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Le théâtre en prison, un moyen de réinsertion

Mise en ligne : 9 juillet 2014

Texte de l'article :

Préparer à la sortie des détenus récidivistes afin qu’ils ne replongent pas, telle est la finalité des « quartiers intermédiaires sortants » de la prison de Fresnes. Maillon essentiel d’insertion d’une population stigmatisée, ces QIS ont développé une prise en charge d’autant plus remarquable qu’elle s’exerce dans un contexte éminemment contraignant. Pour ce faire, un programme bien chargé : ateliers d’information interactifs sur les produits de substitution, les droits sociaux, la recherche d’emploi, la prévention, le sida ou les maladies sexuellement transmissibles, animés par des intervenants extérieurs. De la dynamique de groupe, du sport, de la relaxation et du théâtre auquel la part belle est faite

L’antenne toxicomanies 1 de la maison d’arrêt de Fresnes voit le jour en 1986 sous l’impulsion de Claude Jouven, psychologue. Elle constate alors que trop nombreux sont ceux qui reviennent suite à des délits liés à la reprise de produits. Comment poursuivre une démarche thérapeutique initiée dans les murs, une fois que l’on est dehors sans étayage ? Il faut alors passer de la contrainte par l’incarcération à un choix volontaire. L’idée d’un travail intra-muros de préparation à la sortie s’impose alors. C’est la naissance du QIS hommes en mars 1992 2 . Animée par une équipe alliant expérience et dynamisme 3 , la structure est considérée comme « électron libre » au sein de la pénitentiaire. Ce qui ne manque pas d’inquiéter. Pas étonnant, quand on se donne comme mots d’ordre mobilité et souplesse pour s’adapter à toute nécessité sécuritaire, tout en maintenant la qualité de l’accompagnement. L’équilibre précaire tient malgré tout depuis treize ans. Les statistiques montrent l’utilité de « l’électron QIS » : 60 % ne reviennent pas après un an.
Un travail sur le passage, de l’intérieur à l’extérieur, de l’enfermement aux conditions de la liberté, sous la forme de sept stages par an, réunissant à chaque séance une dizaine de détenus parmi les plus démunis : ils sont en situation de grande précarité, présentant des parcours de clochardisation, des problématiques de dépendance (drogues, médicaments, alcool, jeux…) aggravées par des pathologies physiques ou mentales. Leur moyenne d’âge est de trente ans : ils sont récidivistes dans leur majorité, dans le cadre de courtes peines arrivant à échéance. Il faut être volontaire pour bénéficier d’un QIS.
Conçu comme un sas, il s’inscrit dans un espace et une durée. Des cellules ainsi que des salles sont spécialement affectées aux stagiaires. Les sessions d’un mois s’inscrivent volontairement dans l’urgence : « Ils viennent faire leur travail, comme nous, on vient faire le nôtre », explique Martine Umbricht, psychologue du QIS hommes, ils se rendent compte qu’on peut faire beaucoup de choses en une journée ». Mais il leur faut se réhabituer au cycle diurne et l’habiter pleinement, car ils sont déphasés. Pour ce faire, un programme bien chargé : ateliers d’information interactifs sur les produits de substitution, les droits sociaux, la recherche d’emploi, la prévention, le sida ou les maladies sexuellement transmissibles, animés par des intervenants extérieurs. De la dynamique de groupe, du sport, de la relaxation, du théâtre. Et des temps individuels pour élaborer le projet de sortie ainsi que les moyens concrets de sa réalisation (hébergement, formation ou travail, lieux de soins…). Personne ne sortira sans rien et un suivi ponctuel avec un permanent QIS peut être demandé par le patient libéré. Il se fera dans un centre de soins spécialisés en toxicodépendance de Paris. Il s’agit de permettre à chacun de traverser une expérience valorisante à partir de laquelle il pourra puiser des éléments d’appui pour sa future intégration sociale. Trouver sa place et en laisser à l’autre, favoriser la coopération et la solidarité, sortir d’une relation utilitaire aux choses, aux autres, reprendre confiance dans la parole sont autant d’axes de travail. La part belle est faite au théâtre dans ce processus, occupant une grande partie du stage. Pourquoi ? L’idée d’une présentation publique de qualité en cinq jours, c’est les confronter à une prise de risque dans l’urgence, sans se faire de mal. Le challenge est à relever collectivement, chacun doit tenir sa place et peut s’appuyer sur ses partenaires. Sur scène, ils sont mis en lumière, acteurs d’un moment de leur vie, les applaudissements viennent confirmer le positionnement et le parcours. C’est aussi réintroduire la dimension du jeu vis-à-vis d’eux-mêmes et de leur image. Outre que ça aide face à un employeur ou un propriétaire, ça allège le ressenti qu’ils ont de la relation. Vécue par le toxicomane comme passionnelle et dangereuse : « Si tu ne me donnes pas ce dont j’ai besoin, je meurs ! »… « Quand je les vois sortir du théâtre avec le sourire, je me dis qu’on est sur le bon chemin ! Au QIS, nous faisons un gros travail de dédramatisation du lien. Et c’est avec Le Fil que nous avons développé un partenariat de confiance (lire l’article). Parce qu’ils ont interrogé la passion qu’ils ont pour leur art. Ils ne se positionnent pas dans la toute-puissance mais ont une posture ludique de leur fonction de passeur de théâtre. Pour nous c’est fondamental de pouvoir faire venir des intervenants qui sauront essuyer l’agressivité des détenus, la désamorcer par l’humour, rester debout, exigeant et rigoureux », insiste Martine Umbricht, qui précise : « J’anime un atelier sur la fonction de psychologue. Il y en a toujours un pour me dire que la psy, ça ne sert à rien. J’acquiesce, oui c’est vrai la psy ça sert à rien. Et j’ajoute, c’est pour ça que je me lève tous les matins pour venir en prison avec vous, depuis 13 ans. Suit un silence, des rires. Après on commence vraiment à aborder le sujet ».

Hervé Sovrano

1-Rebaptisées CSST (Centre de soins spécialisés en toxicodépendance) en 97, à l’instar des QIS ils sont des émanations du service médical psychiatrique régional, rattaché à l’EPS Paul Guiraud Villejuif. Ils exercent un mandat thérapeutique au sein de la pénitentiaire
2-Essaimant au quartier des femmes en 1997 sous le nom d’espace Barbara
3-Constituée d’une psychologue et d’une éducatrice à temps plein, un animateur et une secrétaire à mi-temps

Source : Lien social, l’actualité sociale autrement 
http://www.lien-social.com/spip.php...

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