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Psychiatrie, prison... même combat !

Mise en ligne : 18 November 2002

Texte de l'article :

Récemment, les exactions de Richard Durn, de Maxime Brumerie ou de Jean-Charles Denis ont été analysées par les médias et les spécialistes de tous poils comme des « actes de déséquilibrés ». On aime à crier « au fou ! » lorsqu’une réflexion plus poussée obligerait à reconnaître une portée politique, au moins symboliquement, à un événement. C’est dire qu’avec la destitution des « maîtres penseurs », « donner du sens » n’est plus à la mode. Soit !

On crie donc « au fou ! » et les seules opinions critiques dénoncent le « manque de soins psychiatriques » en prison. C’est le minimum syndical auquel consentent les professionnels de la pensée.

Qu’on me permette de ne pas hurler avec la meute… Parce qu’il faudrait d’abord (enfin !) en finir avec cette justification souvent donnée de la prison : elle permettrait au délinquant de se réformer… Pourtant, la prison, c’est grosso modo : « comment devenir fou en une leçon ? »

La prison, une maladie sur ordonnance !

Il faut le répéter : l’individualisation de la peine (c’est à dire la possibilité d’obtenir du Juge d’Application des Peines des permissions, des remises de peine, une sortie conditionnelle, et bientôt des UVF), comme le système carcéral lui-même (en l’absence d’un règlement unifié, tout se négocie) favorisent la soumission et le reniement de soi. Quelques privilèges se paient par l’infantilisation, et on voudrait nous faire croire que la prison rend mature ou responsable.

« Quelques années de prison, ça vous fera mûrir », disent-ils…

Et puis, comment se reconstruire, en tant que sujet, dans un contexte de surveillance permanente, où l’intimité est violée, et où tout concoure à la perte de l’estime de soi. La vie en détention est synonyme de perte d’autonomie : c’est la dépendance aux gardiens pour tous les gestes de la vie. L’infantilisation est inévitable avec une discipline qui s’exerce sur le mode de l’arbitraire. Finalement, le dilemme est le suivant : soumission (sans honneur) ou révolte (sans illusion).

« La prison, ça va vous obliger à être enfin un adulte responsable », disent-ils…

Le prisonnier est infantilisé, et comment pourrait-il dès lors, se reconstruire dans son rôle d’homme, c’est à dire de père ou de mère, d’époux ou d’épouse, etc. ? Comment ne pas renoncer à toute relation lorsque le parloir est calibré dans le temps et l’espace, et l’intimité si difficile à voler ? à préserver ? On demande au prisonnier d’assumer son rôle de père… et son fils, sa fille le voient plutôt condamné à son rôle de taulard qui geint pour une minute de parloir volée, pour un livre que l’Administration ne veut pas laisser passer…

« Puisque vous ne savez pas vous comporter comme un père de famille responsable, la prison, ça vous fera une bonne leçon », disent-ils…

Cela ne semble poser problème à quiconque que des gens retournent en prison régulièrement car ils ne trouvent définitivement pas leur place dans la société. Pourtant, la récidive est la preuve du dysfonctionnement de l’entreprise carcérale (dans le privé, ils auraient dû depuis longtemps fermer boutique !) Toute attitude mature est systématiquement interdite par la structure de l’institution carcérale : ou on est victime de la prison, ou on est en conflit avec elle. Alors, comment faire autrement que d’avoir « la prison dans la peau » ?

« La prison ne vous a pas servi de leçon, espérons que cette fois ci sera la bonne ! », disent-ils…

Pendant l’été 71, des chercheurs de l’Université de Stanford ont simulé une situation de détention avec des étudiants, biens sous tous rapports, équilibrés, etc. Certains jouaient les matons, d’autres les taulards. Tout était reproduit à l’identique d’une « vraie » détention, et évidement, tous se prirent au jeu. Certains faux matons sont devenus de purs sadiques envers des camarades de classe qu’ils trouvaient sympathiques auparavant… Les faux taulards ont majoritairement « pété les plombs », présentant très vite des symptômes psychiatriques lourds, mis à part la minorité qui a cherché à s’évader (oubliant qu’il s’agissait d’un jeu !). Cette petite digression sociologique pour le rappeler : la prison est par définition pathogène, et c’est justement dans ce milieu-là que le détenu devrait prouver sa « normalité » s’il veut sortir. Quelle gageure !

« Même la prison, ça ne vous calme pas... Vous êtes vraiment un cas désespéré ! », disent-ils…

Du « bien des victimes » au « bien de tous »

Cette volonté (messianique) de vouloir réformer le délinquant s’articule (pas tout à fait logiquement, mais la logique n’a rien à voir avec la propagande !) avec l’idéologie de la responsabilité individuelle.

L’irresponsabilité pénale (art. 122-1 – ancien 64 – du Code de Procédure Pénale : « il n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu est en état de démence au moment de l’acte ») est de moins en moins prononcée. Pour les procès aux assises, on est passé d’une proportion voisine de 16% d’accusés, jugés « irresponsables au moment des faits » au début des années 80, à 0,17 % pour l’année 1997. Cela revient à dire que nous sommes tous responsables, le système français des « circonstances atténuantes » (et désormais de la « responsabilité abolie » ou de la « responsabilité partielle ») permettant juste de doser… Alors, nous sommes – définitivement – responsables de cette société injuste, de sa répression de désirs qu’elle suscite, puis formate… Et puis, certains psychiatres [1], en se prononçant contre le non-lieu pour irresponsabilité, sont là pour nous le rappeler : tout le monde, fou ou non, a droit à un procès, et c’est une façon de remettre les gens dans le droit commun !

« Il faut assumer vos actes », disent-ils… parce qu’ils n’osent pas dire : « Il faut assumer votre misère affective, votre travail à la con et vos loisirs merdiques ! »

Il leur faut toujours un responsable, quelqu’un à qui imputer l’acte, le préjudice. Ils ont alors ce mauvais argument : « c’est important pour la victime ». Pourtant, celle-ci sera plus souvent confrontée à un auteur incapable d’expliquer, et a fortiori de réparer (y compris symboliquement). Sortir de la victimisation, c’est souvent comprendre qu’on peut se reconstruire sans coupable à châtier. Et puis, quel effet pour la victime d’avoir devant soi, pour répondre de ses actes, un malade mentale dont les réactions (grimaces, sourires, que sais-je ?) sont inadaptées au récit de sa souffrance ? Mais la justice ne s’arrête pas à l’acte, au préjudice, son rôle est plutôt de condamner socialement, de stigmatiser. La labelisation des « classes dangereuses ».

« Si vous aimiez votre femme et vos gosses, vous ne feriez pas de conneries », disent-ils…

Puis, on passe de la désignation à l’élimination. Parce que la prison ne se contente pas de rendre fou, elle assassine aussi activement : ceux qui sont jetés pendant des années dans les quartiers d’isolement, où se perfectionne la pratique de la privation sensorielle [2], les mitards... Je pense à ceux qu’on a rendu fou, à ceux qu’on a suicidé, et je salue ceux qui ont pu rester – pour combien de temps encore ? – rebelles.

« C’est bien fait pour ces fortes têtes, ces terroristes, ces délinquants congénitaux… », pensent-ils.

Ni « hôpital-prison » ! Ni « prison-hôpital » !

Le 15 janvier 1983, une quarantaine de détenus du D4 de Fleury-Mérogis pratiquèrent des automutilations en signe de protestation contre la politique pénitentiaire. Aujourd’hui, la souffrance est relayée dans la sphère individuelle : à chacun sa peine. On évoque, de plus en plus, les suicides, la forme paroxystique du malaise induit par l’incarcération. On évoque aussi les suicides d’individus en grande faiblesse psychologique, des suicides qui sont, c’est horrible à dire, quasiment prévisibles. Mais il ne faudra pas en oublier les automutilations, les grèves de la faim... et de la soif (de l’ordre de 950 par an [3]).

Alors, certes, les fioles ont disparu. Mais trop souvent les médecins se font les auxiliaires des surveillants : proposer un calmant à un détenu qui est au mitard, c’est vouloir étouffer une parole… L’intervention de psychiatres experts judiciaires, tant au niveau du procès que dans l’application des peines, vient également brouiller le rôle des « psys ». C’est donc tout naturellement qu’il y a cette défiance des prisonniers envers des pratiques de coopération entre « psys » et juges de l’application des peines [4]. Et cela s’embrouille d’autant plus qu’en 1998, a été instituée l’obligation et la continuité de soins pour les auteurs d’infraction sexuelle. Dans ce contexte, que signifie l’injonction thérapeutique par rapport à une demande de soins ? Et pour rajouter au flou, les surveillants sollicitent fréquemment l’intervention du « psy » pour « calmer la détention ». Entre une psychiatrie au service de l’ordre et l’écoute, la compréhension… difficile pour le malade d’y voir clair !

Le prisonnier n’a pas le choix du psychiatre qu’il rencontre. Pourtant, dehors, c’est la première des démarches du patient, première étape de l’analyse : choisir un homme ou une femme, choisir quelqu’un avec qui on est bien… En prison, le psychiatre est à prendre ou à laisser… Et puis, comment entamer une psychothérapie alors que le transfert peut intervenir brutalement ?

La prison semble devenue le seul lieu « d’accueil » pour un nombre croissant de personnes psychotiques, rejetées par l’institution hospitalière. Nombre de médecins psychiatres qui oeuvrent en milieu carcéral signalent qu’ils sont amenés à traiter un nombre important de malades délirants chroniques sévères. Est parue, en juillet dernier, une étude conjointe du ministère de la Santé et du Groupe français d’épidémiologie psychiatrique, réalisée sur 2 300 entrants. Il apparaît que 55% d’entre eux souffrent au moins d’un trouble psychiatrique (du trouble du comportement et simples anxiété aux pathologies les plus lourdes) et qu’un entrant sur cinq a déjà fait l’objet d’un suivi psychiatrique. Un suivi est préconisé par les soignants des SMPR pour 52% des entrants. Lors d’une enquête réalisée en 1997 par des médecins généralistes, on estimait à environ 20% des entrants pour lesquels les médecins prescrivaient un suivi psychiatrique.

On est face à un double paradoxe. Après lui avoir reproché d’abuser de l’internement, la psychiatrie s’est tellement ouverte que toute une population qui devrait bénéficier de soins à long terme se retrouve à la rue et dans la spirale de la misère mentale et sociale, de l’exclusion… Dans le même temps, le développement des soins en milieu pénitentiaire – et notamment la création en 1986 des SMPR – a renforcé l’idée qu’il n’y a aucune raison de ne pas envoyer les fous en prison.

Pourtant, les moyens de la psychiatrie en prison sont dérisoires. Il n’existe que 26 SMPR, [5] 18 C.S.S.T. [6] et deux Antennes Alcoologie pour 187 prisons. Chaque membre du service social doit s’occuper d’une centaine de détenus. Mais comparé à la démonstration de l’impossibilité intrinsèque de soigner en prison, la question du manque de moyens est décidément subsidiaire. Alors resterait alors le recours aux placements en Unités pour Malades difficiles (UMD) : elles sont réduites au nombre de 4 pour l’ensemble du territoire national et leur capacité totale d’accueil n’excédant guère 520 lits [7]…

L’article D. 398 du Code de Procédure Pénale permet l’hospitalisation d’office des personnes dont l’état mental ne permet pas un maintien en détention [8]. Mais les services de psychiatrie générale renvoient souvent rapidement les patients en détention. Alors les malades mentaux, agressifs ou agités, se retrouvent au mitard, pour l’agression d’un surveillant, par exemple. Le cas de Guislain Yakoro est édifiant : avant son incarcération, il avait fait l’objet de deux placements d’office en hôpital psychiatrique. Après le meurtre de son co-détenu, il a écopé de 45 jours de mitard. Replacé en détention normale, son avocat Me Bernard Condat, s’est battu en vain pour qu’il soit hospitalisé d’office. Il aura fallu une ultime crise violente de Guislain pour que soit enfin compris qu’il n’a pas sa place en prison…

Il ne faut pas oublier ceux qui passent directement de l’enfermement punitif à l’enfermement thérapeutique. On sort de prison quand la peine est finie, pas quand on va mieux. Alors ça veut dire que le malade se retrouve à la rue, face à la même spirale : misère, exclusion, etc.

Avec la loi du 9 septembre 2002 d’orientation et de programmation pour la Justice, est exclue désormais la possibilité d’hospitalisation psychiatrique à temps complet au sein d’un établissement pénitentiaire. En effet, avec la création d’unités psychiatriques sécurisées « destinées à recevoir des personnes détenues, avec ou sans leur consentement, pour une durée indéterminée », on réhabilite les anciens « pavillons médico-légaux » des asiles. Dans le même temps, on n’empêche pas l’incarcération des malades mentaux ou des personnes irresponsables au moment des faits. On est face à une tentative de réintroduction du pénitentiaire dans le psychiatrique…

C’est à la psychiatrie de prendre en charge la maladie mentale et d’imaginer des structures adaptées. Il faut absolument éviter « l’hôpital-prison », la « prison-hôpital » et le retour aux anciens « pavillons médico-légaux » des hôpitaux psychiatriques. Comme le fait dire Jean-Marc Rouillan à l’un de ses personnages, il s’agit de « s’opposer à la psychiatrisation des prisons, puis à la psychiatrisation de la délinquance » [9].

Cet espoir de résoudre la déviance à quelques caractères psychologiques ou mieux physique – avec au choix le gène du voleur (comme existe le gène de l’homosexualité) ou la bosse du révolutionnaire (juste à côté de la bosse des maths) – n’appartient pas au passé. C’est ainsi que vingt-six ans après l’enterrement à Berlin de Ulrike Meinhof, la théoricienne de la Fraction Armée rouge (RAF), on a appris que son cerveau a été en fait conservé dans du formol toutes ces années. Il se trouvait à l’Institut de psychiatrie, de psychothérapie et de médecine somatique de Magdebourg, où des neurologues ont essayé de prouver que des dommages cérébraux « dont l’ampleur et la localisation auraient pu justifier une mise en question de la responsabilité ».

Il y a deux siècles, Pinel brisait les chaînes des « aliénés ». Aujourd’hui, on remet des chaînes à des malades mentaux pour les amener en consultation. Alors, des luttes communes des années 70 contre l’enfermement, qu’il soit carcéral ou psychiatrique, que reste-t-il ? Au moins, je l’espère, la conviction qu’il s’agit, sous des formes différentes, de la même calamité.

Pour ma part, je pense que c’est bien la société qui est malade, de son pognon, de sa sexualité, de son pouvoir ! Et si le délinquant est malade de quelque chose, c’est, je l’accorde, de sa maladresse coupable qui l’a conduit derrière les murs ! Et pendant ce temps, personne ne crie « au fou ! » quand de pauvres hères s’enthousiasment pour leur travail, leur équipe de foot ou leur série télé préférée !

« Soigner »… quoi ? La société, pardi !

Gwénola Ricordeau
ricordeaugwen@aol.com 

Notes:

[1] Voir par exemple les docteurs Eric Piel et Jean-Luc Roelandt, De la psychiatrie vers la santé mentale, juillet 2001.

[2] Il faut relire le témoignage de Sjef Teuns (« La torture par privation sensorielle », in A propos du procès Baader-Meinhof, Fraction Armée Rouge. De la torture dans les prisons de la RFA, Christian Bourgois éd., 1975) : il y a un projet politique dans l’isolement. Voir aussi : GONIN (Daniel), La Santé incarcérée. Médecine et conditions de vie en détention, L’Archipel, 1991.

[3] Statistique de l’administration pénitentiaire, ne prenant en compte que les grèves de la faim d’une durée supérieure à 7 jours ou qui s’accompagnent d’une grève de la soif.

[4] Cf. BESSIN (Marc), LECHIEN (Marie-Hélène), Soignants et malades incarcérés, Conditions, pratiques et usages, des soins en prison.

[5] Créés en 1986, les SMPR (Services Médico-psychologiques régionaux), sous tutelle du Ministère de la Santé, sont rattachés à un établissement hospitalier spécialisé et placés pour chacun sous l’autorité administrative du directeur dudit établissement et sous celle médicale et technique d’un praticien psychiatre chef de service. Les SMPR sont composés de psychiatres, psychologues, d’infirmiers, de travailleurs sociaux, etc.

[6] Les Centres de soins aux toxicomanes en milieu pénitentiaire (C.S.S.T.) ont été créés en 1992, puis renforcés en 1994.

[7] Cf. PRADIER (Pierre), La Gestion de la santé dans les établissements du programme 13000 : évaluation et perspectives : documents, visites, entretiens, réflexions, Ministère de la justice.

[8] De l’ordre de 1000 hospitalisations d’office demandées chaque année pour des détenus.

[9] ROUILLAN (Jean-Marc), Paul des Epinettes, ou la Myxomatose panoptique, Paris, L’insomniaque et Agnès Vienot éditions, 2002, p. 84.