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Pratiques culturelles

"La poésie contre les prisons" de Serge Pey

Mise en ligne : 18 December 2002

Dernière modification : 17 August 2006

Texte de l'article :

Contribution au débat

Suite à un article par Sylvie Roux dans la Dépêche du Midi, me faisant accréditer ou soutenir, à travers des propos prêtés à Claude Labres, la transaction de la prison Saint Michel en atelier d’artiste, je tiens à démentir radicalement tout soutien moral à ce projet.

Les lieux de souffrance de l’humanité ne peuvent pas être les lieux de son divertissement. Les fantômes des suicidés de la prison hanteront longtemps ces murs pleins de sueurs, d’ongles et de cauchemars : cris des droits communs, des toxicomanes, des malades mentaux, des guillotinés, des avortées, des juifs, des espagnols et des italiens antifascistes des résistants, des suicidés de la société.

Etant intervenu quelquefois, dans cette construction de la barbarie pour partager des poèmes avec les détenus, j’ai connu trop leur souffrance.

Une architecture n’est pas un espace neutre que l’on peut transformer selon nos désirs, elle est un espace symbolique de la contradiction sociale et esthétique.

Tout artiste est avant tout un casseur de prisons : prisons de l’art, prisons de la mode et de la culture, prisons de l’idéologie dominante, prisons des artisans de l’expropriation du capital, prisons où sont toujours enfermés les participants de la fête critique des peuples.

Si l’art ne participe pas à la libération totale de l’humanité sous tous ses aspects, il cesse par là-même d’exister en tant qu’art.

Jamais je ne pourrai célébrer la beauté que se donne l’oppression.

L’architecture de la prison Saint Michel a été conçue pour la surveillance, la mort, la torture et la privation de liberté.

Le judas, à travers lequel le « maton » épie le détenu, est le même que celui de l’œil du voyeur de notre société malade. Les gardiens seront devenus simplement tout d’un coup plus nombreux et les spectateurs des nouveaux gardiens de l’art.

La poésie, elle, reste du côté des « Voyants », des « Passants considérables » et des « Verts voyous des près ».

Transformer son lieu d’oppression en exercice de sa liberté, ou, se faire octroyer par l’état un lieu d’oppression pour exercer sa liberté, sont deux attitudes diamétralement opposées.

Toute liberté s’arrache sur les barricades de l’espoir.

Ainsi les militants irlandais qui avaient transformé leur prison de Long Kesch en université.
Ainsi Nazim Hikmet dans les camps de concentration Turcs.
Ainsi les écrivains de l’archipel du Goulag.
Ainsi Jean Genet ou Abdelatif Laabi.

Je ne sacralise ni l’art ni les artistes : ceux qui se prêteront à cette occupation seront objectivement des collaborateurs et les cireurs de chaussures d’un système répressif, même si on peut les voir d’avance utiliser leur situation de privilégiés pour dénoncer ce lieu en manque d’inspiration.

L’art est une utopie et une poétique de la vie. L’art transforme le monde. Il est le courage d’un impossible du réel. Il est une éthique et un honneur.

La réflexion de Foucaud, autour de l’enfermement et de a folie, est ici encore confirmée : c’est le même architecte qui a construit la prison de Toulouse et son hôpital de fous où mon ami le poète Jiri Volf fut enfermé.

Des abattoirs à la prison, décidément l’imagination de nos politiques est significative de la place symbolique qu’il réserve à l’art et à sa relation avec les hommes.

La plus belle œuvre d’art, que pourraient faire les artistes, serait d’inviter la population toulousaine à détruire Saint Michel, dans un happening géant, à coups de masse comme pour la Bastille ou la colonne Vendôme sous la Commune.

Détourner une architecture est une illusion de faussaire. Tout artiste connaît l’efficacité symbolique que possède l’œuvre d’art. On ne crée pas impunément n’importe quelle forme. La forme agit sur les individus comme direction de libération ou d’oppression.

De plus, la mémoire historique nous apprend, que même aménagé en atlier d’artiste, cet édifice de la terreur pourrait encore retrouver sa fonction première, en enfermant les contestataires de l’avenir, un jour de liberté collective.

Tout artiste qui signera son travail à l’intérieur de la prison Saint Michel sera objectivement un « maton » invisible de la régulation sociale.

Après l’étalagisme dominant, la célébration de la vitrine et de la marchandise, Toulouse, qui s’est illustrée dans l’art plafonnier et horoscopal de la place du Capitol, ouvre une nouvelle tendance de l’art contemporain : le matonisme.

Le choix symbolique pour les artistes, des abattoirs et de la prison, entre le cri des cochons et celui des hommes, est significatif de la mauvaise conscience dune société qui résout ainsi les contradictions posées par son éthique.

Symboliquement, le pouvoir dans sa « bonne intention », en voulant dépasser le symbole de l’oppression et célébrer celui de la liberté, dit encore et malgré lui, que la place de l’art est dans l’abattoir et la cellule.

même si les barreaux deviennent de l’or et le gémissement des animaux la couleur rose des installations, la clef de Barbe bleue est toujours pleine de sang. Ce sont toujours les mêmes qui tiennent le trousseau.

En exposant une illusion de la liberté dans d’anciens lieux de la terreur, le pouvoir, représentant et organisateur de la répression, désigne par un acte inconscient les lieux où il veut que se termine vraiment toute libération.

Pour parachever ce choix, et si on continue à psychanalyser les signes de son désirs, l’Etat local, uni dans une union sacrée symbolique, et toutes tendances politiques confondues, devrait attribuer l’Hôpital psychiatrique Marchant, en face de l’AZF, à un groupe de théâtre pour fêter définitivement la mauvaise conscience de sa libération.

La trilogie pourrait être complètement jouée.

Nous savons que les baguettes sont déjà distribuées et que les chorales sont prêtes au pire.

Quant à nous, nous continuerons à chanter faux.

Il ne manquerait plus, dans ce concert d’oreilles d’ânes, au centre du parloir de l’horreur carcérale, avec ses miradors et ses cachots de double peine, que la prison Saint Michel prenne le nom d’André Malraux.

J’ai toujours aimé cet écrivain toxicomane, voleur et trafiquants d’antiquités indochinoises, aventurier et homme d’honneur, aviateur de la guerre d’Espagne, dont un des gestes les plus transparents fut, en manque de munitions, de lâcher des poèmes au-dessus des tranchées fascistes. L’espoir-résistant de l’auteur de « La corde et les souris » ne passait pas par ses réutilisations dérisoires.

Pour l’Etat, la différence entre un gardien de musée et un gardien de prison n’est que celle d’une casquette.

Comme Rimbaud nous serons toujours des déserteurs et comme Villon nous aiderons le prisonnier à s’évader. Nous croyons que nos crayons sont les limes et que beaucoup de nos poèmes pendent encore sous les gibets.

Si on veut habiter aujourd’hui le nom de Saint Michel il faudrait tuer le dragon symbolique de notre société.

La prison reste ce monstre contre l’humanité en train de se faire. L’artiste qui produira son oeuvre dans ses cellules et qui « accrochera » sur les grilles des parloirs, cachera le fait qu’une autre prison se construit à côté pour remplacer celle qu’il occupe.

On ne tue pas le dragon de la société totalitaire en déféquant des œuvres dans son ventre, même si l’architecte en étoile, peut fasciner l’esthétisme neutre et abstrait des chercheurs d’espace et de sens.

Les « clochards célestes » suivent le chemin d’autres étoiles.

Serge Pey
Toulouse 11 septembre 2002