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Lettre 030 Prison de Milan, 27 février 1928

Mise en ligne : 27 January 2005

Dernière modification : 10 April 2005

Texte de l'article :

Prison de Milan, 27 février 1928

Chère Julie,

...J’ai bien changé depuis quelque temps. Certains jours, j’ai cru que j’étais devenu apathique et inerte. Aujourd’hui, je crois que je me suis trompé dans l’analyse que j’avais faite de moi-même. Je pense que je ne serai plus désorienté à ce point. Il s’agissait de résister à une nouvelle manière de vivre qui, implacablement, s’imposait sous la pression du milieu pénitentiaire, avec ses règles, sa routine [1], ses privations, ses obligations, un ensemble énorme de très petites choses qui se succèdent mécaniquement pendant des jours, pendant des mois, pendant des années, toujours égales, toujours au même rythme, comme les petits grains de sable d’une gigantesque clepsydre. Tout mon être physique et psychique refusait tenacement dans la moindre de ses parties de se laisser gagner par le milieu extérieur ; mais, de temps à autre, il fallait reconnaître qu’une certaine quantité de la pression avait réussi à vaincre la résistance et à modifier une certaine zone de mon être ; alors se produisait une réaction subite et généralisée pour repousser aussitôt l’envahisseur. Aujourd’hui, tout un cycle de changements a déjà eu lieu : j’ai pris, en effet, la calme décision de ne plus m’opposer à ce qui est nécessaire et inéluctable avec les moyens et les manières d’hier qui étaient inefficaces ou impropres, mais de dominer et de contrôler avec un certain esprit ironique l’évolution en cours. Par ailleurs, je me suis persuadé que je ne deviendrai jamais un parfait philistin. À chaque instant je serai capable, d’un coup d’épaule, de jeter à terre la pelure moitié d’âne et moitié de brebis que le milieu pose sur la vraie et naturelle peau des hommes. Peut-être y a-t-il une seule chose que je n’obtiendrai plus : redonner à ma peau sa couleur enfumée.

Varia ne pourra plus m’appeler le camarade enfumé. Je crains que Delio, malgré ton apport propre, ne soit désormais plus enfumé que moi. Tu protestes ! Je suis resté cet hiver presque trois mois sans voir le soleil sauf à travers un lointain reflet. La cellule recevait une lumière qui tient le juste milieu entre la lumière d’une cave et la lumière d’un aquarium.

Tu ne dois cependant pas penser que ma vie se déroule monotone et égale, comme à première vue cela pourrait sembler. Une fois prise l’habitude de l’aquarium et les sens adaptés à percevoir les impressions émoussées et crépusculaires qui flottent (il est bien entendu que je juge de tout cela d’un point de vue ironique), tout un monde commence à bouger autour de soi avec une particulière vivacité, avec ses lois propres, avec son déroulement original. Il en est de même lorsque l’on jette un regard sur un vieux tronc à moitié rongé par le temps et les intempéries et que petit à petit on le regarde avec de plus en plus d’attention. D’abord on voit seulement quelque pourriture humide, avec quelques limaces dégoûtantes de bave et qui se traînent lentement. Puis on voit (à chaque fois sa découverte) un tas de colonies de petits insectes qui se meuvent et se démènent faisant et refaisant les mêmes efforts, le même chemin. Si l’on conserve sa propre position extrinsèque, si l’on ne devient pas une grosse limace ou une petite fourmi, tout cela finit par intéresser et par faire passer le temps.

Chaque détail que je réussis à saisir de ta vie et de la vie des enfants m’offre la possibilité de chercher à élaborer une représentation plus vaste de votre existence, mais ces éléments sont trop rares et mon expérience est trop mince. Je voudrais encore te dire ceci : à leur âge les enfants doivent changer trop rapidement pour que j’essaie de les suivre dans toute leur évolution, et que j’essaie aussi de m’en faire une représentation exacte ; sur ce point j’avoue être assez désorienté, mais il est inévitable que cela soit ainsi.

 Je t’embrasse tendrement.

ANTOINE

Notes:

[1] En français dans le texte