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Lettre 191, 5 janvier 1937

Mise en ligne : 19 May 2005

Texte de l'article :

5 janvier 1937.

Chère Julca,

Ma mémoire elle-même n’est pas très bonne (dans ce sens que j’oublie les choses récentes pendant que je me souviens souvent de manière très détaillée, minutieuse, des choses d’il y a dix, d’il y a quinze ans) : toutefois, je suis sûr que bien des fois ce que tu me réponds ne correspond pas à ce que j’avais écrit. Mais cela n’a pas grande importance. L’important est que tu écrives ce qui te vient à l’esprit, spontanément, c’est-à-dire sans effort, facilement. Je lis tes lettres plusieurs fois ; la première fois comme on lit les lettres de ceux qui nous sont les plus chers, je dirai de manière « désintéressée », c’est-à-dire avec le seul intérêt de ma tendresse pour toi ; puis je les relis de manière « critique » pour essayer de deviner comment tu allais le jour où tu as pu m’écrire, etc. ; j’observe même l’écriture, la sûreté grande ou dérisoire de la main, etc. En somme de tes lettres j’essaie de tirer toutes les indications et significations possibles. Tu crois que c’est là du pédantisme ? je ne le crois pas : peut-être un peu de « carcerite » [1] entre-t-il dans tout cela - mais il ne peut s’agir du vieil et traditionnel pédantisme que, par ailleurs, j’éprouverais aujourd’hui le besoin de défendre contre une certaine grosse facilité superficielle ou bohème  [2] [3] qui a produit tant de maux, qui en produit encore et qui en produira. Aujourd’hui je préfère le Manuel du gradé aux Réfractaires de Vallès. Je divague peut-être ?

Au reste tu me parles fort bien des enfants et mes continuelles lamentations sont dues au fait qu’aucune impression fût-elle de toi, de Julca, que je sens comme une partie de moi-même, ne peut remplacer l’impression directe : je trouverais chez les enfants quelque chose de neuf ou de différent si je les avais avec moi. Mais les mêmes enfants seraient différents d’eux-mêmes, ne le crois-tu pas ? Très « objectivement ».

Chérie je veux que tu embrasses ta mère pour moi avec beaucoup d’affection et une infinité de souhaits pour sa fête. Je crois que tu sais depuis toujours que, chez moi, il y a une difficulté grande, très grande, à extérioriser les sentiments et cela peut expliquer beaucoup de choses déplaisantes. Dans la littérature italienne, on a écrit que si la Sardaigne est une île chaque Sarde est une île dans l’île ; et je me rappelle d’un article fort comique d’un rédacteur du Giornale d’Italia qui, en 1920, essayait d’expliquer ainsi mes tendances intellectuelles et politiques. Mais peut-être y a-t-il un petit peu de vrai, juste pour donner l’accent (vraiment donner l’accent ce n’est pas peu ; mais je ne veux pas me mettre à analyser : je dirai l’ « accent grammatical » et tu pourras en rire de bon cœur et admirer ma capricieuse modestie).

Chérie, je t’embrasse avec toute ma tendresse.

ANTOINE.
 

Notes:

[1] Le mot est créé par Gramsci : de carcere, en italien prison, le suffixe ite ayant le sens habituel et particulier qu’il a dans gastriteé... et espionite.

[2] En français dans le texte

[3] En français dans le texte