14249 articles - 12260 brèves

La danse en milieu carcéral

Mise en ligne : 4 April 2002

Dernière modification : 24 August 2003

Auteur : Claire Jenny

La compagnie Point Virgule, dirigée par Claire Jenny, intervient depuis 1995 au sein de différentes prisons d’Ile de France. Dans ce cadre, elle a réalisé 6 sessions intensives à la maison d’arrêt des femmes de Fresnes - entre quinze jours et trois semaines d’interventions quotidiennes -. Chaque projet a abouti à la conception et à la présentation au sein de la détention d’une pièce chorégraphique mêlant les détenues investies et les artistes de la compagnie en écho avec les thématiques de leurs créations professionnelles.

Texte de l'article :

Paradoxe de départ : impulser le libre arbitre dans un univers où la contrainte est la règle.

La prison est un contexte particulier, où l’enfermenent et ses nombreuses conséquences portent atteinte à l’équilibre de l’être. Comment impulser une vitalité (étouffée) une féminité (bafouée), l’humanité ? Dès le commencement de la recherche créative, les détenues nous livrent, nous balancent les maux de leurs corps. Des regards qui n’osent plus s’aventurer, qui ne projettent plus. Qu’est-ce qui peut résister quand l’espace de vie est rétréci, quand tout tourne en rond ? Des corps qui ne savent plus se poser, souffler, dans l’attente obsessionnelle du lendemain inconnu, une attente scandée par l’organisation extrême du quotidien. Des sens qui dépérissent de ne plus pouvoir s’exercer, de ne plus ressentir et de ne plus donner chair à la féminité. Plus de peaux à toucher - celles des enfants, des amants..., plus de parfums à respirer. Mais le harcèlement des sons oppressants, des portes qui se ferment, des détresses assourdies qui éclatent.

Les "mots des corps" sont donnés dans une immédiateté qui célèbre l’aspiration aux plaisirs retrouvés. Cette matière de danse (ces états) ne se cherche pas, ne se questionne pas. Elle est là, brute et complexe, profonde, sincère, inconsciente. Elle est tout sauf anodine. Elle ne se dévoile pas au hasard, elle choisit le regard de celui qui va accueillir, l’un ou l’autre des artistes de la compagnie, tous différents mais réunis par le même désir de partager les doutes d’une danse vivante, en devenir. Le projet de danse interroge sans cesse le sens des conditions d’isolement, d’enferment, leurs finalités. L’"artiste", en porte-à-faux dans ce milieu carcéral organisé et hiérarchisé, détourne les objectifs de la détention. Subversif, il modifie les fonctionnements, il redonne vie aux perceptions sensorielles, aux relations.

Le projet est de s’engager ensemble dans un processus de création. L’enjeu de l’écriture chorégraphique, acte inhérent à tout ouvrage artistique prend alors tout son sens. Petit à petit, l’équipe artistique doit oeuvrer avec toute la délicatesse de sa pratique sensible pour guider les affects dans une juste distance. Il ne s’agit pas seulement de donner la confiance de dire et de faire, de dépasser les inhibitions dans ce cadre où toute initiative est suspecte. Au cours de ce temps de composition, les choix personnels et libres s’opérent, les relations s’imaginent, se forgent. Chacune se réapproprie ou s’approprie un regard spécifique et particulier sur elle-même, par elle-même. Au jour le jour elles proposent, acquièrent une autonomie, des éléments de référence identitaire qui émergent et dialoguent avec le groupe. Elles prennent confiance dans leurs capacités à aboutir, à finaliser, dans ce temps suspendu où demain est important, où l’avenir retrouve une signification, même à court terme. Une fois dévoilées, leurs souffrances et leurs aspirations aux plaisirs individuels se contrastent et/ou se nuancent par l’écriture collective du projet communautaire. Une vraie rencontre s’opère entre les fragilités de l’équipe artistique et les désirs d’expression des détenues. Chacun se nourrit de la découverte de l’autre, des engagements individuels, de l’histoire du groupe.

Tardivement, après avoir exploré, composé, distancié, des matières corporelles, après avoir éprouvé "l’évasion" du temps magique de la représentation, les langues se dénouent et parlent des corps, du sien, de celui de l’autre. Une brèche s’ouvre dans la méconnaissance corporelle qu’entretient l’institution carcérale ; les projets d’avenir, personnels ou collectifs, nouveaux, ailleurs, différents, auront l’appui de cette expèrience possible...

Cette aventure artistique n’est pas exceptionnelle. Elle peut, dans des proportions différentes, questionner le sens de toute action chorégraphique menée par des artistes au sein de milieux particuliers, régis par un cadre, des régles spécifiques et contraignantes...