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Les facteurs de réussite d’un programme de prévention du suicide des personnes détenues

Mise en ligne : 23 December 2003

Texte de l'article :

Quelques éléments sont apparus comme particulièrement important au cours de la mission.
Ce sont :
- des facteurs qui se révèlent être des obstacles réels qu’il importe de modifier ;
- des obstacles imaginés servant de justification pour ne pas aller plus loin dans une telle démarche ;
- ou encore des lacunes qui doivent être comblées.

8.1. Le projet doit être porté au plus au niveau et suivi
La prévention du suicide est un sujet difficile car il n’y a pas de solution unique qui du jour au lendemain permettra par son application systématique de réduire ce fléau. Elle entre dans le champ de l’amélioration continue de la sécurité où les solutions, même s’il existe des recommandations générales, imposent de la créativité et un modèle participatif pour être trouvées, adaptées et appliquées. L’évaluation doit accompagner les actions pour savoir rapidement « ce qui marche » et « ce qui ne marche pas ». Il est nécessaire de savoir arrêter « ce qui ne marche pas ».
Pour que ce mouvement soit ample et continu, il est fondamental que ce thème soit porté par les plus haut responsables, notamment du ministère de la Santé et du ministère de la Justice, et, pas seulement, lorsque la situation devient intenable, face au drame humain et face à la pression des médias.
L’impression des professionnels que les modes changent, ce qui suscite investissements puis abandons, est à limiter au mieux. Un tel chantier ne peut s’installer que dans la durée car le changement fondamental est dans les personnes et les institutions pour la culture, dans les compétences et dans l’organisation. Les nations qui ont réussi à faire diminuer significativement le taux de suicide ont mis au moins 5 ans pour atteindre cet objectif.

8.2. Dépasser les mythes sur le suicide pour avoir une culture de prévention
Les mythes concernant le suicide et sa prévention sont nombreux et difficiles à dépasser sans une démonstration que seule la formation avec des jeux de rôle peut apporter. Aussi, ils doivent faire l’objet d’une attention particulière car les fausses idées peuvent empêcher le développement d’une politique de prévention du suicide et les attitudes appropriées des intervenants.
Les mythes les plus fréquents et les plus tenaces :
- les personnes qui parlent de suicide ou menacent de se suicider ne le font pas ;
- en réalité, les personnes qui meurent par suicide en avait parlé directement ou indirectement, mais heureusement beaucoup de personnes qui en parlent sont aidées avant le passage à l’acte ;
- le suicide survient brutalement sans signe d’alerte
- en réalité, la plupart des suicide résultent d’une stratégie élaborée avec soin pour faire face à de nombreux problèmes personnels perçus comme sans solution, il y a souvent de nombreux jours ou semaines entre la première idée de suicide et l’acte ;
- les personnes qui viennent de faire une tentative de suicide n’y pensent plus et ne vont pas recommencer ;
- en réalité, les personnes qui ont fait une tentative ont généralement toujours les mêmes problèmes immédiatement après la tentative, le risque de récidive est élevé ;
- les personnes suicidaires ont l’intention de mourir ;
- en réalité, les personnes suicidaires veulent d’abord arrêter de souffrir ;
- poser directement les questions sur les idées et le scénario suicidaire peut
encourager une personne détenue au suicide ;
- en réalité, les personnes qui n’ont pas d’idéation suicidaire disent qu’ils n’en sont pas là ; ils savent que si un jour ils pensent au suicide, ils pourront en parler à cet intervenant. Les personnes en crise suicidaire sont soulagées de pouvoir partager le fardeau de telles pensées ;
- les personnes détenues réellement suicidaires se distinguent facilement de celles qui s’automutilent et sont manipulatrices ;
- en réalité, le fait, ou non, de s’infliger des blessures pour obtenir quelque
chose ne permet pas de déterminer le caractère plus ou moins létal d’une éventuelle tentative ; mais il est certain que les personnes qui s’automutilent
décèdent plus par suicide que ceux qui ne font pas ;
- on ne peut pas stopper quelqu’un qui a l’intention de se suicider ;
- la plupart des suicides peuvent être prévenus car les personnes sont
profondément ambivalentes, elles se donnent une chance, parfois de façon très maladroite, en cherchant de l’aide même le jour de leur suicide ; de plus beaucoup de personnes interrompent leur geste de suicide quand le moyen choisi le permet (médicament, arme blanche) et demandent du secours car le passage à l’acte diminue la tension. Mais il arrive aussi que la personne soit très déterminée car elle sait qu’il n’y a aucune solution à ses problèmes. Dans ce cas et seulement dans ce cas, elle ne va plus tenter de trouver de l’aide, même maladroitement.

8.3. Tout le monde peut jouer un rôle décisif pour prévenir le suicide et des niveaux d’action sont à préétablir
Il suffit parfois de très peu de choses pour éviter un suicide. Un détenu qui avait porté quelques semaines avant son incarcération un bébé dans ses bras, s’est protégé du suicide en gardant cette image de vie en lui. Pareillement un détenu qui testait un moyen de « s’accrocher » au barreaudage a vu sa tête tournée en direction des photos de ses enfants.
Il mit fin à ses préparatifs.
De même, l’expression des émotions constitue une grande partie de l’intervention de crise qui permet de diminuer un peu le niveau de la souffrance et de gagner un peu de temps.
Intervenir en crise ne suppose par un arsenal de solutions. L’écoute active suffit en grande partie car les personnes en détresse n’attendent pas de solution miracle. Elles savent que nous ne sommes pas des magiciens. Aussi prévenir le suicide ressortit fondamentalement à tous.
Les témoignages des aumôniers eux-mêmes, des autres intervenants et des détenus montre à l’évidence leur capacité à recueillir les confidences des personnes en détresse. Leur présence en détention contribue à la capacité de détection et de signalement.
Les visiteurs des prisons et l’ensemble des bénévoles ont aussi un rôle essentiel pour détecter notamment les personnes en rupture de confiance avec le réseau des professionnels.
Chaque intervenant doit se sentir soutenu par une organisation prévue pour la prévention du suicide. Cette organisation définit les actions et les compétences de chacun. Le but est d’éviter une improvisation constante et le sentiment d’être seul face aux situations de détresse et sans recours. La confiance de chacun dans ses capacités s’étaye sur la fiabilité de l’organisation.

8.4. Rigidité réglementaire et souplesse d’action
En raison des difficultés réelles de cette entreprise et de facteurs liés au milieu pénitentiaire, il existe de nombreuses peurs et, en particulier, il est très facile de trouver des ennemis.
Nous avons pourtant observé au cours des visites de nombreuses personnes et services qui ont su construire des aires de coopération pour tenir compte des besoins des détenus et répondre de la manière la plus appropriée.
Dans un contexte aussi complexe avec de nombreuses exigences et contraintes, les solutions ne peuvent naître que dans le dialogue, la négociation et la recherche de compromis. Par exemple opposer, sans forcément les appliquer, les textes réglementaires qui s’appliquent à chaque champ, ou encore mettre en exergue les contradictions et les
impossibilités qui en découlent sont de très bons moyens pour créer des blocs, des affrontements et de bonnes raisons pour ne rien faire.
La prévention d’un risque impose un décloisonnement car les problèmes et les défaillances méconnaissent les frontières. Personne ne peut dire qu’il assure seul la maîtrise et le contrôle des processus sous sa responsabilité. Il existe une interdépendance fondamentale des professionnels et services, encore plus dans un milieu « confiné ».
Les meilleurs engagements entre services sont oraux mais des chartes, reprenant les engagements réciproques, peuvent représenter des supports structurants en cas de difficulté.

8.5. Compatibilité entre approche sécuritaire et prévention du suicide
Pour beaucoup d’acteurs et responsables, il semble exister une incompatibilité fondamentale entre les deux ; un renforcement de la sécurité ne pourrait que laisser à l’arrière-plan la prévention du suicide. Cette dernière ne peut être opérante que dans un climat où il est possible d’entendre, de décoder et de traiter les signaux faibles. Une population carcérale, frustrée, énervée, bruyante, agitée, violente, des professionnels surmenés, envahis par leurs propres souffrances et par la souffrance des détenus représente un contexte très défavorable. Si de très nombreux détenus sont énervés, il sera difficile de discerner parmi eux et à côté d’eux, dans un bruit de fond élevé, ceux qui vivent un drame personnel au point de ne pas trouver d’autre solution que le suicide, pour stopper leur
souffrance.
En suivant les spécialistes de l’obtention de la sécurité dans les systèmes complexes, la gestion et d’amélioration de la sécurité au sein des établissements pénitentiaires (risque d’agression, risque d’homicide, risque d’évasion) demande un contexte où les signaux faibles puissent aussi être entendus et traités. Il est dangereux que des personnes puissent en arriver à ne plus avoir rien à perdre. Les liens entre homicide et suicide existent : environ 1 % de l’ensemble des suicides en population générale, sont précédés d’un homicide ou d’un tentative d’homicide. La séquence agression puis tentative de suicide est probablement encore plus fréquente en milieu pénitentiaire.
La crainte que la prévention du suicide devienne une « usine à gaz » avec des aspects technologiques est une crainte qui doit être prise en compte pour éviter un échec. Il est donc essentiel qu’elle soit intégrée au mieux aux différentes missions et exigences d’un établissement pénitentiaire. Les processus de prévention sont à intégrer au fonctionnement ordinaire de l’établissement et il serait dangereux de créer un système parallèle.
Construire la sécurité en général et construire la prévention du suicide peuvent être conduit de concert. Il est même possible que des synergies soient trouvées. Par exemple, permettre à une personne qui arrive en centre de détention de choisir calmement, sur un rayonnage suffisamment vaste, parmi l’ensemble de ses affaires, celles qu’elle veut avoir en cellule, répond à ses besoins personnels et favorise la sécurité.

8.6. La prévention du suicide ne se construit pas en un jour : les mesures doivent appliquées systématiquement avant d’être évaluées
L’attention que les médias portent aux suicides dans les établissements pénitentiaires est un incitatif majeur pour une politique de prévention. La prévention du suicide dans d’autres milieux ne bénéficie pas de la même pression.
Mais un excès d’intérêt peut se révéler néfaste en l’absence de résultat rapide. Une obligation à agir peut emballer le train des réformes avant même que les précédentes soient appliquées.
La prévention d’un risque impose que des mesures systématiques soient prises notamment lorsque la détectabilité du risque est faible.
Nous avons vu que ¾ des personnes qui se sont suicidées n’avaient pas été identifiées comme suicidaires. De ce fait une amélioration de la prévention ne pourra être obtenue que si les solutions sont régulièrement appliquées. Il est nécessaire de détecter et de protéger de très nombreuses personnes détenues pour obtenir un seul décès en moins. C’est le lot de la plupart des actions de prévention qui se différencient des actions à visée thérapeutique.
De ce fait, les actions pilote visibles, mais d’ampleur limitée, et d’efficacité difficile à démontrer, doivent laisser place à un programme généralisé. Aussi, il est opportun de mieux intégrer la prévention du suicide dans les systèmes d’évaluation, de surveillance, de prévention, d’aide et de soins existants afin de ne pas alourdir le fonctionnement quotidien.
Le passage d’une démarche fondée sur le volontariat à une action obligatoire intégrée au fonctionnement ordinaire modifie le jeu des responsabilités. Les directeurs des établissements pénitentiaires ont dans leurs missions la charge directe de la prévention du suicide. La prévention de ce risque est aussi une mission explicite pour les responsables sanitaires dans le cadre de la sectorisation psychiatrique. Les écarts entre les textes, mêmes fondateurs, et les pratiques, imposent de considérer maintenant la prévention du suicide comme une « vigilance » essentielle qui doit faire l’objet d’une organisation préétablie avec des moyens et des responsables identifiés.
Dans la mesure où les actions à entreprendre sont claires, l’intelligence locale et régionale devrait permettre de dépasser les cloisonnements et les renvois de responsabilité.