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> Edito

Les "Purges" en Institution psychiatrique carcérale

Mise en ligne : 8 octobre 2011

Dernière modification : 9 octobre 2011

  • Editorial
Texte de l'article :

A l’heure où paraît le nouveau programme national d’actions contre le suicide 2011-2014 (http://www.sante.gouv.fr/IMG/pdf/Programme_national_d_actions_contre_le_suicide_2011-2014.pdf), ainsi que le bilan du comité de pilotage national sur la prévention du suicide en milieu carcéral (cf. copie en fin d’article), rappelons « l’affaire Dupré », qui a déjà fait l’objet d’un édito l’été 2010 de Ban Public (http://prison.eu.org/article12442.html), ainsi que l’article de Maître Laure HEINICH-LUIJER (http://www.rue89.com/derriere-le-barreau/2010/07/04/un-detenu-se-suicide-quatre-jours-apres-un-refus-dhospitalisation-157).
Un psychologue clinicien de la Fédération de soins aux détenus (FSD), Nicolas RAHMANI, était dégagé brutalement après le suicide d’un de ses patients, au motif qu’il avait alerté sa hiérarchie du refus de soins (absence de demande d’hospitalisation d’office, dont il avait pourtant souligné la nécessité) opposé par sa chef de service trois jours avant ce suicide. Depuis, il a été titularisé malgré l’avis défavorable de son ancienne chef de service, par un directeur d’hôpital qui a su se détacher de l’avis défavorable de cette dernière, cet avis défavorable étant rendu quelques semaines après ce suicide et vraisemblablement en « récompense » de son opposition après celui-ci. Avis défavorable pour le moins étrange et peu cohérent, car elle avait autorisé ce psychologue à représenter la Fédération de soins aux détenus pour le colloque Santé/Justice en Picardie dans les semaines précédant ce suicide…Avis défavorable motivé verbalement devant la directrice des ressources humaines par le fait que « si elle le titularisait elle l’aurait pour la vie  »…
Il évoquait déjà à l’été 2010 dans l’édito précité le courage de trois de ses collègues, pour l’avoir soutenu lui, et plus généralement la démarche de soins auprès de la population carcérale, au prix récurrent d’une opposition face à la toute-puissance d’une chef de service.
Il y soulignait déjà que deux d’entre-elles, Marianne ROUGIER et Anne SALOME, étaient inquiétées par cette dernière : « pour la seconde fois en deux ans, l’équipe de la Fédération de soins aux détenus a éclaté. Quelques mois avant mon arrivée en mai 2009 la psychiatre Anne D. a aussi été renvoyée très brutalement après seulement quelques mois d’exercice, par le Dr S., et une partie de l’équipe s’est déjà révoltée face à ce départ contraint. De nouveau, une partie de mes collègues ont marqué leur soutien à mon égard en particulier et face à la situation de soins en général. Ces collègues auxquelles je rends un hommage appuyé sont depuis, pour deux d’entre elles, inquiétées. Marianne, Anne, Gretel, bravo pour votre courage. »
Après un an d’exercice de leurs fonctions dans des conditions de plus en plus tendues, elles ont également été dégagées dans la précipitation et la violence : cela porte à 4 le nombre de « psys » virés brutalement en l’espace de deux ans pour leur opposition à une chef de service dans la toute-puissance et dont la qualité de soins est souvent teintée d’approximations et d’erreurs (nous ne développerons pas ici ce point, mais citons par exemple les refus d’hospitalisations d’office pour les patients en crise suicidaire. Nous avons informé l’Agence régionale de santé de l’ensemble de ces approximations et erreurs, sans toutefois oublier que par ailleurs un travail de qualité peut exister).
A chaque fois le même scénario se répète : le « psy » en question se voit taxé d’être paranoïaque, de cliver l’équipe, devient le mauvais objet du chef de service qui n’a de cesse de le disqualifier face à ses collègues. Son travail devient subitement discutable, voire non professionnel, alors que pendant les années qui ont précédé les appréciations étaient favorables, voire excellentes. L’intervalle entre l’annonce de la mise à la porte et son effectivité est toujours court, de sorte que parfois les patients ne peuvent pas être prévenus par leurs thérapeutes de ce qui se trame, quand il n’est pas carrément recommandé par la direction de n’en rien dire aux patients (ce fut le cas pour Anne et Marianne). Ce, soi-disant pour protéger les soignants d’une « réputation » que pourrait leur faire leur chef de service dans les nouveaux services où ils seront affectés d’office.
Voilà bien une forme inédite de soins sous contrainte, mais côté soignant cette fois : celui qui s’opposera et ne respectera pas l’omerta se verra muté hors prison sans qu’il ait son mot à dire…ou juste pour la forme histoire de poursuivre le jeu de l’hypocrisie.
Nous avons alerté par deux fois l’ARS (Agence régionale de santé) de cette situation (juillet 2010 et juin 2011), sans qu’il n’y ait eu à ce jour de remise en question du fonctionnement de l’équipe de soins de la Fédération de soins aux détenus et du turn-over considérable des membres de l’équipe, toujours symptomatique d’une institution elle-même profondément malade et pathogène.
Le « cas » est loin d’être isolé, tant géographiquement qu’historiquement. La peur rend en revanche de nombreux collègues muets, sourds et souvent aveugles – fort heureusement pas tous – même si ceux qui prennent la parole se retrouvent systématiquement sanctionnés tôt ou tard.
Peur à la mesure de la précarisation croissante du statut de psychologue (contrats précaires, CDD de quelques mois renouvelés légalement pendant huit ans dans la fonction publique hospitalière), ou tout simplement incapacité à l’opposition quand elle est nécessaire, avec le risque d’entrer en conflit avec son chef de service et de se retrouver dans une position au mieux inconfortable, au pire intenable.
Nous citerons pour étayer notre propos P. A. Raoult, maître de conférences en psychologie clinique et pathologique à l’Université Lyon 2, dans son ouvrage collectif « passage à l’acte : entre perversion et psychopathie » (Editions l’Harmattan, 2002). Il y fait dans le chapitre intitulé «  violences institutionnelles et emprise hiérarchique  » le constat suivant :
« De l’institutionnel et de l’aliénation, nombre de discours en ont désigné les dimensions inscrivant aux sources de l’institution une violence potentielle dont certaines figures se tracent dans les formes d’abus de pouvoir, en particulier hiérarchiques. Ces abus comme pratique de l’excès faisant violence à autrui génèrent des souffrances psychiques au travers de processus de désubjectivation, relevant de l’aliénation. Le propos qui suit rappelle que l’institution psychiatrique peut venir nourrir, voire soutenir de telles pratiques, en raison même des caractéristiques de l’instituant, en raison des logiques historiquement constituées qui la fondent.
« Elle se définit par le croisement de logiques de pouvoir hétérogènes, par l’existence de territoires spécifiques : les zones d’intervention de l’administratif, les champs de responsabilité du médical, la filière hiérarchique indépendante des infirmiers généraux, l’autonomie technique rarement respectée des psychologues, la place singulière des éducateurs sous une hiérarchie spécifique. Une des conséquences est l’indifférenciation des fonctions, ainsi qu’on peut l’observer au niveau des éducateurs et des infirmiers, une autre est le glissement des fonctions, par exemple la notion d’entretiens infirmiers qui introduit des conduites d’entretiens psychologiques par des infirmiers insuffisamment formés au détriment du recrutement de psychologues. L’on soulignera incidemment combien ces professionnels, rouages cliniques parfois importants de divers services, sont régulièrement évincés des prises de responsabilités relevant de leur champ de compétence  ;(…) On peut poser la question d’un abus de pouvoir médical et d’une psychiatrisation du psychologique sans vraiment de réactions de la part des psychologues concernés, plus soumis que conscients de leur champ d’exercice et de leurs responsabilités. Par ailleurs l’institution est fondée sur une confusion entretenue entre une compétence technique référée à un titre professionnel et l’exercice d’une responsabilité institutionnelle : ainsi le fait d’être médecin (psychiatre ou non) confère la possibilité d’être responsable institutionnel ou chef de service. Or ces fonctions supposent au-delà d’une dimension technique une fonction de management que la formation technique ne permet pas d’acquérir. Il en résulte de très fréquents dysfonctionnements dans la dynamique des projets, dans l’organisation institutionnelle et surtout dans le vécu des équipes. La confusion devient prégnante quand se dévoile une extension abusive du champ de compétence, ou quand la légitimité technique soutenant la légitimité hiérarchique se trouve mise en cause par une compétence technique équivalente ou supérieure d’un membre d’une autre corporation n’ayant pas la possibilité statutaire d’avoir une responsabilité institutionnelle : ainsi trouve-t-on des rapports parfois conflictuels entre psychiatres et psychologues.
« C. Chiland : « 
Au-delà d’un problème apparemment nominal de définition, il s’agit du partage des rôles au sein d’une équipe souvent menacée par les tensions conflictuelles entre deux corps professionnels très inégalement « honorés » moralement et matériellement. Les discussions ne sont pas sereines, où la compétence ou même l’utilité professionnelle sont mises en cause ». »

L’équipe du contrôleur général des lieux de privatisation de liberté s’est rendue à Liancourt en septembre 2010 et nous sommes dans l’attente de son rapport. Elle a pu investiguer en profondeur le fonctionnement de la Fédération de soins aux détenus. Nous ne cessons d’espérer que des changements vont s’opérer, mais combien de suicides non évités, combien de patients en carence de soins (le Dr Anne D. n’a jamais été remplacé après avoir été viré, il manque donc 1 ETP de psychiatre), combien de soignants dégagés faudra-t-il pour que des décisions soient prises par ceux qui en ont le pouvoir ?
Un appel aux chefs de service ou de pôle en milieu carcéral est lancé afin de permettre à ce psychologue de retrouver cette clinique passionnante et exigeante qu’est la clinique carcérale : en effet depuis le renvoi de Nicolas RAHMANI et la médiatisation de « l’affaire Dupré », à chaque fois qu’il a passé un entretien pour revenir travailler en prison il s’est vu retourner un «  vous me faites peur  ». Il ne s’agit pas d’avoir peur d’un collègue qui refuse la loi du silence et une qualité de soins inférieure à celle proposée en milieu ouvert. Il s’agit de travailler en équipe, le plus sereinement possible, et dans le sens du patient. Au début de sa carrière, il a aussi pu faire des erreurs dans ses prises en charge, il en fera d’autres assurément. Il essaie d’apprendre de ses erreurs et d’évoluer. Face à une population souvent éprouvée depuis l’enfance nous nous devons d’apporter, autant qu’en milieu ouvert, toute notre bienveillance et nos soins.

Ban Public dénonce ce comportement qui nuit aux premiers concernés : les détenus.
Ban Public demande à ce que l’effectivité des conditions d’accès aux soins soit la même que le patient soit incarcéré ou non.
Ban Public apporte son soutien à tous les intervenants en prison qui dénonceraient ces conditions de détention.

Nicolas RAHMANI
Psychologue clinicien engagé et non muselé.
Contact presse :
Nicolas RAHMANI : 06.60.58.51.25
 

Le communiqué de presse du ministère de la justice sur la prévention du suicide en milieu carcéral :

Paris, le 14 septembre 2011 :

COMMUNIQUE DE PRESSE
PREVENTION DU SUICIDE EN MILIEU CARCERAL :
BILAN DES MESURES MISES EN PLACE CES DEUX DERNIERS ANNEES

Michel Mercier, garde des Sceaux, ministre de la Justice et des Libertés, a présidé ce jour la réunion du comité de pilotage national sur la prévention du suicide en milieu carcéral.
Cette instance a présenté un bilan des mesures mises en place ces deux dernières années.
LA PREVENTION DU SUICIDE EN MILIEU CARCERAL :
UNE PREOCCUPATION MAJEURE POUR LE MINISTERE DE LA JUSTICE ET DES LIBERTES
Le nombre de suicides en détention est une préoccupation majeure pour le ministère de la Justice et des Libertés.
En 2003, des premières actions ont été mises en place autour de 2 axes principaux :
 
le repérage des comportements suicidaires avec notamment l’utilisation des premières grilles d’évaluation,

la sensibilisation et la formation des personnels.

Le comité de pilotage national sur la prévention du suicide en milieu carcéral, présidé par le professeur Jean-Louis Terra, psychiatre, chef de service au centre hospitalier du Vinatier (69), a été institué après la mise en place de la circulaire du 15 juin 2009 relative au plan d’action préconisé par le rapport de la commission Albrand.
En 2009, les actions s’étendent :
 
à la prévention : le repérage, la formation et traitement des personnes détenues en quartier arrivants ou quartier disciplinaire,

au travail pluridisciplinaire de la lutte contre le suicide : magistrat, médecin, pénitentiaire et famille,

à la postvention  : l’accompagnement des familles et des personnels.

Des mesures très concrètes ont également été mises en oeuvre comme :
 
les dotations de protection d’urgence (couvertures et draps adaptées et vêtements jetables), et la cellule de protection d’urgence (spécialement aménagée)

ou encore l’usage de la radio dans les quartiers disciplinaires et le soutien de co-détenus formés et volontaires.

Certaines d’entre elles ont déjà été généralisées, d’autres continuent à faire l’objet d‘une expérimentation.

BILAN DU PLAN D’ACTION
Le plan d’action a été mis en place au rythme prévu. Ses premiers résultats sont satisfaisants :
 
14 000 personnels pénitentiaires depuis 2004, dont 1 550 en 2011 ont été formés dans le cadre de leur formation initiale et 7 584 agents en 2010 formés dans le cadre de la formation continue ;

systématisation de l’utilisation de la grille d’évaluation du potentiel suicidaire lors de l’entretien d’accueil. Cette grille fait actuellement l’objet d’une actualisation ;

installation, dans chaque direction interrégionale des services pénitentiaires, d’une commission de prévention du suicide et du suivi des actes suicidaires se réunissant une fois par trimestre ;

mise en oeuvre, dans 11 établissements déjà concernés par le suicide en détention, de groupe de parole pour les personnes détenues ;

plus de 1 100 dotations de protection d’urgence ont été utilisées depuis 2009 ;

généralisation de la radio dans les quartiers disciplinaires dans tous les établissements pénitentiaires ;

expérimentation de co-détenus de soutien sur 3 sites. Cette expérimentation fait actuellement l’objet d’une évaluation.

Au 30 juin 2011, l’administration pénitentiaire comptait 58 suicides sous écrou, contre 61 en 2010 à la même date. Le nombre de tentatives de suicide recensées a, pour sa part, sensiblement baissé au 1er semestre 2011 (1018) par rapport au 1er semestre 2010 (1275).
Michel Mercier a encouragé ses services à poursuivre leurs efforts dans la mise en œuvre de ces mesures de prévention du suicide.
Il a été ainsi demandé l’extension de l’expérimentation des co-détenus de soutien à toutes les directions interrégionales pénitentiaires.

Remarque de Ban-public : Ces chiffres sont à mettre en relation avec ceux avancés par l’OIP. Selon ceux-ci, on dénombrait au 31 juillet 2009, 80 suicides ; au 31 juillet 2010, 74 suicides ; au 31 juillet 2011, 75 suicides.

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