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Suisse : mort suspecte de Skander Vogt, 30 ans, après sa mise à l’isolement d’office en QHS

Mise en ligne : 11 March 2010

Dernière modification : 15 July 2010

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Texte de l'article :

 

Senda Vogt : « Enfin un peu de justice ! »
Pour Senda Vogt, il y a d’autres responsables qui doivent payer pour la mort de son frère.
La sœur de Skander Vogt, le détenu mort à Bochuz (VD), réagit à l’enquête de l’ex-juge fédéral Claude Rouiller sur ce drame. Le rapport est accablant pour les prisons vaudoises qui tentent de se réformer. La cheffe de service a été « démissionnée » séance tenante
Dominique Botti - le 10 juillet 2010, 22h31
Le Matin Dimanche
En quatre mois, la version officielle sur la mort par asphyxie du détenu Skander Vogt à Bochuz (VD), est passée d’un extrême à l’autre. Le 11 mars, quelques heures après le décès, les autorités affirmaient que les gardiens n’avaient rien à se reprocher. Jeudi dernier, le rapport interne à l’Etat de Vaud, mené par l’ex-juge fédéral Claude Rouiller, déclarait le contraire. Le personnel aurait pu sauver la vie de ce prisonnier, décédé à l’âge de 30 ans après avoir mis le feu au matelas de sa cellule du quartier de haute sécurité.
Le rapport va même plus loin. Partant de ce drame, l’ex-juge dresse un constat accablant du système pénitentiaire qui a broyé la vie de ce jeune homme. Condamné à 20 mois de prison, Skander Vogt a subi un régime d’internement à durée illimitée. Parce qu’il était dangereux et instable psychologiquement, selon la version officielle. Le prisonnier est ainsi entré à Bochuz en 2000, à l’âge de 20 ans. Il en est ressorti mort dix ans plus tard.
Le rapport de l’ex-juge souligne que ce détenu n’avait pas été condamné pour des délits d’une extrême gravité. Il n’était pas un malade mental. Il n’était pas dangereux et n’aurait jamais dû rester aussi longtemps dans un pénitencier. Mais plutôt dans une institution adaptée à son cas.
Ces conclusions sont une bouffée d’oxygène pour Senda Vogt, 34 ans. La sœur du défunt se bat depuis dix ans pour sauver son frère du pénitencier. Elle a tout autant combattu la version officielle sur son décès.
Comment réagissez-vous ?
C’est un petit miracle qui s’est produit. Pour une fois, quelqu’un d’honnête se prononce sur le cas de mon frère. C’est la première fois qu’on lui donne la parole et qu’on l’écoute. Il a fallu sa mort pour lui donner raison. C’est terrible, mais cela me rassure quand même sur l’état de la justice dans mon pays, la Suisse. Je remercie l’ex-juge Claude Rouiller pour son travail, qui confirme ce que mon frère a toujours défendu. Je trouve dommage qu’il n’ait pas pu prendre en charge plus tôt le dossier de mon frère. Il serait peut-être toujours en vie aujourd’hui
Votre frère n’aurait-il jamais dû aller derrière les barreaux ?
Mon frère a été condamné à 20 mois, à l’âge de 18 ans. Il a payé en prison. Mais il n’en est jamais sorti. C’est cela qui est inadmissible. Il n’aurait pas dû prendre « perpète ». Il n’a jamais compris les raisons de son internement à durée illimitée. Comme moi, d’ailleurs.
Les conclusions de ce rapport sont-elles une délivrance ?
Justice, enfin ! Mon frère n’aurait jamais fait de mal à personne. Il aurait été le premier à se jeter dans une cellule en feu pour sauver une vie. Je le répète : mon frère n’a jamais été fou et dangereux. Ou plutôt oui : il était dangereux pour le service pénitentiaire. S’il était sorti. Il aurait dénoncé ses conditions carcérales inhumaines.
Vous semblez dire que cette affaire est un énorme gâchis ?
Ils ont détruit la vie de mon frère. Dès l’âge de 18 ans, les autorités ne lui ont jamais donné une deuxième chance pour vivre une vie normale après la prison, comme tout adolescent. Il était comme tout le monde, d’ailleurs. Avant la prison, nous avons vécu des moments formidables ensemble. Il aimait le rap. Il jouait au baby-foot. Il aimait la piscine, les chevaux. Il avait des amis. Il aimait rigoler. Il était plein de vie.
C’est un énorme gâchis pour moi et mon mari aussi. Qu’allons-nous faire maintenant, sans lui ? Cela fait dix ans que nous souffrons. Et aujourd’hui, il a disparu. Mais il reste présent dans mon cœur, au quotidien. Il me manque. Il est toute ma vie. Il est mon bébé.
Suite à la publication de ce rapport, le conseiller d’Etat en charge des prisons, Philippe Leuba, a déjà pris une mesure : il a démissionné la cheffe du Service pénitentiaire, Catherine Martin. Cela vous rassure-t-il ?
J’étais tellement émue, lorsque mon avocat m’a dit qu’elle avait été virée. Catherine Martin ne nous a jamais pris au sérieux. Elle ne nous a jamais donné d’explications sensées sur cet internement injuste. Elle ne voulait rien savoir. Elle disait : « Votre frère ne joue pas le jeu. » Je ne savais pas que la prison est un jeu...
Il y a d’autres responsables qui doivent payer. Je veux un grand procès (ndlr : une enquête pénale est en cours). Je ne lâcherai pas le morceau, vous savez. Les gardiens et leur chef présents sur place lors de son décès doivent être jugés. Le directeur de Bochuz aussi.
Le directeur Sébastien Aeby ? Pourquoi ?
Parce qu’il est le responsable de Bochuz. C’est lui, d’ailleurs, qui nous a annoncé la mort de mon frère par téléphone. Il nous a dit : « Il s’est suicidé. » A nouveau, il a essayé de le faire passer pour un malade, il a essayé d’étouffer l’affaire. Mais cette fois, le mensonge était trop gros.
Les déclarations du conseiller l’Etat Philippe Leuba, faites le lendemain du décès, vous ont aussi blessée ?
Et comment ! Il a prétendu que mon frère était le détenu le plus dangereux et que les gardiens avaient respecté la procédure lors du drame. Or, le rapport dit le contraire. Je n’ai pas encore digéré ces déclarations. Mais bon, un jour j’irai le rencontrer pour en parler. Philippe Leuba est un politicien qui bouge dans le sens du vent. Maintenant, il retourne sa veste. Il ne peut pas faire autrement devant l’évidence.
Vous semblez ressentir une profonde injustice. Allez-vous demander des dommages et intérêts ?
Pourquoi pas, si l’argent récolté permet de créer une fondation en faveur des détenus qui, aujourd’hui, vivent la même situation carcérale que mon frère. Mais bon, l’argent en soi ne m’intéresse pas. J’aurai dépensé des millions de francs si cela avait pu le sauver. Tout l’argent du monde ne rendra pas mon frère à la vie. Sa vie n’a pas de prix.
Source : http://www.lematin.ch/actu/suisse/justice-298436