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« J’étais son avocat. On ne m’a pas prévenue de son suicide »

Mise en ligne : 22 February 2010

Tribune libre
Parue dans Sud-Ouest, 1er février 2010

Texte de l'article :
La fraternité évoquée par le président de la République, le 31 décembre 2009, a-t-elle sa place dans les prisons ? Il semble que non. Dominique G. avait 46 ans. Le 21 novembre 2009, il a été placé en détention provisoire au centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan. Il s’est suicidé le 20 décembre. J’étais son avocat et je n’ai pas été avertie. Je l’ai appris tout à fait par hasard.
Peut-on imaginer un seul instant la violence de l’information et ce qu’elle induit ? Un abattement, une infinie tristesse, un très fort sentiment de culpabilité.
Au-delà de mon indispensable introspection, son suicide m’interroge sur plusieurs points.
Il pose tout d’abord question sur l’information de l’avocat. Le parquet ne m’a pas alertée car « aucun texte ne le prévoit ». Mais est-il besoin d’un texte pour nous rappeler à nos obligations, sur la base d’une humanité élémentaire et partagée ?
Il interroge ensuite sur la situation en prison des plus démunis. Indigent, Dominique G. était isolé, ne recevant jamais de visites, sauf celles de son avocat. Son isolement lui rendait la détention insupportable. Quelques jours avant qu’il mette fin à ses jours, je l’avais signalé à l’administration. Mon inquiétude avait été prise en considération puisqu’il partageait désormais sa cellule avec un codétenu. Il s’est suicidé alors que ce dernier était sorti en promenade.
Mais comment, alors que le centre pénitentiaire a ouvert depuis un an, l’administration n’est-elle toujours pas en capacité d’identifier les détenus en précarité ?
L’indigence, à l’extérieur comme à l’intérieur d’une prison, est source de souffrances. Nous ne pouvons l’accepter, sauf à renier l’idéal républicain. D’autre part, mettre un terme à l’encellulement individuel de Dominique G. s’avérait nécessaire mais insuffisant. Il aurait certainement fallu une prise en charge médicale que le codétenu n’était pas apte à assurer. A-t-on pensé un seul instant à la responsabilité que l’on imposait à ce dernier ?
Par ailleurs, le suicide de Dominique G. pose question sur l’espace carcéral. En effet, M. G. ne s’est pas donné la mort dans une prison vétuste, digne d’un cul de basse-fosse. Il s’est suicidé dans un centre pénitentiaire inauguré il y a tout juste un an par le garde des Sceaux, qui le présentait alors comme une « prison modèle ». Mais, avant de la construire, a-t-on réfléchi au « modèle de prison » ?
Depuis que le centre pénitentiaire est ouvert, on déplore plusieurs suicides. Comme le relèvent les personnels pénitentiaires, l’espace est froid et déshumanisé. Alors faut-il attendre un quota de suicidés - les chiffres et les quotas sont à la mode - pour qu’enfin une réflexion collective soit entreprise ?
Enfin, le suicide de Dominique G. pose question sur le silence de l’administration pénitentiaire : elle refuse de communiquer sur le thème du suicide au prétexte que cela pourrait inciter les détenus à passer à l’acte. Curieuse façon d’aborder ce problème : casser le thermomètre pour ne pas avoir à prendre la température.
Une posture inacceptable. En premier lieu, l’administration pénitentiaire exerce une fonction régalienne de l’État et doit, à ce titre, rendre des comptes sur ce qui se passe intra-muros.
En deuxième lieu, le silence imposé interdit tout débat. Or, il y a urgence à analyser les causes multiples et complexes du suicide en prison. Comment, à défaut, prévenir ce qui reste un drame majeur de la prison contemporaine, une faille tragique ?
Enfin, le silence équivaut à un déni. Il est une insulte tant pour celui qui s’est donné la mort que pour sa famille.
J’ai juré, comme avocat, d’exercer mes fonctions avec humanité. Alors puisse ce texte, en brisant le tabou, contribuer au débat qu’il faut de toute urgence initier.
 
Laure Darzacq
Avocate du barreau de Mont-de-Marsan