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Date : 19-04-2003

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Date : 19-04-2003

"Lecture et Ecriture en prison" de Claire et Magali

Exposé de TD

Mise en ligne : 25 April 2003

Texte de l'article :

Introduction

Fangeron C.Houchon G., L’année sociologique n°35, Prison et pénalités : de la pénologie à une sociologie des politiques pénales
« la prison est un mal absolu, mais nécessaire : on ne sait par quoi la remplacer ».
La prison est un « état d’exception », au sein duquel les individus sont privés de droits fondamentaux (négation totale du condamné : de son corps et de son esprit).

La prison adopte une technique de neutralisation des revendications éventuelles de ses occupants. La vie y est artificielle.
Les détenus perdent leur identité, ils ne sont plus qu’un numéro d’écrou, ils sont victime d’une mort civile et souffrent d’absence de choix dans les décisions et les actes du quotidien.
Le paradoxe de la prison réside dans la nécessité de réinsérer les individus au sein même d’un système qui fait tout pour les détruire. La dimension relationnelle y est niée au profit de l’autorité. La prise en charge de tous les pensionnaires et l’organisation d’une vie artificielle fausse toute tentative de communication.
L’entrée en prison coupe le détenu de sa vie sociale et le fait rompre avec son passé.
Les rituels d’arrivée (douche, fouille au corps, prise d’empreinte, perte des effets personnels) marquent le début d’une longue déstructuration.
La peine constitue une privation de liberté et l’obligation de se soumettre à des contraintes physiques, psychologiques et sociales, et des interdits engendrent une privation d’autonomie, de biens, de relation sexuelle, de relation « normale » tout simplement.
Exemple de privation :en prison, les femmes perdent leur nom marital. Le nom est un signe de la transformation de l’image de soi : statut de femme mariée.(certaines résistent et l’utilisent les deux dans les courriers).
Foucault M. parle de trois fonctions qui caractérisent le milieu carcéral, celle d’élimination, celle d’expiation et celle de sanction, la seule qui atteint vraiment son but selon lui est la première, la fonction d’élimination.

A travers la relation détenu/surveillant, nous allons observer au combien il est difficile de maintenir un échange, une communication orale avec les partenaires en présence et ainsi s’attacher au sens que revêt l’écriture dans un milieu aussi déstabilisant psychologiquement.

Problématique : dans quelle mesure l’écriture peut-elle pallier la déstructuration identitaire engendrée par les rapports détenus/surveillants ?

Nous avons choisi de nous attacher à la relation carcérale détenu/surveillant, dans la mesure où celle-ci est la plus fréquente. Elle est quotidienne. Les contacts sont permanents.

1 Les échanges surveillants /détenus : une relation quotidienne destructurante

1.1 Illusion et absence de règles et d’interdits fixes et principe de sanction

Relation détenus/surveillant doit prendre en compte le poids de la contrainte de l’organisation carcérale.

Réglementation de la relation : interdiction du tutoiement et du langage familier
- Faire preuve de fermeté et d’autorité
But : maintenir une distance (en fait dans la pratique tutoiement)
Obligation de distance physique, le surveillant doit se tenir toujours derrière les détenus lors des mouvements.
Eviter de discuter trop longuement : les échanges doivent avoir lieu pour des raisons précises.
Dissymétrie dans l’appellation « madame »pour le détenu et « matricule »ou le nom de famille quand ils le connaissent.

Du point de vue législatif, il y a un cadre très rigide. L’interdit se manifeste même dans la conception architecturale où l’espace devient un instrument de pouvoir.
Dans les faits, c’est beaucoup plus flou. Comme l’explique Goffman au sujet des hôpitaux psychiatriques, la rigidité d’un système ne peut que conduire qu’à des éhanges informels et au règne de l’arbitraire. L’application stricto-sensu des règles ne pouvant se faire dans la pratique, la violation va engendrer une disparité des limites fixées et des stratégies d’échanges divers, dans un but de maintien sécuritaire.
La transgression ou la liberté de violer un interdit est productrice de sens : affirmation, refus, indocilité, résistance, d’où son importance vitale en prison où c’est l’un des seuls moyens qu’ait le détenu à sa disposition pour affirmer son existence et sa singularité. Mais ce procédé d’adaptation secondaire à un univers rigide va aussi poser un problème de repérage dans les échanges au quotidien.

Pour un individu psychiquement fragile tel que le détenu, il apparaît que la nature des échanges avec le personnel surveillant accentue l’idée de perte de soi. En prison, les règles pénitentiaires sont des recommandations et non des obligations. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’affichage du règlement n’est pas obligatoire. Ceci engendre un problème de réglementation, car "ce qui n’est pas autorisé est interdit, et ce qui n’est pas interdit est légal". L’espace carcéral correspond-il vraiment à ce lieu de répression et de surveillance permanente que la plupart d’entre nous imaginent ? Du point de vue de la répression : oui, mais en ce qui concerne la stabilité et la rigueur de la surveillance : non !
Non, le problème est un manque de cadre. La prison est en effet bien plus tolérante qu’on le croit : par-delà les discours officiels sur les missions de garde et de réinsertion de l’institution pénitentiaire, par-delà la vigilance limitée et sélective des surveillants, par-delà bien des interdits sociaux, il existe en détention toute une vie souterraine clandestine faite d’influences, de rackets, de trafics et de violence diverses. Aussi est-ce bien moins la discipline la soumission à un régime carcéral autoritaire, que le désoeuvrement et la loi des plus forts (les caïds) qui caractérisent le quotidien du détenu en prison.
Les détenus sont privés de "police" au sens d’organisation de la vie en commun (d’où déstabilisation et déstructuration). Le fonction en milieu carcéral semble paradoxal.

Ainsi, une jeune femme toxicomane condamnée au mitard s’est vu autoriser une fiole supplémentaire par le service médical dans la matinée. L’infirmière lui a donné son accord, hors elle n’aura pas cette fiole au mitard, d’après elle, « c’est les surveillants qui ne veulent pas se bouger ». ( galères de femme). « ça nous rend sauvage »confie t-elle.
L’existence d’un prétoire (tribunal interne) et d’un mitard (prison dans la prison) donne également naissance à des motifs de condamnations variés et à l’isolement complet du détenu qui n’a pas plus la possibilité de se faire entendre.
Le fonctionnement en milieu carcéral semble paradoxal.

Il y a une atomisation et une anomie des relations.
Il y a une absence de repères, de frontières au niveau du sens de la prison et de ses règles, hormis la prévalence de la notion de sécurité.
Ex du petit déjeuner dans une cellule où les détenus ne sont pas levés :
un gardien ne les servira pas
un second attendra qu’ils soient levés
un autre donnera seulement du pain car le surveillant est tenu de les nourrir

Aucun surveillant ne peut travailler s’il se sent placé en situation d’infériorité par rapport au détenu, cela quelque soit le contexte. Afin de rétablir l’équilibre et parce que, de fait, le pouvoir presque toujours est de son côté, ce gardien usera de toutes les feintes et perversion pour soumettre le prisonnier.
Le silence est d’or : personne ne protestera.
En réalité, si il y a échange, la réciprocité de l’échange repose sur le principe du "être réglo", pour les deux camps. Les lois sont d’ordre morales.
Etre réglo, cela permet de pallier l’absence de règles formelles et d’agrandir l’espace de liberté du détenu.
C’est un système de don sur la base de la « gratuité »(don et contre-don Mauss).
Le don et la réciprocité comme loi morale.
L’aide, les échanges de services ou de paroles sont l’expression de la liberté individuelle.
La relation est en effet le seul espace de liberté du surveillant. Elle crée du sens, elle rompt le temps répétitif des tâches sécuritaires (pour le gardien) et des soumissions (pour le détenu).
La relation est aussi un principe de réalité dans un univers essentiellement irréel, compte tenu du fait que la prison ne tire son sens qu’à l’intérieur d’elle-même.
La relation n’est possible que si l’attitude du surveillant est acceptable : "une fouille de cellule qu’on considère acceptable est une fouille qui ne laisse aucune trace dans l’espace privé du détenu, c’est à dire quand le surveillant remet tout exactement en place".
"surveillant de parloir est correct si il arrive à faire oublier sa présence".

La structure de la prison en fait un non-lieu identitaire, où il n’y a pas de sens commun dans la légitimité de son organisation.
Paradoxe de la prison, c’est qu’elle est un instrument de droit pénal mais elle y échappe.
Il y a une illusion législative et légaliste (définition carcérale des infractions, des sanctions et procédures) En prison, rien n’est jamais acquis, l’octroi de certains biens dépend de l’attitude du détenu.
En réalité, la coexistence de règles informelles et de pratiques non formalisées induit une précarité des échanges entre les partenaires en présence.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est l’absence de règles fixes qui déstabilisent les détenus et qui nuit aux échanges. Les détenus sont dépourvus devant les pratiques variable du personnel, face aux multiples règle de droit, devant la remise en cause de certains droits.
Ils sont à la merci ’un système de faveur ou de défaveur selon les principes non énoncés.
La loi n’est pas concrètement présente comme tiers arbitre ou symbolique de l’échange.
Le sort de chacun est lié à la personnalité et aux rapports qu’ils entretiennent avec le gardien de service.

Les recommandations sont de forme morale. Le flou de la loi régit les échanges.
Deux attitudes coexistent en prison, d’une part, une attitude négative provoquée par le flou du droit, du contra legem et qui engendre une violation délibérée des règles formelles.
D’autre part, une attitude positive caractérisée par le don et le contre don de services mutuels et qui permet de mieux vivre l’incarcération

1.2 Un mal être partagé par les deux camps

Bachelard G. "c’est dans le lien du je-tu qu’on découvrira les véritables caractères de l’homme. Il y a là une sorte d’ontologisme réciproque qui transcende le substantialisme du moi, qui fait du tu, en quelques manières, l’attribut le plus prochain, le plus fondamental du je".

Pour le détenu, le surveillant n’est rien d’autre qu’un porte clefs qui ouvre et ferme les portes de la liberté.
"aujourd’hui, pour l’institution carcérale, le détenu est un numéro d’écrou, quelqu’un qu’on lui confie du matin au soir, qui est déresponsabilisé, infantilisé le cas échéant et avec lequel on ne construit rien" (Marest P. délégué national de l’OIP)

Le profil des gardien est parfois identique à celui des emprisonnés : ils viennent de province pour la plupart ( forte proportion de surveillants antillais), sont déracinés, sans soutien familial, contraints à des horaires pénibles, se heurtent à des difficultés de logement. 
On peut relever à cet effet un taux élevé de suicide chez les surveillants, d’alcoolisme, de dépression et de divorce.
« Les détenus et leurs geôliers ont tant de points communs, parfois, que c’est peut-être d’en prendre conscience, d’avoir l’impression de s’observer dans un miroir sans tain qui rend certains matons si hargneux » (F.Sammut)

 Les surveillants vivent mal leur travail, les détenus vivent mal leur détention, ainsi les interactions entre les deux camps ne peuvent que s’avérer conflictuelles et problématiques.
De plus, les gardiens choisissent rarement cette profession par vocation (cf en annexes : paroles de surveillants)

1.3 Déstructuration de l’individu du point de vue temporel et spatial

La vie du détenu est une vie privée, une vie doublement privée.l’expression « vivre à l’ombre » exprime bien la privation de lumière qu’entraîne nécessairement le fait de ne plus avoir accès à l’espace public, d’être privé de tout rôle sur la scène sociale et privée de la protection qu’assure contre l’arbitraire et la violence l’existence d’un lieu public.
Les échanges ont lieu dans le couloir devant la porte de la cellule, il n’y a pas de lieu proprement dit ,pas de lieu public, d’espace socialisé.

De plus, le lieu est oppressant en lui-même. Il offre à peu de détenus l’occasion de sortir de la cellule.
 « C’est toujours la même histoire, je mange, je me lave, je tourne dans ma cellule »
« on te casse de tout tes contacts » nous explique un jeune toxicomane. « le changement de cellule se fait n’importe quand, alors que tu as créé une attache avec ton co-détenu ».
La cellule en elle-même fragmente l’espace carcéral et fait obstacle à toute tentative de formation d’espace public.
La détention entraîne une modification des repères spatio-temporels(lieu de l’incarcération, temps de la peine).

D’un point de vue spatial, il y a une proximité dans les échanges. Le ou les co-détenus sont imposés et non choisis, la relation interpersonnelle est imposée.(opposition avec le système de l’échange à l’ extérieur).
D’un point de vue temporel, c’est pour le prisonnier, la fin de la maîtrise du temps.
Peu de cellules sont à ce sujet équipées de miroir. « ils acquièrent comme cela assez la mesure du temps qui passe »affirme un gardien.
Ainsi jour après jour, le détenu a de moins en moins la représentation qu’il se fait de lui-même, à n’être vu que par les autres il finit par ne plus avoir d’estime pour lui-même. A force de ne plus voir son visage, il perd la mémoire, ses racines et n’a plus d’identité.
Le rythme des échanges l’anéantit : ce sont des alternances de phase de précipitation et de phase d’attente : info in extremis de l’action à entreprendre (par exemple changement de cellule ou visite) et attente interminable (surveillant vient chercher un détenu en avance pour la visite médicale, ou déplacement au tribunal), quitte à le faire attendre longtemps.
La communication des informations en prison est souvent interrompue. L’information semble en effet mal circuler : un détenu raconte qu’il s ‘est rendu au parloir pour voir sa femme un jeudi et que cette dernière n’y était pas. Le parloir fantôme est une situation humiliante pour un détenu qui a attendu cet événement. Ce dernier a attendu dans l’angoisse et la crainte d’une mauvaise nouvelle jusqu’au dimanche, jour où il a reçu un télégramme qui lui était destiné le jeudi. Cette négligence anodine dans un contexte extérieur prend des proportions dramatiques lorsqu’elle est subit au quotidien par le détenu, qui ne fait jamais l’objet de requête prioritaire, qui n’est jamais investit de confiance par les surveillants et qui perd progressivement tous ses repères.

1.4 Une communication fragile

Goffman I. Asile
« il existe un danger permanent que le reclus prenne une apparence humaine »

« le plus sur moyen de prévenir le danger est d’éviter les rencontres où il risque de se manifester. C’est un procédé que l’on peut observer dans toutes les sociétés, à travers les relation d’évitement et le rôle des intermédiaires dans certaines transactions délicates »

L’interdépendance détenu-surveillant : due au partage du temps et de l’espace des détenus, incite certains surveillants à négocier avec eux et à adopter avec eux une attitude plus favorable.
Tâches du gardien : contrôle de prison (évasion émeutes)
- Entretien avec les détenus (services transmission d’info)
- Maintien de l’ordre (sanctionner les mouvements des détenus)

Les missions variées sont remplies de multiples contradictions :
Aspect formel : garde et réinsertion
Mission tacite : absence de désordre

Les échanges entre détenu et personnel sont regardés avec suspicion par la hiérarchie. Ils sont limités du fait de l’absence de légitimité de ces échanges. Si un détenu établit une trop bonne relation:soit il sera mal vu par les autres détenus et assimilé à un "fayot", soit il sera mal perçu par les autres matons. L’acceptation du détenu dans sa communauté est le respect du code social carcéral, dont l’une des règles de base est de ne jamais parler à un gardien. L’idée d’être considéré comme une balance exerce une pression sur le détenu. 
 Le surveillant lui aussi sera mal jugé par ses pairs et raillé par les détenus.
Pour le maton, la relation est souvent vécue comme menaçante, il limite les échanges sinon il risque d’être trop compréhensif et d’être un jour corrompu. Hélas, du fait de la suspicion dans tout dialogue, la relation est souvent forcée ou évitée. La parole n’est pas libre pour le prisonnier. De plus, la menace permanente de la sanction limite la communication.
Ces échanges sont trop risqués, ainsi bon nombre de détenus préfèrent les refuser.
 Pourtant, il semble évident que le dialogue est nécessaire pour maintenir dans cet univers de privation et de frustration "une paix sociale".
G.Simmel sociologie et épistémologie
« il est impossible de reconstituer la vie de la société si l’on ne prend en considération les actions réciproques et les relations de médiocre importance entre les gens »
le contact demeure primordial même s’il n’est pas toujours satisfaisant.
Des meilleures relations peuvent favoriser la transmission d’information. Il ne s’agit pas seulement de donner des ordres, mais aussi de pouvoir percevoir un problème chez un détenu, remarquer un état dépressif chez l’un et par conséquent, maintenir une relation pour éviter un danger.
La dimension relationnelle est niée au profit de l’autorité.
La distance permet d’établir une relation adaptée à cet univers contradictoire.
Dans une forme sociale caractérisée par l’asymétrie des relations se rétablit une symétrie fragile fondée sur le recours à des systèmes informels d’échanges.
Exemples de services rendus : - un surveillant effectue une démarche pour un détenu auprès d’un gradé pour lui éviter d’attendre
-traduire une lettre
-écouter, parler
-avance pour le tabac
-coup de téléphone en plus
-douches en plus
-en échange, les détenus coopèrent en se pliant aux consignes et à la discipline.
Ils faciliteront le travail du gardien : ils ne vont pas traîner dans les couloirs au retour de promenade, pas les appeler à tout bout de champs, donner des infos…

Mais, la réciprocité est constamment menacée de déchoir en arbitraire et bon plaisir ; « faire une fleur, ce n’est pas un droit ! ».
Rien n’est acquis, l’équilibre demeure précaire : "ne jamais faire confiance aux détenus" "ne pas se faire avoir par les détenus"
Il y a contradiction et paradoxe avec les règles morales de l’échange.
Le système de don et contre-don fondé sur la morale de la réciprocité se double de l’échange fondé sur l’utilité et le calcul [acheter un détenu en lui accordant des privilèges pour avoir des infos] La parole constitue le moyen de contrôle de la population : permet de mieux connaître le détenu, de lui rendre service, de prévoir ses réactions.
Ces échanges sont la base pour le surveillant qui peut construire son autorité.

Comme nous l’avons précédemment expliqué, le système entre les deux groupes antagonistes ne fait pas référence au droit.
Du point de vue du surveillant : "on peut lui faire du bien en l’écoutant, mais il faut aussi s’informer". La trahison fait partie de leur métier. La frontière entre l’aide sincère et la trahison est fragile. Si un détenu a des envies suicidaires, le gardien aura le devoir d’en informer ses collègues et la hiérarchie.
Les échanges sont de toute façon restreints : la relation concerne un surveillant en particulier et un détenu en particulier, de son étage.
La règle de réciprocité varie dans ses formes et son contenu avec chaque individu.
L’idée que chacun fait sa loi est véhiculée.
La réciprocité a pour fonction de stabiliser les relations sociales mais, elle est extrêmement labile et précaire et donne ainsi lieu à des débordements.
La réciprocité et le don sont menacés de basculer en marchandages et corruption.

Parfois spontanée, elle permet un mieux vivre. Mais l’arbitraire. est toujours présent. Les droits parfois octroyés peuvent faire l’objet de chantage : encas d’infraction de manque de respect, le surveillent peut sanctionner à sa guise : sanction spécifique :
-déclassement d’emploi
-suppression de l’accès au parloir sans dispositif de séparation
-privation de tout appareil lorsque l’infraction a été commise lors de son utilisation

Vu que les règles formelles ont des applications variables, cela engendre des problèmes de rapports dissymétriques. La gamme des interactions est limitée et les registres de réponses pour les détenus sont pauvres.
Pour le surveillant:la règle c’est l’absence de désordre
Pour le détenu : c’est l’aménagement des conditions de détentions
Surveillants et détenus doivent s’engager dans un système de relation sociales.
Les échanges sont des services donnés contre des services rendus.
Le système fonctionne dans la mesure où chacun tient ses engagements. Etant donné que la règle de réciprocité n’est pas reconnue, ce modèle d’échange est menacé et labile.

La déstructuration est due :
-Incohérence entre les règles officiellement affichées et les pratiques
 -incertitude des informations et des décisions administratives
-arbitraire des décisions
-impossibilités imposée aux détenus de structurer leurs revendications en collectif
-omission de tenir compte du détenu comme partenaire social
Plus le surveillant reconnaît de droits aux détenus plus il y a rééquilibrage dans la relation et plus la relation tend vers la négociation
C’est ce que nous allons comprendre avec le modèle de Corinne Rostaing.

1.5 Le modèle de Corinne Rostaing

Buber "au commencement est la relation", et que "toute relation immédiate implique une action réciproque ».

L’idée de l’absence de repères et de lois fixes perturbent inévitablement le quotidien déjà difficile des personnes prisonniers.
Le détenu doit obéir aux ordres du personnel sous peine de sanction. La relation est marquée par la dichotomie des statuts : chacun a des attitudes et des obligations différentes.
 « le niveau de communication entre détenus et surveillants est un indicateur de l’équilibre d’une détention » nous dit Chauvenet.

Soit le détenu reconnaît la légitimité de l’incarcération (acceptation totale ou partielle) soit il la refuse. Ceci va déterminer le rapport à l’expérience carcérale.
Soit le détenu se maintiendra dans une position de refus, soit dans une attitude de participation.

Les échanges sont basés en grande partie sur la coopération détenus-surveillants. Nous allons voir comment le rapport de proximité et de distance entre eux est pertinent.

Surveillants : soit statutaire ou missionnaire
Détenus : soit refus ou participation
Refus : rebellion, système conflictuel
Statutaire et participation : coûts et bénéfices de l’application des règles de façon prudente et formaliste.
Missionnaire : relation positive procurant des bénéfices aux deux partenaires mais avec des risques pour l’un comme pour l’autre.

Du point de vue du détenu :

REFUS
Il n’assume pas sa responsabilité (autodéfense), ou cherche des circonstances atténuantes (drogue) ou particulières.
Rapport négatif à la prison
Participation nulle aux activités
Sanction jugée excessive et injuste
Désaccord avec le règlement
S’il travaille, c’est par nécessité
S’il étudie, c’est sans illusion
Attitude de rébellion face à la discipline
Donc : rapport d’incidents et mitard

PARTICIPATION
Reconnaissance de sa responsabilité, admet la légitimité de la sanction (même si elle est considérée comme lourde)
Détenu tente une inversion partielle ou symbolique (dans leur attitude)
Personne qui a des projets
Etablissement d’un lien(épistolaire et symbolique)
Etudie pour des diplômes
Respect du règlement considéré comme indispensable
Donner un sens positif
Participation engendre des réductions de peine donc projet de gain de temps

Les comportements des détenus se rapprochent d’une de ces deux tendances :
Refus = récidivistes
Participation = personnes de niveau social plus élevé
Mais parfois basculement du refus à la participation

Du point de vue du surveillant :

STATUTAIRE
Rapport instrumental
Aspect sécuritaire est central
Travail vécu comme dangereux (mention des agressions et évasions)
Méfiance est la règle
Distance
Détenus = délinquants barrière entre les deux mondes
Référence essentielle au règlement
Usage fréquent du pouvoir de sanction
Relation à la hiérarchie formalisée

MISSIONNAIRE
Rapport affectif
Aspect contact et négociation dans le travail
Travail de « gestion de la misère »
Manque de moyens pour la réinsertion est déploré
Savoir faire pour calmer les tensions
Détenues appelées les filles
Souplesse dans l’application du règlement
Pression, chantage de rupture de relation ou refus de service
Différends gérés entre quatre yeux.

Relation normée interaction contrôlée

Détenu et surveillant se conforment aux attentes de la prison
Participation /statutaire
Neutraliser la rencontre, garder ses avantages, interaction limitée au service, rencontre est formelle, la relation est superficielle hypocrite, mais correcte et polie. Détenu incarne le rôle de détenu-modèle.
Au niveau du discours : « moi je n’ai pas de problème avec le personnel »
« moi je n’ai pas de problème avec les détenus »
Le détenu mesure l’asymétrie de la relation, mais se tait pour préserver ses acquis.
Surveillant : interaction impersonnelle
Distance
Refus d’engagement
Méfiance vis à vis du détenu jugé manipulateur
Suspicion
Limiter la relation que le détenu souhaiterait plus personnelle.
Détenue revendique leur identité, leur statut de mère, épouse.

Cette relation est distante et permet le maintien du calme.
Relation cache une tension.
Relation plus fréquente en maison d’arrêt.

Relation conflictuelle : interaction agressive

Rébellion du détenu
Rapport de force dissimulé ou ouvert
Proche du refus/ proche du statutaire
Rapport tendu non souhaité mais inévitable
Les détenus veulent le respect et la dignité grâce à l’autorité.
Attitude de révolte et de souffrance.
Critique du système carcéral.
Les matons manquent de respect aux détenus (insubordination).
Autorité mise en doute par détenu.

Dans cette forme d’échange les deux ont une image négative de l’autre.
Système de défense du moi. Tensions, attaques ou évitement. Manque de respect est réciproque.
La faute est rejetée sur surveillant par le détenu et vice versa.
Soit la tension est ouverte et le mécontentement est exprimé et par conséquent le rapport de force est inévitable.
Le maton rappel les règles, le détenu les redéfinies à sa convenance et est ainsi sanctionné.
Provocation mutuelle et violence.
Les deux camps préservent leur estime et leur intégrité en maintenant la rigidité des positions.
Dans les faits, « ils augmentent le volume du transistor » par exemple, ou ils provoquent le surveillant sur sa tenue vestimentaire.

Mode relationnel basé sur l’humiliation et l’application stricte du règlement.
Agression est hostile, expressive (insultes des détenus), instrumentale(fouilles par les matons)
Relation réside en un service minimal : discours.
Surveillant manque les formules de politesse, le détenu répond davantage car il veut être respecté, le maton refusant tout manquement de respect, donc c’est un cercle vicieux.

Relation personnalisée : constructive

Plus grande liberté dans la relation.
Détenu est proche de la participation/surveillant proche du missionnaire
Reconnaissance mutuelle, aménagement des contraintes par sociabilité.
Connaissance mutuelle de longue durée
Respect partagé
Interaction dans un face à face, spontanée, à l’initiative soit du surveillant soit du détenu.
Tutoiement et usage du prénom.
Relation entre deux personnes.
Complicité réelle.
Participation sans heurt de détenus.
Surveillant a un rôle de conseillé.
Les échanges sont réciproques :niveau matériel : avantages contre avantages
Services contre obéissance
niveau symbolique : sourires, respect, matériel, compliments.
Surveillant est un intermédiaire
Détenu gagne de la considération.
Surveillant est valorisé dans son travail
Cadre carcéral stricto sensu est dépassé.
Les échanges (sur tout) témoignent d’une complicité.
Situation déséquilibrée car souvent surveillant conseille le détenu et pas l’inverse.
Détenu transmet des infos sur lui, mais pas le maton.

Relation fragile.
Relation de confiance longue à établir, difficile dans climat de suspicion générale.
Détenu craint que surveillant diffuse les informations aux autres surveillants. Surveillants craignent que les détenus parlent aux autres détenus des relations privilégières, car il y a toujours l’appartenance au groupe qui prime, la solidarité.
Menace d’être pris pour une balance pour détenu.
Critique de la part des collègues pour les surveillants.

[relation plus fréquente en centre de détention]

Relation négociée : une polémique

Relation de personnes de statuts différents :comme mère-fille ; instit-élève.
Détenu proche du refus/surveillant proche du missionnaire.
Confrontation pacifique.
Relation précaire car compromis.
Relation la moins figée.
Initiative du surveillant : établir un dialogue avec les détenus les plus difficiles.
Surveillants tentent d’établir une relation directe et plus souple.
Ecoute des revendications et des critiques, car surveillant souffre des absurdités du règlement, une liberté de parole est dégagée.
Confiance, parole donnée et respectée.
Reconnaissance des injustices = confidences.
Négociation = donnant-donnant.
[risque de dérapage].
Parole et engagement = équilibre
Surveillant n’est pas un complice.
Limites : réserves et prudence de la part des surveillants.
Détenus testent les matons, leur loyauté.
Relation avec les surveillants est une nécessité pour détenus.
Mais solidarité avec groupe des détenus.
Pression des deux camps.
- échange de service interrompu, si la parole du détenu non tenue.
- Règlement entre quatre yeux.
Relation directe et positive pour les détenus.
Mais rapport explicitement hiérarchisé(rapport mère enfant), discipline, éducation respect.
Relation basée sur la faveur et le refus.
Composante affective.

Les enjeux identitaires et relationnels au sein du milieu carcéral sont révélés par ce modèle. Le but de chacun est de valoriser son identité lors des interactions. Il faut négocier et travailler une image positive menacée d’effondrement dans une institution stigmatisante.

2 L’écriture : un moyen de renforcer l’identité menacée

Comme nous l’avons vu précédemment, la société carcérale abîme et délite le lien social.
La prison déshumanise, les détenus ne sont plus qu’un numéro d’écrous, ils sont morts socialement ; elle les infantilise (aucune initiative n’est permise ou bien les prisonniers connaissent la répression). Comme la écrit l’OIP (observatoire international des prisons), « La prison est une somme terrible de mutilations, d’humiliations et de privations ».
Dans ce monde clos et privatif, écrire va être pour certains prisonniers un moyen de conserver une identité jusqu’à là ébranlée par ce monde carcéral à part entière.
Pour le GENEPI « écrire, c’est sûrement l’un des meilleurs moyens de résister au non-sens de la vie en détention et de maintenir ouverte une fenêtre mentale sur l’avenir ».
Nous avons choisi d’aborder ce thème de l’écriture, surtout à travers l’étude de la correspondance entre les détenus et l’extérieur, car à travers nos lectures, le temps de la distribution du courrier est vécu par les détenus comme « une véritable lueur d’espoir dans la journée » je cite (un détenu).
Nous verrons tout d’abord la législation et les règles qui concerne l’écriture en prison, puis nous analyserons les différents apports de l’écriture à travers des lettres de prisonniers et enfin nous aborderons le thème de l’illettrisme en milieu pénitentiaire.

2.1 L’écriture en prison : la législation et les règles

La prison est une institution bureaucratique où toutes les démarches administratives sont centrées autour de l’écrit. Les détenus sont dans l’obligation de s’adresser par demande écrite pour consulter le médecin, l’infirmière , les éducateurs, le directeur…ou bien s’ils veulent bénéficier d’une permission de sortie par exemple.
Nous même, pour visiter la prison Saint-Paul, avons dû écrire à plusieurs destinataires différents pour bénéficier d’une « éventuelle » autorisation écrite bien sûr, que nous attendons encore ! Nous avons eu par téléphone toutes ces personnes qui nous répétaient « envoyez-nous un courrier pour que l’on tienne compte de votre demande », en revanche nous attendons toujours leur réponse écrite !

Le droit d’écrire et d’envoyer du courrier est récent pour les détenus. L’institution pénitentiaire a cessé de restreindre les communications écrites vers l’extérieur .

Voici un petit historique de cette évolution :
- milieu du XX ème siècle : l’institution carcérale privait le détenu de presque toute correspondance avec l’extérieur. Jean PRADEL (professeur de droit et de sciences sociales) nous dit que le détenu « ne pouvait envoyer à sa famille que deux lettres par dimanche dans les prisons de courtes peines et une seule par dimanche et jour férié dans les maisons centrales (…) En outre, dans les maisons centrales, la correspondance avec les avocats était interdite ».
- 1973 : le comité européen pour les problèmes criminels (définit les règles de bienséance à respecter en ce qui concerne le traitement des détenus) rétablit le droit à l’écriture « les détenus doivent être autorisés à communiquer avec leur famille et toutes personnes ou représentants d’organismes ».
- 1986 : une circulaire « correspondances écrites, télégraphique de détenus, sortie d’écrits » stipule le bienfait de l’envoi et de la lecture de courrier pour le détenu, pour sa resocialisation. Ainsi, « les prévenus peuvent écrire tous les jours et sans limitation à toute personne de leur choix et recevoir des lettres de toutes personnes ».

Par ailleurs, cette liberté décrire et d’envoyer du courrier est restreinte par la censure( exemple sur les lettres qui nous ont été envoyées). En effet, l’administration pénitentiaire se réserve le droit de la lecture du courrier qui transite entre la prison et l’extérieur (sauf pour les lettres destinées aux autorités administratives ou aux avocats par exemple). Ce contrôle « a pour objet de garantir la sécurité des personnes ou celles des établissements pénitentiaires et porte, pour ce faire, sur le contenu des plis et la teneur des informations qu’ils contiennent » (circulaire de 1986). Toutefois, cette lecture qui était systématique est à l’heure actuelle éventuelle.
Si l’agent chargé de lire les missives découvre une correspondance qu’il juge ne pas être de nature à être communiquée, la lettre ne sera pas envoyée au destinataire.
En 2001, Monsieur BADINTER se vit retourner le courrier qu’il avait écrit à JC MITERRAND pour, soi-disant, mauvais libellé du numéro d’écrou ou de la cellule.

Cette censure peut être une source de conflits supplémentaires envers les surveillants chargés du contrôle du courrier. Comme nous l’avons vu dans la partie précédente, cette tension peut renforcer la relation un peu perverse entre les détenus et les surveillants. Encore une fois, nous constatons que l’humain intervient car « selon le délit commis, la peine endurée et la personnalité du détenu, les surveillants n’exercent pas le contrôle des lettres de la même manière » [1].
De plus, il existe une inégalité devant la correspondance. En effet, en fonction du lieu où l’on subit sa peine, le courrier sera plus ou moins long à parvenir aux détenus. Par exemple, pour les prisonniers des maisons d’arrêt, les lettres peuvent mettre plus d’un mois avant d’arriver à destination alors qu’en centre de détention, elles ne mettent que trois jours.

En outre, un problème se pose lorsque les prisonniers font l’objet de transfert d’une prison à une autre. Les familles n’étant pas au courant tout de suite du changement d’adresse du détenu, la correspondance peut être très longue à lui parvenir.

Les détenus vivent toujours dans l’incertitude que leur lettre est bien arrivée à destination. S’ils n’ont aucune réponse, rien ne peut leur certifier que leur courrier est arrivé aux destinataires. Ainsi, plusieurs détenus réclament la constitution d’une liste des dates des courriers reçus.

Avec cette censure du courrier (lecture par les surveillants), nous pouvons penser trouver dans les lettres des prisonniers des auto-censures. Quand nous savons que notre lettre peut être lue par un tiers, nous ne mettons pas le même contenu à l’intérieur. Quant est-il pour les détenus, que trouvons-nous dans leur lettre ?

2.2 Pourquoi écrire en prison ? (les apports de l’écriture)

Dans cette partie, nous avons essayé de catégoriser les différents apports de l’écriture. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur des corpus de lettres et nous avons tenté de les analyser. Nous vous lirons quelques unes de ces lettres pour étayer nos propos.
Nous nous sommes principalement axés sur l’étude de la correspondance et dans une moindre mesure sur celle de textes ou poèmes.
Nous avons dégagé 6 bienfaits que l’écriture peut procurer, ils se recoupent dans certaines lettres et dans d’autres, nous pouvons observer la dominance de l’un ou de l’autre.

2.2.1 L’écriture comme dépassement de soi

Cette partie nous montre que, pour certains prisonniers, écrire est vital. Nous allons voir pourquoi.
Ecrire c’est créer quelque chose qui vient de soi. C’est sortir quelque chose qui vient de l’intérieur, à l’extérieur. « La création est la seule solution qu’ont trouvée, et de tout temps, les humains, pour tenter de résoudre les paradoxes psychiques auxquels ils sont confrontés » [2].
« L’écriture est notre miroir. Je me renvoie mon image et je l’interroge » [3]. Par l’écriture, nous pouvons prendre du recul par rapport à nos actes qui sont maintenant écrits là devant nous en noir et blanc. « L’écriture, c’est la trace de la parole intérieure » [4].
La matière première de l’écriture n’est autre que nous-même : nos pensées, désirs, angoisses…sur lesquels sont mis des mots.
L’écriture est une activité pauvre par le peu de moyens qu’elle demande mais riche par le dépassement de soi qu’elle exige.
L’écriture c’est donc une force, un moyen de tirer partie d’un isolement contraint. Pour les détenus, écrire, c’est une forme de liberté qui leur est donnée. La liberté d’écrire leurs pensées, c’est une manière pour eux de s’évader par l’esprit, de passer outre les barreaux de leur cellule.
Pour Arnaud TELLIER [5], psychologue clinicien, face à l’événement traumatique qui fragmente le sujet, le démolit ou va jusqu’à le nier, l’écriture s’impose comme un travail psychique de renouage, de liaison. « L’écriture participe à la reconstruction d’une activité fantasmatique ».

« Ecrire, ce n’est pas seulement produire un texte, quelque chose d’extérieur à soi, c’est aussi se produire soi-même, se manifester à soi et aux autres à travers la production même du texte » [6].
Cette écriture : dépassement de soi s’exprimerait dans les textes comme « laisser filer ce qui vient, de laisser couler les mots sans règles, sans syntaxe » [7] comme le dit un détenu « il arrive que la question de l’écriture en elle-même devienne secondaire quelle importe moins que ce qui surgit dans l’instant, sans soucis de grammaire ou de construction. Eclat de pensée, ellipse involontaire, jaillissement de la langue (…) On ne peut revenir sur une forme qui, dans le risque même de son approximation, a trouvé son langage et sa vérité ».
L’écriture pour Patrick JOQUEL, poète-enseignant, c’est « fixer ce frémissement de conscience, comme pour mieux se l’approprier, le faire sien afin d’aller un pas plus loin. Ecrire serait alors et avant tout accéder au je ».

Pour étayer nos propos, nous avons retenu un extrait d’un texte qu’a écrit une détenue « L’écriture est à la fois transgression, mais aussi, à un moment donné, coïncidence avec ce que l’on ignorait de soi, le plus profond de soi-même, là où réside peut être quelque chose d’inaliénable quelque soient les circonstances. A un moment donné on voit qu’il y a coïncidence de soi avec soi et c’est l’écriture qui fait toucher ce lieu de passage où il va y avoir, au-delà de l’identité éclatée et plurielle, une unité profonde qui fait qu’on va coïncider avec soi » .

2.2.2 L’écriture pour maintenir les liens avec l’extérieur

« J’ai peur, peur du futur, peur de mes peurs, peur de l’homme parfait, peur de l’amour, J’ai peur que l’on m’oublie » poème écrit par un prisonnier du centre pénitentiaire d’Aiton en Savoie.
Ce poème est un bon préambule à cette partie. Nous allons voir pourquoi le courrier a tant d’importance.
Le détenu est enfermé dans un monde clos, totalement restrictif, il est en marge de la société, il n’en fait plus partie.
Il est vrai qu’être exclus de son milieu, de sa famille, c’est ne plus être considéré comme en faisant partie, on a l’impression de perdre sa place, que l’on nous oublie. Ainsi, dans la correspondance, le détenu cherche à conserver des attaches avec le monde extérieur.
Le GENEPI explique sur son site pourquoi il faut écrire à un détenu :
« Un détenu est quelqu’un qui a tout perdu : sa liberté, son identité, sa place dans la société, ses amis, ses proches jusqu’à ses habitudes alimentaires.
L’incarcération le sépare de la réalité extérieure dans laquelle il faudra pourtant reprendre pied lorsque sa peine sera accomplie. Mis pour un temps à l’écart de la société, le détenu ne doit être ni oublié, ni abandonné. La correspondance lui permet de se relier au monde, de sortir de son espace clos où le temps se déroule sans repères.
Grâce à la correspondance qu’il choisit librement, le détenu retrouve un lien avec la société. Il entre en relation avec une personne qui ne le juge pas, pour laquelle il ne porte aucune étiquette, à laquelle il peut se confier. Cette démarche peut l’aider à retrouver un sens à sa vie.
Alors que les autres liens avec l’extérieur ont souvent disparus, le détenu peut sortir de sa solitude et construire, dans le respect mutuel, une amitié qui peut perdurer au fil des transferts d’un établissement pénitentiaire à l’autre ».

Ce désir de rester en lien avec sa famille est aussi un besoin d’espérer y revenir au moment de sa libération. La réinsertion sociale après la prison commence par le maintien des liens avec l’extérieur. La prison le « désinsère » alors que la correspondance lui assure sa réinsertion.
De plus, on remarque que les suicides en prison se font lorsque les détenus sont dans les quartiers d’isolement, coupés de tout.

A travers le courrier ; le détenu peut s’envisager un avenir. Ecrire, c’est garder une porte ouverte sur l’extérieur, car en prison l’horizon rattrape le détenu.

Lettre de Loïc LE RIBAULT (en annexes)
Lettre de Idora (en annexes)

2.2.3 L’écriture cathartique

La méthode cathartique a été instaurée par FREUD et BREUER, nous allons vous résumer comment elle a émergée et en quoi consiste t-elle : le cas « Anna O. ».

L’emploi du temps en prison laisse une grande part à la réflexion, à sa pensée la liberté de s’exprimer. Le détenu est souvent seul et peut penser sur lui-même, sur les raisons de son enfermement, sur ses délits. Dans ses réflexions, il peut s’autoanalyser. Très souvent le prisonnier va coucher ses pensées sur le papier. Le fait d’écrire ses fautes va lui permettre de prendre du recul et ainsi essayer de déculpabiliser (remarque de Saïd-André un détenu). L’écriture va fixer les idées et les images qui le traversent, mettre la pensée au clair.
« Quels que soient les actes que nous ayons pu commettre, notre identité n’est donc pas fixée une fois pour toute. On n’est pas délinquant ou criminel à perpétuité. L’écriture peut être le moyen de se réapproprier son identité en la réinventant » [8]. Le premier défi à relever pour qui aspire à la liberté, c’est de s’affirmer comme le sujet de son propre discours, ce qui n’est pas évident après avoir été jugé, médiatisé éventuellement.
Ecrire sa faute, c’est sortir de soi le mal que l’on a pu faire, c’est en quelque sorte se le « désapproprier » (remarque du détenu : c’est avant tout pour prendre plus conscience de son tort). L’écriture cathartique, libératrice, purificatrice est essentielle pour continuer à se supporter, car comment vivre heureux si on a pour image de soi celle d’un criminel ?
L’écriture peut ainsi se révéler une formidable thérapie ou psychothérapie. La vertu curative de l’écriture semble principalement liée à une fonction cathartique.
Kathleen ADAMS, psychothérapeute américaine et fondatrice du « Center for journal therapy » nous décrit l’écriture cathartique qui « permet le déversement libre des sentiments et des émotions où l’on écrit en étant à peine conscient des mots qui se dessinent sur la page et où la relecture est plus une surprise et découverte qu’un retour sur soi. »

Lettre de Joël

2.2.4 « L’écriture-défoulement »

Ce type d’écriture est surtout employé par les détenus pour sortir la haine qui les ronge.
Lors de la lecture de « L’amour enchristé », nous avons senti toute la rage de l’écrivain à travers ses mots « quand la réalité couche avec l’horreur, il faut tremper sa plume dans la peur, les larmes, les cris, la boue, le sang et ça cogne ! Je connais cette vérité-là, qui te déchire et qui t’écrase, qui te fait vaciller entre rage et envie de mourir. Mes mots sont ce qu’ils sont. Un innocent que l’on a martyrisé ne parle pas, ne sait plus parler, il hurle ».

Ces lettres, pleines de haine, ne sont pas censurées car les détenus expliquent que l’administration préfère la virulence des mots employés dans les lettres plutôt que la violence physique qui s’exprimerait d’autant plus si elle n’était pas un peu extériorisée dans les écrits.
Michel, un détenu écrit « chacun ici exprime son chagrin ou même sa colère par des poèmes en mauvaises strophes, ou par d’amer courrier, que maintenant la censure laisse passer car elle a compris qu’il fallait mieux l’explosion du détenu par ses capacités intellectuelles ou manuelles, que l’explosion corporelle, et c’est un grand bien ».

2.2.5 L’écriture : témoignage du vécu en prison

A moins d’y avoir été soi-même enfermé, il nous est impossible d’imaginer l’horreur de la prison. C’est avant tout pour cela que certains anciens prisonniers écrivent des livres, crée des associations…Ils veulent nous tenir au courant de la misère qui y règne. Ils nous délivrent ce qu’a été leur quotidien. Ils souhaitent dénoncer des conditions de détention inhumaines.
Pour toutes les personnes ayant vécu des traumatismes (viol, camp de concentration, prison…), nous retrouvons ce besoin de parler, de communiquer, de révéler l’horreur d’une situation pour que celle-ci ne se reproduise plus.
L’écriture a été inventée pour laisser une trace dans l’histoire, et à travers tous ces écrits, lettres, poèmes, nous retrouvons cet objectif.
L’écriture se substitue plus souvent à l’oral.
Arnaud TELLIER, dans son ouvrage Expériences traumatiques et écriture nous livre des informations. Pour lui, l’écriture est d’abord un témoignage. L’écrit s’impose devant l’impossibilité de dire, de parler. En effet, pour lui, écrire, c’est se protéger de l’affect insoutenable auquel est confronté celui qui témoigne oralement. Dans le témoignage oral, le sujet est confronté à sa propre voix qui porte l’affect à l’insu de celui qui parle.

2.2.6 L’écriture-réinsertion

Lors de nos discussions avec les détenus et les personnes de l’association Ban public, l’écriture nous est apparue comme un excellent moyen de s’en sortir. En sachant lire et écrire, les anciens détenus peuvent se réinsérer beaucoup plus facilement. Ainsi Saïd nous dit que « la pratique de l’écriture m’a beaucoup apporté, en termes d’acquis, au niveau des différentes études menées en autodidacte, de connaissances nouvelles, au niveau de l’application du droit, au niveau de ces amitiés nouvelles qui se sont tissées au fil de mes correspondances (…) Les quelques connaissances n’ont pu être possibles que par la pratique de la lecture et de l’écriture. Par l’écriture encore, j’ai pu initier la création du CARD (comité d’aide à la réinsertion des détenus) que je dirige depuis l’intérieur d’un établissement pénitentiaire. »
Anecdote de Saïd-André sur l’écriture qui a permis aux détenus d’une prison de voir leurs conditions s’améliorer.

Après avoir analysé les différents apports de l’écriture pour un prisonnier, nous allons aborder le thème de l’illettrisme.

2.3 Le problème de l’illettrisme

Nous avons décidé de faire cette partie car il faut préciser que tout ce que nous avons dit précédemment sur les apports de l’écriture ne concerne qu’un petit nombre de détenus qui savent lire et écrire à un niveau suffisant.
Il est important de rappeler l’hétérogénéité des populations incarcérées. L’accès à l’écrit est bien évidemment limité aux personnes ayant appris à lire et à écrire, ce qui ne représente pas la majorité des prisonniers.

Le tableau [9] qui suit nous donne des indications concernant le niveau d’instruction des détenus : 

Le GENEPI nous donne comme informations (chiffres du premier juillet 2001)
Les détenus présentent un niveau d’étude et de qualification très faible :
- 15,5 % d’illettrés déclarés
- 42,1 % sont du niveau primaire
- 42,3 % sont du niveau collège ou supérieur
Illettrisme :
- 39,9 % des entrants se situent en-dessous du seuil fonctionnel de lecture
- 20 % des entrants sont en très grande difficulté au niveau des mots

Avec cet important taux d’illettrés, l’administration pénitentiaire se donne pour objectif de former la population carcérale, connaissant tous les bienfaits et les possibilités offertes aux détenus qui maîtrisent la lecture et l’écriture.

Les actions de l’administration pénitentiaire pour essayer de solutionner ce phénomène sont diverses.
Tout d’abord, la convention signée en 1995 par le ministère de la Justice et le ministère de l’éducation nationale a permis de créer des UPR (unités pédagogiques régionales) ayant pour objectif de dispenser les formations initiales et de préparer aux diplômes de l’éducation nationale. Une mission de l’éducation nationale : plus de 330 enseignants à plein temps et 700 vacataires de l’éducation nationale dispensent environ 340 000 heures sur l’année scolaire.

De plus, des associations comme le GENEPI (associations d’étudiants bénévoles) ont pour mission de former les détenus par l’écriture sous forme d’ateliers ou d’animations (cf en annexes).

Ainsi, le travail des étudiants bénévoles permet de combler le manque de professeurs.
Voici les 4 axes prioritaires du GENEPI :
- lutte contre l’illettrisme
- action auprès des mineurs et jeunes détenus
- enseignements à tous les niveaux secondaires et supérieurs
- formation de formateurs

Cependant, les cours et autres interventions extérieures restent bien trop limités pour répondre aux situations d’indigences face à l’écriture et aux besoins éducatifs et culturels d’une grande majorité d’individus.(remarque de David, ex-détenu : lettre)
Comme l’a écrit Jean-Claude (un détenu) : « en prison, il me semble que c’est ceux qui ne savent pas lire qui sont le plus énervés (…) La lecture, c’est le seul moyen légal d’évasion et c’est l’enrichissement personnel. »

Mais comme me l’a écrit Saïd-André, un détenu avec lequel j’ai eu la chance de correspondre « Pour la plupart d’entre eux (les prisonniers), le rapport à l’écriture représente une véritable corvée, presque une souffrance…Leur excuse est de dire qu’il n’y a plus grand chose à raconter sur leur expérience tant la vie en milieu carcéral est vide de tout événement méritant que l’on s’y arrête. D’une certaine façon, ils se sont crées d’autres murs, à l’intérieur d’eux-mêmes, que ceux de la prison et je ne suis pas sûr qu’ils réussissent un jour à en sortir ».
Pour ces personnes, le problème n’est pas l’illettrisme, mais la paresse, la fatigue intellectuelle car la prison use.

Conclusion

La prison se définit comme un lieu d’intransigeance, de renoncement, de brutalité, de sectarisme, d’absence de directives et de concertation.

La prison provoque un enfermement sensoriel, tous les sens sont distordus, sauf l’ouïe. Les détenus ont des troubles de l’espace et du temps.
La prison déstructure et vide de l’intérieur. En prison le détenu perd le goût de tout même du contact.
Malgré tout, la santé vieille prison insalubre, est souvent préférée par les détenus à des prisons flambant neuves avec mini-frigidaires, W-C et cabinet de toilette, mais où l’informatique a remplacé le surveillant : ils préfèrent avoir leur repas servi par un autre homme plutôt que de le voir arriver par un guichet ouvert électroniquement, il préfère glisser derrière un surveillant plutôt que de se glisser tout seul par sa porte qui s’est ouverte de loin. Les détenus ont besoin de contacts humains. Avec la féminisation de la profession, les détenus profitent de meilleurs contacts avec les surveillantes (d’après les détenus).
La prison ne devrait plus neutraliser et soustraire des individus jugés dangereux, mais les réinsérer.
Les échanges de lettres (aspect divertissement)ne sauraient suffire pour assurer la survie identitaire. Le personnel et les détenus semblent avoir un sort étrangement lié, ainsi l’amélioration des conditions de détention serait bénéfique pour tous.

Par ailleurs, on voit toute l’importance de l’écrit pour les détenus, les personnes ayant connues l’expérience traumatisante de l’incarcération.
Ecrire, c’est se redécouvrir, se fabriquer une nouvelle identité qui a été souvent bafouée, c’est témoigner de l’horreur que l’on a vécue. Ecrire, c’est aussi s’en sortir (psychologiquement et socialement).
On voit donc l’importance du langage écrit, même si, comme l’écrit Primo LEVI « (le langage) manque de mot pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme ».

Ouverture : Rapport Woolf : commission d’enquête "sécurité, contrôle et justice"

Il innove en mettant l’accent sur les mesures destinées à rendre le système des prisons plus ’juste" plutôt que de renforcer les mesures de sécurités.

La réflexion se déplace vers une analyse beaucoup plus globale sur le fonctionnement de la prison, "donner davantage de place à des processus de communication entre les différents partenaires [plus spécialement détenus/surveillants], plus de transparence dans les décisions.

Les stigmates de la prison, même après la sortie, font obstacle à l’échange.
Il est difficile de vivre avec les autres, avec soi-même, négocier sa part de responsabilité, oublier, vivre avec le remords.

Notes:

[1] Citation du mémoire

[2] Simone MOLINA dans l’espace intersectoriel de création artistique de Montfavet (84) (source : internet)

[3] Dominique VAUDOISET (graphologue), source : internet « les états généraux de la psychanalyse, 2001 »

[4] Simone MOLINA dans l’espace intersectoriel de création artistique de Montfavet (84) (source : internet)

[5] in expériences traumatiques et écriture

[6] GENEPI : internet

[7] Simone MOLINA dans l’espace intersectoriel de création artistique de Montfavet (84) (source : internet)

[8] GENEPI, source : internet « pourquoi écrire en prison ? »

[9] source mémoire