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Être là : psychiatres, patients, détenus au coeur des prisons

Mise en ligne : 14 mai 2015

Auteurs :
  • Etre là

A partir du film Être là, de Régis Sauder.

Avec :

  • Jean-Louis COMOLLI
  • Mathieu POTTE-BONNEVILLE
  • Tobie NATHAN

Jean-Louis Comolli : « La prison des Baumettes devient une sorte de studio de cinéma, car on ne compte plus les films où les détenus eux-mêmes y jouent leur propre rôle. L’un des intérêts majeurs de ce film est de nous associer au travail thérapeutique délicat de ces femmes psychiatres confrontées à des patients et en même temps à détenus. Que faire de ceux qui ne sont pas dans la norme, qu’ils soient prisonniers ou non ? La question est posée. Deux ans de repérage ont donné lieu à trois semaines de tournage : il ne s’agit donc pas d’assister l’évolution de cas particulier, mais de faire une coupe dans le travail de ces femmes. Quelque chose de neuf nous arrive, et nous ouvre les yeux sur ce qui se passe dans les prisons.

On ne voit jamais les visages des détenus, et cela ne s’imposait pas. C’est un choix esthétique et philosophique : réduire la relation thérapeutique à un visage, celui des soignantes. Cela pose problème, car le film pose la question d’une relation, qui est ici occultée. Sauder n’a-t-il pas joué le jeu de l’institution qui consiste à cacher le visage des détenus ?

Le problème, c’est que le film ne se résume pas à la relation entre soignant et soigné, il s’adresse à des spectateurs, qui sont mis dans une situation particulière. Nous sommes frustrés par ces visages cachés. La relation est certes verbale, mais cela fonctionne un peu comme une censure. Il y a quelque chose de trouble à filmer une relation sans la filmer. »

Mathieu Potte-Bonneville : « Je ne sais rien des négociations auxquelles a donné lieu le tournage du film. On a affaire à des détenus malades, ce qui pose le problème du consentement. Il peut en revanche être choquants d’entendre certains prisonniers prononcer le nom d’autres détenus. L’objet du film n’est pas l’effacement des détenus, mais l’engagement et les difficultés des soignants. Ne pas voir les détenus laisse l’impression que c’est un détenu générique qui se présente. Or, cela, c’est pour partie l’expérience des soignants : ils veulent être dans une relation singulière, mais sont confrontés à la surcharge, à la routine professionnelle.

La question de la visibilité de la prison, et de la visibilité dans la prison, est une question politique considérable. La prison est une machine où la vision est toujours contrainte. C’est à d’autres égards un lieu invisible. Que le film prenne en charge la difficulté qu’il y a à montrer et à voir, qu’il assume cette complicité entre la caméra et l’œilleton est intéressant.

Le film donne à voir quatre scandales : l’état de la psychiatrie en France ; l’incarcération massive de personnes aux troubles mentaux graves ; l’état des prisons, susceptible de fabriquer des souffrances psychiques ; la précarité du travail psychiatrique dans la prison. Le film épouse de manière militante le point de vue des soignants. C’est une espèce d’ilot au milieu d’un océan de scandale. Mais n’oublions pas que la critique de la psychiatrie a aussi été menée pour diminuer le nombre de lits en psychiatrie. Je ne crois pas que le lien social soit opposé aux médicaments. »

Tobie Nathan : « Il y a dans ce film une beauté formelle : on finit par trouver beaux ces longs couloirs terrifiants. Par ailleurs, l’absence de visage est le respect d’une règle de déontologie. C’est beau, car cela oblige le spectateur à aller chercher le visage là où il n’est pas.

Ce film rend compte du trouble des cliniciens, mais qui n’est pas seulement celui de la prison. Pendant très longtemps, à partir de 1801, on considérait qu’il n’y avait ni crime ni délit si le prévenu était en état de démence au moment des faits. En 1994, cela a changé pour une raison : la puissance des médicaments. Dès lors qu’il y a des médicaments, le malade mental est punissable. En 2008, on considère qu’il est punissable, et même qu’il continue à l’être quand il a purgé sa peine : il doit être surveillé car il peut être dangereux. »

Sons diffusés :

  • Etre là, de Régis Sauder, bande annonce et extraits.
  • « Des visages et des figures », de Noir Désir.
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