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L’heure fuit ; le temps s’évade...

Mise en ligne : 24 September 2003

Texte de l'article :

Information – PRISON-JUSTICE n° 82 – septembre 1997
ARAPEJ-ILE DE France
Association réflexion action prison et justice – Membre de la FARAPEJ

DES JOURS ÉTRANGES
D’un détenu de la maison d’arrêt des hommes de Fleury-Mérogis

La condamnation repose dans l’esprit du censeur et de l’incarcéré sur le rapt du temps. Le temps est donc l’ennemi de l’homme.

En liberté, il lui sert entre autre à œuvrer mais en prison c’est un reproche permanent. Une accusation latente. Il nous faut donc l’occulter le plus possible pour ne pas en être victime. C’est la raison pour laquelle la plupart des détenus arrête l’horloge de la vie, crée une espèce de parenthèse, un monde intérieur où il abolit le temps. La résurrection au sens général n’est-elle pas le symbole de la vie. Etrangement les jours sont plus courts que dans la vie “ normale ” mais beaucoup plus “ lourds ”. Les bonnes et rares choses réconfortantes ne sont que des flashs que l’on s’efforce de prolonger car la tristesse est terriblement efficace pour détruire. Les mauvaises choses s’amplifient comme si le corps devenait une caisse de résonance. Dans sa lutte contre la déchirure et la souffrance, il n’a le choix qu’entre l’acceptation contre nature (intoxication volontaire, auto-réprimande, matraquage social) et la révolte naturelle car l’homme quoi qu’il ait fait ne se sent jamais coupable et donne très rarement son aval pour qu’on le mutile. Seule la fausse logique imposée par la société, l’éducation, perturbe sa vision des choses. Il ne peut lutter contre tous, alors comme l’animal en captivité il se soumet et ne refuse pas la main nourricière du dompteur. Plus la vie antérieure était gratifiante et plus la prison sera douloureuse. C’est ainsi que des gens ayant vécu de façon précaire sous d’autres latitudes ne trouvent peut-être pas les conditions de vie aussi difficiles. On s’en rend compte dans la décoration de la cellule. Pendant que certains essaient de recréer un confort intérieur donnant l’illusion de la liberté, d’autres ne font aucun effort pour décorer, atténuer la sécheresse des murs. Mais entre les deux existe toute une série d’attitude propre au vécu de chacun. Lorsque le détenu se résigne qu’il n’y aura plus de miracle, il défait sa dignité d’homme et allume en lui-même un “ moral de secours ” qui le persuade qu’il pourra recommencer sa vie et commence à faire le décompte sur son calendrier qu’il ose enfin regarder. Pour passer le temps, il devient friand d’activités diverses, se découvrant une âme d’intellectuel, d’artiste refoulé. Comme si tout cela était fait pour encenser l’homme “ grand ” qu’il aurait pu ou va devenir en dehors de savants calculs des remises de peine qui contribuent à l’enfoncer dans l’hypocrisie comportemental. Après avoir été un cachot, une geôle, un gouffre, la cellule devient une maison intime, qui abrite l’incubation des fantasmes, souhaits, désirs violents. Une tanière où l’on se retranche à l’abri des regards, insultes, réprimandes. L’œilleton ne fait plus sursauter, on ne se sent plus épié et jusqu’à ce que la porte s’ouvre on est le maître jaloux de son Royaume. Le corps devient extra-sensible à la moindre anomalie biologique et c’est plutôt par vengeance que l’on veut se rendre à l’infirmerie car la chair blessée n’est pas prêt de se faire léser sur le moindre droit. A la longue on acquiert une acuité mentale dont on ne soupçonnait pas l’existence. Mais n’oublions pas que ce n’est pas une généralité et que le contraire est courant. Il faut de toute façon se dire que l’homme qui a connu la prison est irrécupérable à partir du moment où il prend conscience qu’il n’est pas traité comme un homme mais comme un enjeu.