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Lettre 009 Prison de Milan, 19 mars 1927

Mise en ligne : 9 January 2005

Dernière modification : 16 March 2005

Texte de l'article :

Prison de Milan, 19 mars 1927

Très chère Tania,

... Ma vie s’écoule toujours également monotone. Étudier est beaucoup plus difficile qu’on ne l’imaginerait. J’ai reçu quelques livres et, à vrai dire, je lis beaucoup (plus d’un volume par jour en plus des journaux) mais ce n’est pas à cela que je pense. Je suis obsédé (et il y a là un phénomène propre aux enfermés, je, crois) par cette idée : il faudrait faire quelque chose für ewig  [1], selon une conception compliquée de Gœthe dont il me souvient qu’elle a beaucoup tourmenté notre Pascoli  [2]. En un mot, je voudrais, selon un plan préétabli, m’occuper intensément et systématiquement de quelque sujet qui absorberait et centraliserait ma vie intérieure. J’ai pensé jusqu’ici à quatre sujets, - et cela est déjà un indice que je n’arrive pas à me recueillir. A savoir :

1) Une recherche sur la formation de l’esprit public en Italie dans le siècle écoulé, c’est-à-dire une recherche sur les intellectuels italiens, leurs origines, leur groupement selon les courants de la culture, leurs différentes manières de penser, etc., etc. Travail au plus haut point suggestif, mais que je ne pourrai qu’ébaucher dans ses grandes lignes étant donné l’impossibilité absolue d’avoir à ma disposition la masse énorme de matériaux qui seraient nécessaires. Tu te souviens de mon très rapide et très superficiel travail sur l’Italie méridionale et sur l’importance de B. Croce ? Eh bien, la thèse que j’avais alors annoncée je voudrais la développer largement, d’un point de vue « désintéressé », für ewig.

2) Une étude de linguistique comparée ! Rien de moins. Peut-il exister quelque chose de plus désintéressé que cela ? de plus für ewig ? Il s’agirait, naturellement, de traiter seulement la partie méthodologique et purement théorique, partie qui n’a jamais été traitée complètement et systématiquement du nouveau point de vue des néo-linguistes contre les née, grammairiens. (Je te ferai enrager, chère Tania, avec cette lettre !) L’un des plus gros « remords » intellectuels de ma vie est là douleur profonde que j’ai occasionnée à mon bon professeur Bartoli, de l’Université de Turin ; celui-ci était persuadé que j’étais l’archange destiné à exterminer définitivement les « néo-grammairiens » ; quant à lui, étant de la même génération que cette bande d’hommes très infâmes, et lié à eux par des millions de fils académiques, il ne voulait pas aller, dans ses énonciations, au delà d’une certaine limite fixée par les convenances et par la déférence due aux vieux monuments funéraires de l’érudition.

3) Une étude sur le théâtre de Pirandello  [3] et sur la transformation du goût théâtral italien que Pirandello représente et qu’il a contribué à déterminer. Sais-tu que, bien avant Adriano Tilgher  [4], j’ai découvert et contribué à populariser le théâtre de Pirandello ? J’ai écrit sur Pirandello, de 1915 à 1920, assez pour faire un petit volume de deux cents pages, mes affirmations d’alors étaient originales et sans exemple : Pirandello était ou aimablement supporté ou ouvertement tourné en dérision.

4) Un essai sur... les romans feuilletons et le goût populaire en littérature. L’idée m’est venue en lisant la nouvelle de la mort de Séraphin Renzi, premier comique d’une compagnie dramatique de plein air et qui donnait de ces drames qui sont le pendant théâtral des romans feuilletons, et en me souvenant de tout le plaisir qui fut le mien toutes les fois que j’entendis Renzi ; alors la représentation était double : l’émotion, les passions déchaînées, l’intervention du public populaire, tout cela n’était pas la représentation la moins intéressante.

Que penses-tu de tout cela ? Au fond, pour qui sait observer, entre ces quatre questions, il existe une idée commune : l’esprit populaire créateur, dans ses différentes phases ou degrés de développement, est à la base de ces questions par mesures égales. Écris-moi tes impressions. J’ai grande confiance dans ton bon sens et dans la profondeur de ton jugement. T’ai-je ennuyée ? Tu le sais, la correspondance pour moi remplace les conversations : j’ai vraiment l’impression de te parler lorsque je t’écris ; avec cette différence que tout se réduit à un monologue parce que tes lettres ou elles n’arrivent pas ou elles ne correspondent pas à la conversation entreprise. C’est pourquoi écris-moi longuement et des lettres en plus de tes cartes postales. Moi je t’écrirai une lettre chaque samedi (je peux en écrire deux par semaine) et je m’épancherai. Je ne continue pas à te dire les péripéties de mon voyage et mes impressions parce que je ne sais si elles t’intéressent. Certes, elles ont une valeur pour moi en tant qu’elles sont liées à des états d’âme déterminés et même à des souffrances déterminées. Pour les rendre intéressantes à d’autres peut-être serait-il nécessaire de les exposer sous une forme littéraire. Oui, mais je dois écrire de premier jet dans les courts moments où je puis disposer de l’encrier et de la plume...

Je t’embrasse, chère, aime-moi et écris-moi.

ANTOINE

Notes:

[1] pour l’éternité

[2] PASCOLI : poète et critique italien né à San-Mauro (Romagne), en 1885, mort à Bologne en 1912

[3] Luigi PIRANDELLO : écrivain italien né à Girgente (Sicile) en 1867, mort à Rome en 1936. Surtout connu en France comme auteur dramatique

[4] Adriano TILGHER : critique italien