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Introduction

Mise en ligne : 23 March 2003

Dernière modification : 24 March 2003

Texte de l'article :

Introduction

1 - Problématique et hypothèses

Le thème du sida, abordé ici dans le cadre plus général de la santé et des maladies transmissibles en prison, a été exploré dans un premier temps à partir du seul point de vue des personnels (personnels de surveillance essentiellement, mais aussi personnels soignants). En effet, pour des raisons qui tiennent aux spécificités du contexte carcéral, il n’était pas envisageable de mener dans les mêmes établissements une investigation auprès des gardés et des gardants.

Cependant, et pour permettre une approche globale du rapport au sida, à la santé et aux soins en prison, ce premier travail devait être complété par la réalisation d’un même protocole d’enquête auprès des personnes incarcérées.

Cette recherche s’inscrit donc dans le prolongement de ces travaux engagés depuis fin 1994. La possibilité qui nous a été offerte de prolonger dans le temps notre recherche a permis d’intégrer à notre démarche une approche diachronique : l’entrée du VIH en prison a été contemporaine d’une évolution de celle-ci.

Associée à la forte augmentation du nombre de toxicomanes incarcérés, l’épidémie de sida a contribué à la révélation de la précarité sanitaire des populations emprisonnées et à la réforme des modalités de prise en charge sanitaire des détenus (loi du 18 janvier 1994). De plus, les progrès en matière de traitement du sida ont modifié l’image de cette maladie, image qui est aujourd’hui associée à celle des hépatites et de la tuberculose. Les informations diffusées sur les modes de transmission et les techniques de prévention ont été développées auprès des personnes incarcérées. L’exploration des attitudes et des pratiques face au VIH, et plus globalement face à la problématique de la contagiosité en prison, doit être articulée au regard de ces données.

C’est dans ce contexte que nous nous proposions, à l’occasion de cette recherche, de poursuivre deux objectifs :

• Identifier les représentations et les pratiques des personnes incarcérées face au VIH-sida et, au-delà, face à la santé dans l’institution carcérale, et ce dans un contexte de changement du système de soins.

• Dégager des informations utiles dans le champ de la prévention de la transmission du VIH, de la contagion des maladies, de l’éducation sanitaire des populations incarcérées et des modalités d’accompagnement du transfert de la mission de soins aux hôpitaux.

Le thème du sida est traité en tant qu’objet révélateur de problématiques et processus préexistants à son " entrée " dans l’univers carcéral : il en accroît la visibilité et intervient dans l’accélération des changements relatifs à la santé et aux soins. Les représentations du sida sont conçues comme des produits de l’activité psychique ici spécifiquement et différemment positionnés par rapport à cet objet : des personnes incarcérées, hommes et femmes. L’étude du rapport au VIH, aux séropositifs et aux malades, à la contagiosité de maladies, à l’entretien du corps et de la santé repose sur une double hypothèse : les représentations et pratiques sont imprégnées de la culture carcérale et en partie différenciées suivant la catégorie de sexe.

Notre recherche a été conduite à partir de la définition des hypothèses suivantes :

• La problématique de la contagiosité révélée par l’entrée du VIH-sida en prison, par le développement des hépatites et de la tuberculose, et explorée par nos travaux auprès des personnels de surveillance, trouve des résonances chez les personnes incarcérées. La surpopulation carcérale, en particulier dans les maisons d’arrêt, la promiscuité qu’elle induit dans des conditions de vie où l’espace personnel comme les conditions d’intimité et d’hygiène sont extrêmement réduites favorisent le sentiment d’être exposé à une possible contamination. Contraints à la cohabitation par un enfermement synonyme de confinement et sans autre information sur l’état de santé des codétenus que celle que ces derniers veulent bien donner, les personnes incarcérées peuvent appréhender une contamination physique de maladies bénignes ou graves.

L’exploration devrait permettre de repérer les représentations de ces maladies, leur hiérarchisation et les moyens perçus comme susceptibles de les prévenir. Le thème de la contamination physique peut être aussi entendu comme une métaphore de la contamination morale : le mélange dans les détentions des groupes d’âge, des ethnies, des catégories d’infractions confronte à des contacts avec des codétenus considérés comme indésirables. La référence aux maladies (somatiques et psychiques) peut contribuer à des processus de catégorisation et de discrimination sociale.

• L’incarcération introduirait à une modification du rapport au corps et à la santé. La population pénale, considérée comme population à risques en terme de santé publique, présente le plus souvent des tableaux cliniques lourds et a rarement eu accès aux dispositifs d’éducation sanitaire et de soins avant l’incarcération.

La prison apparaît alors synonyme d’accès contraint aux soins : de nombreuses affections y seront diagnostiquées à l’occasion de l’examen médical obligatoire pour tout arrivant. Séropositivité au VIH, tuberculose, hépatites, maladies sexuellement transmissibles, etc. peuvent être révélées aux détenus, et ce bilan de santé peut contribuer à un réinvestissement de l’entretien du corps et de la santé tout comme à une aggravation du choc carcéral et des réactions dépressives qui lui sont associées.

Si l’incarcération peut permettre une prise en charge sanitaire jusque-là absente ou défaillante, elle contribue aussi à l’apparition ou à l’aggravation de certaines pathologies : augmentation de l’angoisse qui peut prendre la forme d’hypochondrie, troubles sensoriels (vue, ouïe), troubles de la digestion, douleurs musculaires. Dans cette perspective, on peut faire l’hypothèse d’une représentation ambiguë du rapport santé-emprisonnement  : la possibilité d’une prise en charge thérapeutique, dans un contexte de menace d’altération de l’état de santé.

• Les représentations et modes d’usage de ce qui est " offert " par l’institution carcérale (et peut-être, plus généralement, compte tenu de la population concernée, par toutes les institutions) portent la marque d’une ambivalence qui imprègne tout, y compris les actes de soins proposés et réalisés. La valeur qui leur est attribuée est " contaminée " par l’image de leur lieu d’exercice. La prison comme cadre signifiant oriente les perceptions et les représentations. Dans un tel contexte, l’acceptation des examens sérologiques pourrait être favorisée ou empêchée suivant que l’offre de soin est perçue comme concomitante ou non à la proposition de l’investigation, suivant que le respect de la confidentialité paraît plus ou moins assuré.

De même, l’acceptation des traitements et de leur suivi serait influencée par la confiance que les personnes incarcérées accordent aux médecins, et, au-delà, au système de soins en prison, mais aussi à leurs codétenus. En effet, la promiscuité dans l’espace carcéral expose aux risques d’indiscrétion et de stigmatisation des malades, notamment de ceux perçus comme porteurs de maladies contagieuses.

La recherche devra ici explorer les processus permettant ou empêchant l’établissement d’une contractualisation de la relation de soin dans un contexte de transfert de la médecine pénitentiaire à la médecine hospitalière. Les effets de ce transfert au niveau des représentations tant de la qualité des soins offerts que des pratiques devront être identifiés.

• La temporalité apparaît comme une dimension essentielle dans le rapport à la santé et à la peine. Tout d’abord parce que les maladies à l’avenir incertain (telles que sida, hépatites) révèlent et intensifient la conflictualité du rapport au temps dans l’institution carcérale. Entre l’incarcération et la libération, le temps paraît suspendu dans l’attente comme pour en annuler les effets, comme pour tenter d’être à la sortie ce que l’on a été avant d’entrer. Mais ici, l’attente de la sortie est aussi un temps qui peut être vécu comme celui d’une approche de la mort. L’intolérance aux porteurs du VIH ne renverrait pas seulement à la crainte de la contamination mais au refus de supporter la présence quotidienne d’individus porteurs d’image de mort.

De plus, le temps de la détention est marqué par des étapes chronologiques qui auraient chacune un effet spécifique sur l’état de santé du détenu et sa demande en matière de soin. Il conviendra de distinguer ici le temps de l’entrée en prison, celui de l’attente du jugement en maison d’arrêt et celui de la peine et de la préparation à la sortie.

Enfin, et dans la mesure où la réforme sanitaire vise au développement d’une continuité des soins en prévenant toute rupture de la prise en charge lors du retour en milieu libre, il conviendra d’explorer à la fois les projets de suivi de leur santé tels que les construisent les détenus et les pratiques effectives telles qu’évoquées par les détenus lors de réincarcérations.

• Dans une perspective d’éducation sanitaire et de prévention, des actions ont été engagées intra-muros et peuvent contribuer à une amélioration du niveau de connaissance des personnes incarcérées sur les modes de transmission du VIH, des hépatites, sur la contagiosité des maladies, sur les dispositions préventives à mettre en œuvre. Cependant, le niveau de connaissance renforcé n’implique pas automatiquement une modification des pratiques en détention (consommation de drogue par voie intraveineuse, pratiques sexuelles, tatouage, " piercing ", partage de rasoir). Le développement des actions de prévention (accessibilité de préservatifs dans les infirmeries, distribution d’eau de Javel diluée) pourrait être freiné par l’anticipation d’une stigmatisation (de pratiques homosexuelles), d’une sanction (l’interdit de pratiques toxicomaniaques). La recherche devra explorer les facteurs favorisant le développement de la prévention dans une perspective de santé publique, et s’attacher à repérer le rôle joué par les pairs, les codétenus et les ex-détenus, tant en matière d’information que de prévention.

Enfin, il s’agit là d’une hypothèse transversale qui recoupe les cinq autres :

• Les représentations du sida, de la santé et les pratiques associées sont en partie différenciées suivant la catégorie de sexe. Les tableaux cliniques présentés par les détenus et les détenues ne sont pas exactement de même nature, le rapport au corps, à son entretien et la demande de soins, comme les relations établies avec les personnels portent la marque des identités de sexe.

2 - Méthodologie

La mise en perspective des données recueillies précédemment auprès des professionnels et ici auprès des détenus supposait la mise en œuvre d’une même démarche méthodologique.

Nous avons donc poursuivi, actualisé et complété la recherche bibliographique en nous intéressant non seulement à la documentation relative au VIH-sida en prison mais aussi aux travaux traitant de la problématique santé-précarité sociale, de la situation sanitaire des populations les plus exposées et de leurs rapports au système de soins. L’analyse de cette documentation est présentée dans un premier chapitre de ce rapport.

Nous avons eu par ailleurs des réunions de travail avec des représentants de l’administration pénitentiaire afin de déterminer les établissements qui pourraient être retenus pour l’enquête. Compte tenu de la prévalence reconnue du VIH, il nous a paru opportun de retenir deux maisons d’arrêt, l’une pour hommes et l’autre pour femmes, toutes deux situées en zone sensible, c’est-à-dire dans les régions où le pourcentage de détenus séropositifs est important (comparativement à d’autres régions).

Nous avons dans ces deux établissements visité les locaux des services de soins, mais aussi des cellules, des salles d’activités, ateliers, installations sanitaires, parloirs, cours de promenade. Nous avons rencontré des personnels de direction de ces maisons d’arrêt et des personnels de santé (médecins et infirmières) afin de recueillir des informations sur les caractéristiques de chacun de ces établissements, sur l’organisation des soins, sur leurs représentations des demandes en matière sanitaire.

Nous présenterons ici brièvement ces deux prisons.

La maison d’arrêt des hommes, située en zone urbaine, est un établissement ancien, de taille imposante. Sa capacité d’accueil théorique est de 1250 détenus. Elle en héberge actuellement environ 1300 alors qu’en 1989, il y en avait 2500. Cette diminution sensible est expliquée par la direction par l’ouverture de nouveaux établissements intégrés dans ce qu’on appelle " le programme 13000 " et par le fait que la qualification du délit d’Infraction à la législation sur les étrangers (I.L.E.) ne suffit plus à motiver une incarcération.

Les I.L.E. auraient, à une période précédente, constitué près de 80 % des motifs d’incarcération dans cette prison. Il reste que cette maison d’arrêt accueille toujours une population jeune et étrangère à 70 %, répartie en 82 nationalités. Il s’agit d’une population marginale, provenant essentiellement de milieux sociaux défavorisés.

Le temps moyen en détention est de 8 mois. Cinquante pour cent des détenus sont des condamnés en attente de transfert dans un établissement pour peines ou en attente de libération, ou encore ceux qui sont qualifiés par la pénitentiaire d’ " ingérables " et qui vont d’un établissement à l’autre quand ils ne paraissent pas pouvoir être intégrés durablement en maison centrale. Les autres 50 % des détenus sont des prévenus en attente de jugement.

L’évolution des catégories de délits dans cette prison est comparable à celle observée nationalement : diminution du vol, augmentation des Infractions à la législation sur les stupéfiants (I.L.S., près de 35 %) et des délits sexuels. Près de 90% des personnes emprisonnées ont déjà connu une ou plusieurs autres incarcérations.

Cet établissement se caractérise aussi par la vétusté de la majeure partie de la détention, l’insuffisance (24 douches pour 300 détenus) et l’état de délabrement des installations sanitaires, des conditions d’hygiène très problématiques. Régulièrement des campagnes de dératisation ou de lutte contre les cafards ou punaises sont menées sans que leur éradication soit vraiment atteinte.

La maison d’arrêt des femmes, située en banlieue d’une importante agglomération, appartient à une grande maison d’arrêt qui héberge environ deux mille détenus dont une centaine de femmes. L’image de cet établissement est celle d’une prison caractérisée à la fois par un turn-over de détenus dits " transitaires ", c’est-à-dire en attente de transfert dans un autre établissement, et par un régime disciplinaire plus strict que dans d’autres maisons d’arrêt.

La maison d’arrêt des femmes a été ouverte en 1987 suite à un mouvement des détenues d’une autre prison pour femmes. Les transferts des femmes incarcérées de cet établissement surpeuplé et en crise ont été réalisés en urgence et, depuis, la M.A.F. sert toujours au désengorgement de cette autre prison. Sa capacité théorique est de 100 places dans des cellules individuelles. Lors de notre séjour, environ 110 à 120 femmes y étaient incarcérées. On note une diminution des incarcérations depuis 1996 dans cette prison.

La durée moyenne en détention est de 4 à 5 mois pour les condamnées. Nombreuses sont les détenues qui ont connu plusieurs incarcérations. L’âge moyen est de 23 ans et les chefs d’inculpation sont bien souvent liés à la toxicomanie même si les infractions à la législation sur les stupéfiants sont finalement peu nombreuses.

Ces femmes incarcérées ont fréquemment eu une histoire de vie marquée par la violence, l’abandon, les ruptures. Nombreuses sont celles qui ont subi des viols, des incestes et diverses formes de maltraitance. Les personnels de direction et de santé s’accordent pour souligner que le tableau offert par les entrantes est celui du " bout du bout de la misère ", " de femmes abîmées, cassées ", " de situations plus dures que celles qu’on trouve chez les hommes ".

La détention de la M.A.F. est concentrée sur une seule coursive de trois étages, le rez-de-chaussée étant pour l’essentiel attribué aux différents services et bureaux, dont le service de santé.

L’entretien et l’hygiène des locaux contrastent avec l’état de la maison d’arrêt des hommes précédemment présentée. Si l’établissement est une construction ancienne, il n’a pas la vétusté constatée ailleurs. En réponse à notre remarque, il nous sera invariablement répondu que " les femmes sont plus propres que les hommes ".

L’investigation conduite dans ces deux établissements a dû composer avec les contraintes carcérales, et nos prévisions méthodologiques ont, pour partie, été adaptées en fonction des possibilités locales.

Notre principal outil de recueil de données a été l’entretien. Nous avons réalisé 35 entretiens individuels à la M.A.H. et 20 entretiens individuels à la M.A.F. ainsi que 3 entretiens collectifs dans chacun de ces établissements.

Nous envisagions la construction de notre échantillon à partir de différents critères :1/4 d’entrants, 1/4 de prévenus en attente de jugement, 1/4 de condamnés, 1/4 de sortants, chacune de ces catégories devant comprendre des primaires et des récidivistes. De même, nous avions prévu de conduire des entretiens collectifs d’arrivants et de sortants.

Mais ces prévisions, légitimes sur le plan de la rigueur méthodologique, devaient aussi prendre en compte la réalité du fonctionnement des établissements et des précautions qui doivent être nécessairement prises quand on travaille en milieu carcéral. Nous souhaitions tout d’abord éviter deux principaux écueils : ne rencontrer que des détenus " désignés " par les directions ou l’encadrement de ces établissements, et favoriser par notre mode d’approche des rumeurs sur l’état de santé des personnes rencontrées.

Nous avons donc privilégié un " recrutement " par volontariat et avons été très vigilants quant aux informations diffusées sur l’objet et les visées de notre étude. Après des rencontres avec les personnes de direction et de santé, nous avons convenu à la M.A.H. d’utiliser deux voies d’information et de sollicitation de volontaires : le canal de télévision interne et des affiches dans les services de soin. Les détenus souhaitant participer à notre étude prenaient contact avec une assistante sociale de l’U.C.S.A., soit directement, soit par courrier interne. Et nous les faisions appeler pour les recevoir en entretien individuel dans des salles ou bureaux qui nous ont été attribués par la direction.

A la M.A.F., ce sont les infirmières de l’U.C.S.A. qui ont accepté d’informer les détenues par une note écrite distribuée dans les cellules et de centraliser les demandes d’entretiens. L’information diffusée est présentée en annexe.

Dans ces deux établissements, nous avons donc après coup pu vérifier la diversité des situations au regard des critères préétablis (entrants/sortants, prévenus/condamnés, primaires/récidivistes) et non en amont comme ce qui avait été envisagé. La valorisation du " volontariat " nous a permis de travailler à partir de la demande des personnes rencontrées, ce qui a bien sûr favorisé la qualité des échanges et du matériel recueilli.

Nous avons aussi rappelé que l’objet de notre étude était la santé et les soins en prison tels que perçus et vécus par les personnes incarcérées, et ce quel que soit leur état de santé présent ou passé. Nous voulions là éviter le risque d’une assimilation-stigmatisation des détenus rencontrés à des détenus malades ou porteurs de virus.

Nous nous sommes toujours engagés à veiller à la confidentialité des éléments susceptibles de remettre en cause la protection de l’anonymat des personnes. Nous avons donc modifié tous les prénoms et les lieux, voire les dates comme nous avons, à l’occasion, transformé ou tu quelques informations susceptibles de permettre l’identification des personnes ou des établissements.

Pour ce qui concerne les entretiens collectifs, nous avons là encore sollicité des volontaires et, avec le concours des directions des deux maisons d’arrêt, nous avons organisé ces rencontres. Notons que l’organisation d’entretiens de " sortants " constitue un projet très difficilement réalisable dans la mesure où la programmation des libérations dépend de l’autorité judiciaire et non de la pénitentiaire. Ce qui est massivement souligné par différents acteurs dans les établissements à propos du défaut de préparation à la sortie trouve ici une de ses manifestations : nous n’avons pas pu nous tenir strictement à nos prévisions, et les entretiens collectifs réalisés ont donc rassemblé des détenus dont les prévisions de libération, sujettes à modification (demande de libération conditionnelle, réductions de peine, autre " affaire " en cours d’instruction, transfert à l’étude) sont fort variables.

Un guide d’entretien a été élaboré (annexe). Nous présentions l’objet de notre étude, l’équipe de chercheurs attachée à l’Université de Paris 7 et nous introduisions l’échange par la proposition de deux thèmes généraux : la santé et les soins avant l’incarcération et depuis le début de l’incarcération, en laissant les personnes libres de la manière et de l’ordre selon lesquels elles se saisissaient de cette proposition.

Ces entretiens cliniques visent non pas à faire répondre mais à favoriser l’expression des personnes incarcérées à partir de cette introduction générale. Les thèmes soumis à l’expression des personnes interviewées, quand ils ne sont pas spontanément abordés par elles, concernent la place de la santé, des maladies dans leur histoire de vie et dans le contexte carcéral, les conditions de vie et d’hygiène en prison, les maladies sexuellement transmissibles ou contagieuses, leur expérience ou connaissance des pratiques de prévention et de soins, leur expérience ou leurs prévisions relatives à leur libération. La possibilité de compléter ou d’élargir ces thèmes est laissée ouverte ce qui permet d’être attentif à la façon dont les locuteurs opèrent les transitions d’un thème à l’autre.

L’enregistrement des entretiens a été systématiquement soumis à l’accord des personnes rencontrées. Seul un quart des interviewés a refusé ou manifesté des réserves, auquel cas nous prenions des notes pendant et à l’issue de l’entretien.

L’analyse du matériel recueilli a été conduite à la fois sur les plans longitudinal et transversal :

• analyse longitudinale permettant de repérer les modalités d’organisation des systèmes de représentations, la stratégie discursive générale et la tonalité du discours propre à chaque entretien.

• analyse transversale visant à repérer les modalités d’expression, les positions et les représentations relatives au VIH-sida, aux séropositifs et aux maladies, à l’expérience de l’incarcération et à ses incidences sur la santé, à l’évaluation des risques et des prises en charge sanitaires en prison.

Une grille d’analyse des entretiens a été élaborée afin d’organiser les axes d’investigation et de comparaison (voir en annexe).

3 - Clinique du sujet — clinique du social

L’analyse des relations établies à l’occasion de ces entretiens fournit de précieuses indications cliniques.

La demande, plus ou moins explicite, qui sous-tend l’acceptation de la proposition d’entretien peut être diverse : faire savoir, dénoncer les conditions d’incarcération, transmettre des attentes, des demandes, rencontrer une personne qui représente " le dehors ", la vie libre, sortir de cellule et se déplacer dans la détention, introduire du nouveau dans la monotonie de la quotidienneté carcérale, parler et être écouté…

Au-delà de cette diversité, on remarque essentiellement trois traits caractérisant l’essentiel des entretiens réalisés : une demande massive d’écoute et de reconnaissance, une présentation de soi soulignant la singularité du sujet, un usage de ces rencontres au service des stratégies d’adaptation et des systèmes de défense mobilisés pour résister à l’emprise carcérale.

L’ambivalence apparaît lors des premiers moments de l’entretien quand la personne est prise entre son désir de parler et la crainte des effets de cette parole. L’incertitude relative à la destination du contenu des entretiens, au respect de l’anonymat, à la confiance qui peut être accordée, aux capacités d’écoute et de compréhension du chercheur, à son autonomie vis-à-vis du pouvoir pénitentiaire ou judiciaire, alimente une certaine réserve ou un discours peu impliqué sur le plan personnel. Les premiers temps de la rencontre sont ceux d’une sorte d’observation et de mise à l’épreuve de l’interlocuteur afin de cerner le cadre et les limites comme les possibilités d’une parole engagée.

Le cadre offert est celui d’une rencontre en marge du judiciaire, du pénitentiaire, du médical. En nous présentant et en présentant l’objet de notre étude, en précisant notre position face à ces différentes institutions, nous nous situons hors des logiques stratégiques et utilitaires. Sans pouvoir, nous ne pouvons, en échange ou grâce à cet entretien, favoriser l’accès à tel ou tel service, à tel ou tel aménagement du régime de détention. L’entretien ici est non-obligatoire, et non-utilitaire au sens où concrètement il ne permet rien. Rien d’autre qu’un espace-temps ouvert à une parole sur soi. Cet entretien, sans prétention thérapeutique, toujours présenté comme s’inscrivant dans un travail de recherche, s’inscrit à partir d’une inversion des positions usuellement rencontrées en prison : ici le détenu n’est pas demandeur, et l’efficacité de l’écoute du chercheur tient peut-être au fait que c’est lui qui exprime explicitement une demande. En mettant à disposition des personnes rencontrées nos capacités d’écoute, en favorisant et accompagnant le déploiement d’une parole subjective, nous favorisons une démarche réflexive, un retour sur soi.

Les relations de méfiance, de suspicion, d’instrumentalisation qui prévalent en prison pouvaient se reproduire lors de la rencontre, mais rapidement, le plus souvent, les personnes rencontrées se sont saisies de l’offre de ce cadre en marge pour engager un travail de reconstruction d’un moi menacé par l’uniformisation voire la dépersonnalisation favorisées par le contexte carcéral.

La marginalité de ce cadre, hors des situations d’audition ou d’audience ou de consultation, dans lesquelles le discours doit préalablement subir une codification pour se faire entendre, a permis aux personnes rencontrées de se saisir de notre offre tout d’abord, comme une occasion de parler simplement, de " vider son sac ", de décharger les mots, les émotions contenues, de dévoiler une part de soi tenue cachée derrière le " masque " de la vie en détention où chacun se sent exposé aux regards des autres, où la distribution des rôles (gardants/gardés, toxicomanes, braqueurs, petits et gros délits, anciens et nouveaux, petites et longues peines etc.) figent les personnes dans une mise en scène codifiée.

L’accent mis sur l’ensemble des traits distinctifs, sur la singularité du sujet renseigne sur l’enjeu de la rencontre, sur la demande qui la soutient et sur ce contre quoi sont déployées des stratégies défensives : l’enjeu est celui de la reconnaissance, non seulement aux yeux de l’interlocuteur, mais aussi à ses propres yeux. Une sorte de réappropriation de soi peut s’engager à l’occasion de cette ouverture sur l’histoire de vie, resituant la question de la santé et des soins au-delà du temps de l’incarcération. La restauration d’une continuité entre le dedans et le dehors des murs comme le thème même soumis à l’expression des personnes, la santé, favorisent un retour et une parole sur soi. Une parole souvent dissoute dans la léthargie du rituel morne de la vie carcérale et dans le bavardage de cet univers souvent décrit comme artificiel, factice. L’inhibition de la pensée au service d’un allégement de la souffrance s’accompagne d’une dilution de soi, et donc l’investissement de cet espace de parole a pu permettre à certains de se dégager, un temps, de la déliaison qui attaque la pensée et la parole. L’individuation a été favorisée par l’écoute de la personne en tant que telle, sans réduction à son état de " détenu " ou de " patient " (nous n’avons jamais cherché à savoir quel était le délit ayant motivé l’incarcération, comme nous avons éventuellement précisé que nous n’étions pas médecin). Cette individuation s’est souvent accompagnée au cours ou à la fin de l’entretien de l’expression d’une sorte de surprise des effets perçus : soulagement certes occasionné par cette parole enfin retrouvée ou lâchée, mais aussi plaisir lors de cette rencontre avec soi-même, dans ce travail pour se reconnaître soi-même au-delà de l’uniformisation et de la séparation d’avec ce qui était constitutif de son identité d’être humain libre.

L’ensemble des entretiens réalisés n’est pas homogène bien sûr, et l’on peut distinguer des discours plus factuels, plus descriptifs, moins impliqués, alors que d’autres sont essentiellement des discours incarnés, engagés où le Je s’affirme progressivement.

De la même manière, la singularité des expériences de l’incarcération apparaît massivement, au point que dans les premières phases de notre recherche nous nous interrogions sur la pertinence et les possibilités d’une analyse comparative susceptible de dégager des traits communs.

Les variables telles que celles retenues (entrants/sortants, primaires/récidivistes, prévenus/condamnés, hommes/femmes) ne suffisent pas à l’établissement de catégories pertinentes, a fortiori au dégagement d’une typologie qui rendrait compte des différentes expériences de l’enfermement. La diversité d’expériences singulières nous orientait vers une approche de type étude de cas, entendue comme travail d’analyse et de présentation du matériel concernant une personne. Nous avons fait le choix d’en présenter quelques-unes dans ce rapport de recherche afin de mettre en question la représentation de la prison et de l’empreinte carcérale. La prégnance, y compris dans notre équipe de recherche, d’une conception de l’expérience de l’enfermement avec son lot de contraintes, de privations, de dépossessions, favorise l’attente d’un discours, relativement homogène, reflétant l’uniformité d’une représentation du cadre. La question du lien entre déterminants sociaux et incidences subjectives est pensée dans ce contexte sur un mode nivelant, diluant les singularités sous le poids de l’emprise carcérale. A cette perspective univoque en quête de causalités externes, légitime mais trop étroite, répond l’affirmation réitérée de la singularité des personnes rencontrées.

Le décalage expérimenté entre la diversité des situations singulières et la monotonie du discours social et sociologisant fait prendre conscience de l’implication du chercheur dans son adhésion à cette représentation. Il oblige à une réévaluation du lien entre la subjectivité et le social dans ce contexte où le sujet est d’abord et surtout, voire seulement considéré comme un détenu.

Lors de ces rencontres, se manifeste, d’abord, massivement une épreuve qui reste essentiellement singulière, fonction de l’histoire personnelle, des ressources sociales et psychiques dans lesquelles chacun puise pour aménager sa vie derrière les murs. La situation d’incarcération ne surdétermine pas simplement l’expérience subjective.

Si la recherche clinique a pour objet " l’étude de la personne totale en situation " (Lagache, 1962), " l’étude d’une personnalité singulière dans la totalité de son évolution et de sa situation " (Favez-Boutonier, 1962) ou " la singularité et la totalité d’un sujet, prenant simultanément en compte son fonctionnement psychique, son mode relationnel, l’histoire vécue, les événements extérieurs " (Bourguignon, 1986), elle se doit de résister à cette représentation qui occulte le sujet derrière son statut et ne pas méconnaître cette diversité des expériences telles qu’elle se saisit à travers les discours recueillis et présentés.

Le sujet parle de lui en parlant de la prison, non seulement parce qu’il exprime comment il y vit, quelles stratégies il mobilise pour euphémiser la contrainte et la séparation, quelles souffrances il subit ou combat, ce qu’a entraîné, changé pour lui son arrivée et son immersion dans l’espace-temps de la détention, le choc que constitue la rencontre avec cet autre monde ou sa familiarité, mais surtout il montre comment son discours en organise une représentation, véritable projection de son intériorité et de l’économie de son histoire singulière.

Se dévoilent pourtant aussi, dans le même temps, des processus spécifiques suscités par la confrontation à l’enfermement. La situation d’incarcération ne peut être pensée comme un simple contexte entourant l’individu, comme un trauma objectif dont on aurait à évaluer ou traiter les effets plus ou moins graves ; ou comme un donné hors du champ " (Revault d’Allonnes, 1989). Cette situation empêche, suscite, sollicite des processus observables à travers de nombreux entretiens.

La souffrance exprimée par Damien, Paul, Fatima ou Hélène n’est pas seulement la mise en scène de leur propre vulnérabilité. Elle est aussi porte-parole de celle contenue dans la prison.

Les stratégies identitaires déployées par Pierre, Jim, Suzanne et Carmen ne renvoient pas seulement à des fêlures inscrites dans leurs histoires singulières ; elles s’inscrivent dans une quête de préservation d’une identité toujours menacée, fragilisée par la carcéralité.

S’il y a, comme le répètent souvent les personnes rencontrées, " différentes manières de vivre et de faire sa prison ", ces manières sont moins diverses que le nombre de détenus.

Le récit singulier met en scène, pour exprimer la situation présente, l’économie d’une histoire singulière, mais il le produit selon les " prescriptions ", les empreintes du contexte carcéral. Ici s’observe comment le social, la situation carcérale, traverse, imprègne la subjectivité. Et cette expérience subjective peut être le lieu possible d’une lecture à la fois singulière et sociale.

Ainsi, à partir d’éléments recueillis lors de nos rencontres avec des personnes incarcérées, peuvent être dégagés des processus et leurs variations à l’œuvre chez ces différentes personnes qui sont confrontées à des questions communes, dont l’une d’elles centrale : comment se préserver, comment préserver son intégrité physique et psychique, quelle nouvelle économie de soi aménager pour " tenir ".

Une clinique de l’enfermement se révèle à travers ces expériences singulières en même temps que partagées par une commune exigence induite par la confrontation à cette même situation d’incarcération.