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Frank Astier : Je suis dans une centrale mouroir

Mise en ligne : 23 November 2008

Dernière modification : 29 March 2013

Cet article a initialement été publié sur l’Asile Utopique. Cette revue ne semble plus exister.

Franck Astier raconte à l’Asile Utopique son transfert de la maison d’arrêt de Fresnes à la centrale de Lannemezan, qu’il décrit comme un « mouroir ». Il lui est interdit de téléphoner à son amie car ils ne sont pas mariés. Franck supporte de plus en plus difficilement une prison créée pour briser.

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Texte de l'article :

Bonjour Raphaël,

Cela fait un moment que je voulais t’écrire, mais ces derniers temps je suis plutôt à côté de mes pompes. Tout d’abord, j’ai bien reçu ton courrier du 13 février 2000. Deux jours après, j’étais transféré de Fresnes.

Là bas, je me plaignais de nos conditions de détention et il y a de quoi. J’espérais qu’en quittant Fresnes pour une centrale, je trouverai de meilleurs conditions, je pourrai mettre en place mon projet d’études, je pourrai travailler à ma "réinsertion"¦ Quelle désillusion !

Quand je suis passé au CNO (Centre national d’orientation) de Fresnes, j’avais demandé la centrale de Lannemezan (Hautes-Pyrénées) car, d’après les orienteurs, elle cadrait parfaitement avec mon projet. La réalité en est tout autre ! Je suis dans ce qu’on appelle une centrale mouroir ! Aujourd’hui, je comprends mieux pourquoi il y avait si peu d’attente. Deux mois sur le papier. Mais je suis parti quinze jours après mon affectation. En fait, à Fresnes, ils recrutaient à tout va pour cette prison, car personne ne veut y venir et, franchement, il y a de quoi. Il n’y a rien à dire sur les conditions de détention. Pour être franc, à ce sujet-là, c’est bien une des meilleures que j’ai vues. Mais sorti de là, c’est un véritable mouroir. Nous sommes à peu près 160 détenus divisés en deux divisions. Tout est fait pour que les deux divisions ne se croisent jamais. Nous sommes sans cesse sous surveillance, non pas de nombreux surveillants comme à Fresnes, mais par un nombre impressionnant de caméras que tu retrouves partout et jusqu’au parloir avec ta famille. Ici, il n’y a pas de petites peines, ça tourne entre 15 ans et perpétuité et ces derniers sont bien nombreux. Lannemezan est une Centrale Haute Sécurité, ce qui veut dire que bon nombre de gars qui se trouvent ici ont un dossier chargé et déjà un long parcours derrière eux.

Pourquoi un mouroir ? Parce qu’ici il n’y a rien pour occuper les gens. Il n’y a aucune possibilité de suivre des études sérieusement, contrairement à ce qu’on m’a laissé croire à Fresnes. Il y a très peu de travail et très mal payé (bien moins bien qu’en Maison d’Arrêt). Et il ne faut pas oublier que plus de la moitié des détenus longues peines sont peu ou pas du tout assistés de l’extérieur. La seule chose qu’il y de bien ici, c’est le sport. Il y a sport tous les jours, mais encore faut-il aimer le sport ! Sorti de là, on tourne en rond de 8h30 le matin à 18h30 le soir. Quand on arrive de Maison d’Arrêt, et de Fresnes en particulier, c’est génial de se retrouver dehors 7h30 par jour, mais au bout de quelques semaines, cela devient lassant de tourner en rond 7h30 par jour ! Je pensais qu’une fois en Centrale, je me referai une santé, que j’oublierai le stress de la Maison d’Arrêt ¦ Mais il n’en est rien, bien au contraire. En moi est en train de resurgir toute cette colère que je croyais enfouie depuis longtemps.

A tout cela s’ajoute un autre problème. Mon Amie se trouve incarcérée à la Centrale pour femmes de Rennes. Elle n’est pas dans mon affaire et je l’ai vraiment rencontrée en prison, bien que nous soyons du même quartier. Nous attendions tous les deux que je suis en Centrale pour pouvoir nous joindre autrement que par courrier. En Centrale, nous avons le droit de téléphoner (ici, une demi heure chaque semaine). Pour nous, c’était important de pouvoir se parler autrement que par écrit.

Cela fait plus de quatre ans que nous sommes ensemble. Ici, j’ai le droit de téléphoner à qui je veux, mais on me refuse ce droit de téléphoner à mon Amie sous prétexte que nous ne sommes pas mariés ! Je précise qu’il n’existe aucun texte sur le sujet.

Résultat, je suis en train de perdre mon Amie car elle en a marre d’attendre et d’espérer des choses qui ne viennent pas. Le 1er mai, j’avais attaqué une grève de la faim par désespoir, mais aussi pour faire pression sur l’administration. Je l’ai stoppée le 10 mai à la demande de mon Amie qui dit avoir besoin de réfléchir sur notre Avenir. Tu vas peut-être trouver cela stupide Raphaël, mais si je perds mon Amie, j’aurai perdu toutes raisons de croire en un Avenir meilleur. A partir de ce moment-là, je réattaquerai ma grève de la faim illimitée en espérant que cela servira à d’autres qui sont dans mon cas. Quelques années en arrière, j’aurais mis le feu à la Prison (le temps des étés chauds), mais aujourd’hui, je n’ai plus envie de cette violence. A l’heure où notre chère ministre Guigou nous parle d’améliorer les conditions de détention, de tout faire pour maintenir et renforcer les liens familiaux ¦ Dans la réalité, c’est totalement différent. On éloigne les gens de leurs familles, on fait tout pour briser le peu de liens qui leur restent avec l’extérieur ¦ Ca, c’est la réalité de la Prison et moi je ne la supporte plus et le seul moyen qui me reste pour lutter contre cela est ma grève de la faim. Je sais qu’ils me laisseront crever, mais je m’en fiche totalement. Sans mon Amie, je n’ai plus rien à espérer !

Pourquoi écrire aujourd’hui alors que je n’ai le courage de rien ? Parce que ce matin, j’ai reçu un courrier qui m’a fait penser à toi. La lettre était adressée à Fresnes, mais ils me l’ont fait suivre. Elle me vient d’une jeune fille qui a pour prénom Edith (comme mon Amie) et qui est au lycée privé de Tassin (Rhône) en seconde. La lettre a été écrite le 7 mai. Edith me dit être tombée sur mon courrier sur ton site Internet. Elle faisait des recherches sur la prison au lycée car son prof d’éducation civique leur a proposé un débat qui avait pour thèmes : "Faut-il punir ? Les peines, la vie en prison, la réinsertion."

Elle a fait part de mon courrier à toute sa classe. Elle a confirmé tout ce que j’avançais grâce à d’autres documents ¦ Sa lettre m’a touchée car elle me dit que sa classe à décidé d’agir, même si ce n’est qu’à une petite échelle, en laissant une trace de leurs propos sur les murs de la bibliothèque de son lycée, afin qu’en y entrant les gens aient une pensée pour nous qui sommes à l’intérieur. Je trouve cela bien.

J’aimerais, Raphaël, que tu publie ma lettre sur ton site et que si Edith se reconnaît ou si quelqu’un la reconnaît, elle se fasse connaître de moi. Cela me ferait plaisir d’entrer en contact avec elle afin d’échanger des idées, de dialoguer ¦ Par la même, je renouvelle ma demande de correspondants et de correspondantes car je me sens bien seul derrière mes quatre murs.

De ton côté, Raphaël, j’espère que tu te portes bien et que L’Asile reçoit beaucoup de visiteurs. ( ¦) Cela me touche quand tu me dis que je fais partie de la rédaction, que je suis votre correspondant. ( ¦)

Pour te dire combien nos vies en prisons ne valent pas grand chose, durant mes 10 jours de grève de la faim, je n’ai reçu la visite ni du médecin, ni des infirmières et encore moins de la Direction. La seule personne qui s’est inquiétée de mon état est mon Educatrice. Ici, tu peux crever, personne n’en a rien à faire. ( ¦)

Voilà, Raphaël, je vais poser le stylo pour aujoud’hui en espérant que tu publieras ma lettre dans L’Asile utopique et que j’aurai bientôt de tes nouvelles.

Bien Amicalement

A bientôt

Franck