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Introduction

Mise en ligne : 27 September 2006

Dernière modification : 20 November 2010

Texte de l'article :

INTRODUCTION

Lorsque l’on envisage l’état de la recherche sur le monde criminel on est frappé par la fréquence des travaux sur la commission de l’acte et sur sa sanction pénale, mais également par la relative rareté des travaux portant sur les conséquences de cette dernière. On ne peut pourtant pas dire que cela est dû à une quelconque certitude sur le bon fonctionnement et les effets positifs de la sanction pénale. Il est notamment couramment admis désormais que la prison est, dans une large mesure, un facteur criminogène et que son influence immédiate sur les personnes qui y séjournent est essentiellement « désocialisante » et « déstructurante ». Si des travaux existent ils sont donc peu nombreux et portent souvent sur la récidive envisagée soit pour elle-même, soit en tant qu’indicateur de réussite des différents types de mesure existants [1]. Sur ce point on constate souvent une certaine assimilation entre absence de récidive et intégration sociale réussie. Tel n’est pourtant pas le cas, la récidive peut survenir aussi bien dans le cadre d’une insertion réussie que d’une insertion incomplète. De même, l’absence de récidive ne permet pas d’apprécier la qualité de l’insertion réalisée. Aujourd’hui la question du devenir social des sortants de prison revêt une importance particulière. Les critiques qui se multiplient à l’encontre du monde carcéral et les débats récents autour de la question de la libération conditionnelle appellent une réflexion plus approfondie sur les conséquences sociales de l’incarcération afin d’en déterminer les effets négatifs et d’envisager les éventuels apports nécessaires.
A l’inverse, la problématique générale de l’insertion est ancienne en sociologie et dépasse largement, tout en l’incluant, le cas particulier des sortants de prison. Plutôt que de s’inscrire dans cette démarche générale, il nous a paru préférable d’envisager cette problématique au travers de la question plus restreinte et plus pratique du retour à l’emploi. Dans cette optique l’emploi n’est pas considéré comme l’unique facteur d’insertion sociale mais comme le témoin de la mise en place par l’individu d’un certain nombre de liens sociaux fondamentaux. Ceci dit, une approche trop réduite de la question au travers, par exemple, d’une étude approfondie d’une structure particulière d’insertion professionnelle n’aurait pas été satisfaisante. Une étude plus globale intégrant la notion de parcours d’insertion semblait préférable. A cela trois raisons : tout d’abord les structures d’insertion professionnelle ne sont qu’exceptionnellement réservées aux sortants de prison, les publics y sont habituellement mélangés et la part des sortants de prison y est modeste ; il est ensuite difficile de définir précisément ce qu’est un sortant de prison dans la mesure où le passage en prison est rarement la seule difficulté sociale rencontrée par les personnes présentes dans les structures d’insertion professionnelle et que, même alors, cet événement peut être trop ancien pour que l’on puisse en tenir compte ; enfin et surtout, chaque étape du parcours d’insertion professionnelle des sortants de prison est largement conditionnée par les autres étapes de ce même parcours. En fait, ne pas
envisager les choses de façon globale aurait certainement permis de répondre précisément à la question des modalités d’accès à l’emploi, mais plus difficilement à celle des spécificités du public des sortants de prison accédant à un emploi stable ainsi qu’à celle des causes de cette spécificité.
Dans le cadre d’une analyse en parcours la question prépondérante s’est rapidement révélée être celle de la sélection à l’entrée des différentes étapes de ce parcours. Le choix d’un tel objet d’étude s’inscrit par ailleurs bien dans une démarche de sociologie du droit dans la mesure où règles juridiques et pratiques collectives s’y enchevêtrent pour former un processus de sélection cohérent et spécifique. Pour mener à bien cette étude on s’est appuyé ici sur deux supports essentiels. En premier lieu une série d’entretiens a été réalisée avec différents acteurs du parcours d’insertion professionnelle post-pénal afin de déterminer les traits marquants de celui-ci. Il ne s’agit pas ici, à proprement parler, d’une enquête qualitative mais plus d’une série d’entretiens exploratoires. En second lieu nous avons cherché à rassembler un maximum de données statistiques sur ce parcours d’insertion. Ce dernier travail a été rendu particulièrement difficile par la rareté des données statistiques existantes et par leur aspect disparate et souvent incomplet. Nous avons également procédé à une analyse des rapports annuels d’entreprises d’insertion des Hauts-de-Seine afin de compléter sur certains points les informations existantes.
Sur cette base, un raisonnement en trois étapes doit être mené. Avant tout il convient d’envisager l’existence et l’ampleur d’une sélection dans l’accès aux différentes étapes du parcours d’insertion professionnelle post-pénal. Cette étude, qui fera l’objet de la première partie de ce travail, nous amènera à décrire les différents acteurs de ce parcours et à montrer en quoi l’accès aux mesures qu’ils proposent est soumis à une sélection. Une fois cette mesure prise, c’est la nature de cette sélection qui sera déterminée dans le cadre de la deuxième partie. On procèdera pour cela à une série de comparaisons entre différents publics de quelques structures d’insertion post-pénal ou non, afin d’analyser les différences et les correspondances existantes entre ceux-ci et en déduire les critères de la sélection opérée. Enfin, l’intérêt de cette sélection sera évalué dans une troisième partie au travers d’une étude de ses mécanismes et du discours des acteurs.

Notes:

[1] On peut notamment citer : COMBESSIE Philippe, Sociologie de la prison, Editions La découverte, Paris, 2001 ; MARCHETTI Anne-Marie, La prison dans la citée, Desclée de Brouwer, Paris, 1996 ; KENSEY Annie et TOURNIER Pierre V., Libération sans retour ? Devenir judiciaire d’une cohorte de sortants de prison condamnés à une peine de trois ans ou plus, Direction de l’administration pénitentiaire, coll. Travaux et documents, Paris, n°47, octobre 1994