je l’invitai à prendre un café. Elle restait figée devant la porte de l’établissement sans tenter de l’ouvrir. En quelques mois de détention, elle avait intégré, le fait de ne jamais tenter d’ouvrir d’elle même une porte. Je mesurai par ces quelques détails l’état de fragilité extrême d’un sortant de prison et son inadaptation à la réalité quotidienne, dus principalement à l’attitude d’assistanat chronique et l’infantilisation envers ses pensionnaires.

 Lorsque j’arrivai avec elle dans le 20em arrondissement ou l’association lui avait retenue une chambre d’hôtel, je découvris avec perplexité qu’il s’appelait : « Hôtel Fleury ! » Après lui avoir acheté des produits de première nécessité et quelques vêtements, je la déposais à son hôtel afin qu’elle puisse profiter de l’intimité d’une chambre pour elle toute seule.

Lorsque je revins la retrouver le lendemain, sa chambre me fit une impression bizarre. Laurence avait déplacé les meubles et accroché les quelques photos et les rares objets qui lui appartenaient exactement de la même manière que dans sa cellule. Elle avait involontairement reconstitué le cadre de vie de la prison.

 Deux jours plus tard, je l’accompagnai à son rendez-vous avec l’association, qui, espérait-elle, lui donnerait deux ou trois semaines d’hôtel en plus, le temps de faire le point, de trouver un travail et d’aller à l’hôpital. J’allais découvrir le gouffre qui séparait le monde de Laurence et celui dans lequel vivaient les bénévoles de l’association. Dans un local du rez-de-chaussée d’une HLM, servant l’après-midi pour les gardes d’enfants, deux personnes l’attendaient : une femmes d’une soixantaine d’années et un jeune homme d’environ 25 ans. Le dialogue qui suivit m’apparut aussi réaliste que désespérant. Malgré leurs visites à Laurence durant plusieurs mois à Fleury, ils n’avaient visiblement pas encore compris qu’elle était prostituée. Ils découvrirent ce jour là qu’elle était sidéenne et handicapée d’une main et compatirent très gentiment : « Ma pauvre, vous cumulez tous les handicaps ! » L’entretien dura une demi-heure ; une demi-heure pendant laquelle ils jouèrent aux éducateurs pédagogues, la faisant plusieurs fois téléphoner elle-même sous-entendant par là qu’ils voulaient qu’elle se prenne en charge pour trouver son hébergement. Elle n’en trouva pas et son seul gain fut de repartir avec quelques tickets de métro et une paire de chaussures vernies.

 Dans la rue, elle m’avoua qu’elle se sentait « cassée »par ce rendez-vous. Elle ne comprenait pas pourquoi ces gens, qui la savaient sans argent, n’avaient pas senti la nécessité de quelques jours de repos supplémentaires, l’urgence de trouver un endroit où se poser un pour réfléchir à son avenir. Je lui proposait de lui redonner de l’argent et d’appeler d’autres organismes, peut-être plus compétents. Elle refusa énergiquement, me disant qu’elle allait retourner faire son job sur le trottoir. Elle allait économiser et tout allait s’arranger. Elle disait croire très fort à la possibilité de s’en sortir cette fois. Il fallait qu’elle le fasse toute seule et l’idée de participer au film lui donnait ce courage. Elle me demanda juste de lui promettre de la retrouver le lendemain à l’hôtel pour l’accompagner à un rendez-vous avec un ancien proxénète. Elle avait peur d’y aller seule, et puis comme la rencontre devait avoir lieu près de la Nation, elle en profiterait pour me faire rencontrer ses copines de « tapin ». elle voulait que je comprenne ce qu’elle avait été obligée de vivre depuis si longtemps et ce qui l’avait amenée en prison. Lorsqu’il n’y avait pas de clients, il fallait bien voler pour s’acheter sa dose de drogue indispensable pour supporter la prostitution et le froid.

Je l’appelai le lendemain matin pour la réveiller, et après quelques coups de fil infructueux, je décidai de me rendre à l’hôtel. Le patron était persuadé de ne pas l’avoir vu sortir et accepta de m’accompagner à sa chambre. La serrure étant bloquée, on fut obligé de casser la porte. Laurence gisait nue, écroulée sur la petite table de sa chambre. A côté d’elle, une cuillère, du citron, une seringue.

Lorsque le commissaire arriva, il conclut aussitôt à une overdose sans même chercher une autre cause et insista pour que je fasse une déposition étant la seule personne qui la connaissait. Il m’informa qu’elle serait rapidement inhumée dans la fosse commune du cimetière parisien de Thiais situé en grande banlieue, à moins qu’il ne trouve trace de sa famille. Dix jours plus tard, j’allais découvrir ce lieu. Un gardien proposa de m’accompagner car d’après lui, je n’arriverais pas à trouver son emplacement. Noua arrivâmes à la fosse commune, une sorte de carré de 50 mètres sur 50, faite de terre battue, parsemée de débris d’ossements. Il m’en expliqua la raison : « La fosse commune n’est pas extensible. Quand elle est pleine, on reprend du début après avoir mélangé et broyé la terre. » Tout en marchant, il contait les piquets plantés sur le côté du terrain, s’arrêta, sortit un décamètre de sa poche et mesura. Après une trentaine de mètres, il s’arrêta, s’agenouilla et tout en enfonçant son pouce dans le sol, me dit : « Elle est là ! division 104, ligne 22, au point 39 mètres 40 » Même morte, Laurence n’existait encore qu’au travers d’un numéro, semblable à son numéro d’écrou.

Lorsqu’elle mourut, j’eus très envie d’arrêter le film. Cependant, je me rappelai mes conversations avec elle et son envie très forte d’exister dans ce film. Quinze jours plus tard, je retournai à Fleury où je constatai que j’étai le seul à savoir ce qui lui était arrivé. Je compris que si je ne l’avais pas accompagnée, l’administration pénitentiaire aurait considéré au bout de quelque temps que, Laurence ne revenant pas, c’est qu’elle s’était réinsérée ! Elle a ainsi failli être inscrite dans les statistiques officielles de la réinsertion, dont le rôle est de démontrer, tant que faire se peut, l’efficacité du rôle éducatif et persuasif de l’incarcération.

En dehors du fait que l’extrême violence de la libération de Laurence pouvait être symbolique de tous les dysfonctionnements d’un système social, sa disparition brutale accrut encore ma détermination à comprendre et donc à poursuivre mon film en suivant les femmes dès leur libération.

Toutes les situations suivantes m’amenèrent malheureusement à des conclusions plus ou moins comparables à celle que pouvait m’inspirer la vie et la mort de Laurence, même si chacune avait une histoire bien particulière. Elles ne faisaient malheureusement que construire, pierre par pierre, un mur de honte autour de tout ce système judiciaire, carcéral et policier.

J.-M. C.

 

Jean-Michel Carré a réalisé sept films sur l’univers carcéral et ses conséquences : Femmes de Fleury, Prière de réinsérer, Laurence, Galères de femmes, Vive la liberté, Les enfants des prisons, Les matonnes, Yannick et une série de trois courts métrages sur les problèmes de santé en prison. Ces filmes sont disponibles aux Films Grain de Sable, 206 rue de charenton 75012 (tel 01 43 44 16 72).

Le texte est issu de son article, publié dans Prisons : quelles alternatives ?, Panoramiques, Édition Corlet, n°45, 2000, p 144-157.