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Inondations sécuritaires (janvier 2004)

Mise en ligne : 16 January 2004

Dernière modification : 24 December 2010

Texte de l'article :

Inondations sécuritaires 

Aux alentours de huit heures du soir, je débarque à la Centrale de Moulins. Gyrophares...béton... fils barbelés... grilles.. sas blindés... Matons gantés comme des chirurgiens : « fouille à corps ! » Le greffier enregistre mon numéro d’écrou.

- Paquetage

- Pas de paquetage !

Le bricard prend un air entendu « Il vient d’Arles ». Le plus curieux des fonctionnaires ose un « c’était comment ? » Epuisé par 7 heures de transfert j’esquive un sourire fataliste... Puis on suit de longs couloirs cimentés de gris. On franchit de nouvelles grilles... on s’engage sur une interminable passerelle glacée... les projecteurs claquent sur les hublots de paquebot... je plonge, je plonge... et je comprends pourquoi les prisonniers ont baptisé cet établissement : le sous-marin. Le Talkie-Walkie collé aux lèvres, l’escorte psalmodie « la 11 merci »... « la 4 et la 5 ! » Et tout au bout, on parvient enfin devant deux énormes portes d`acier. De simples étiquettes annoncent la couleur. A gauche, le mitard. A droite, le quartier d’isolement. Déjà la boite se referme sur moi, les verrous claquent dans mon dos. « Voilà je touche le fond ! »

20 mille lieues sous les mers.....

Qu’ai-je bien pu commettre pour mériter cette punition et me retrouver au quartier de la prison arborant avec fierté et provocation son étiquette de « disciplinaire » ?

Quel fut mon crime ?

Bien sûr je suis sorti par une fenêtre aux barreaux sciés...Mais le sous-directeur déguisé en pêcheur d’Islande me l’ordonnait et en guise de confirmation un maton encagoulé me plantait dans les reins son escopette « Avance ! » J’ai donc bien consommé le flagrant délit de bris de prison (puni d’1 à 5 ans d’emprisonnement par la juridiction du tout venant).

Bien sûr je me suis retrouvé sur le toit ...et je connais également le tarif de cet exploit : 45 jours de cachot et 3 mois de QI... Pourtant les deux têtards m’encadrant sautillaient d’impatience « jusqu’à l’échelle ! ». Et je l’ai découverte... en contrebas, une flottille d’embarquement patiente jusque là, seule la rumeur des moteurs la trahissait. « Descend ! »...

La veille au soir, le Sous-Directeur- cuissardes de caoutchouc tirées sous les aisselles est passé de cellule en cellule..

« Demain vous serez évacués » Et il m’a tendu une bougie avant de réaliser que deux lampes à l’huile brûlaient sur la table... « Ah ! Mais dites donc, vous êtes bien installé ! ». Dans l’ancien temps carcéral, la confection des « chauffes » après l’extinction des feux coûtait 10 jours au pain sec et à l’eau. Lorsque j’avais allumé la mèche, les souvenirs émergèrent... les coursives des quartiers des prisonniers politiques de la Santé, le Fresnes d’avant la télé.. et le QHS d’Auxerre où il fallait guetter le cliquetis des clefs, masquer le vasistas au mirador et profiter de la flamme dansant sur la page.

A Arles, cette nuit fut extraordinaire, la lune libérée des projecteurs et de l’éclairage public cabotait sur l’immensité du ciel renversé. Aucune lumière humaine ne troublait la cité engloutie. Aucun bruit, seuls les clapotis du fleuve vagabond et en silence, penchés aux bastingages, les détenus savouraient la nuit buissonnière...

« Vous êtes prêts ? » Dans le cache de la porte, trois cagoulards imposent leurs carrures renforcées. Je sors. Ils me fouillent. Le canon du pompe me scrute au fond des yeux. « Fais gaffe ! »

Gilets de sauvetage...Gilets pare- balles... ombres anonymes, la coursive est peuplée d’encagoulés. Je ne la reconnais plus. Trois ans que je vivais là...tous les jours, même le dimanche. Elle a été le témoin de nos fêtes, malgré tout , de nos chicaneries jamais graves, de nos efforts à tromper le naufrage de la mort lente.... Maintenant elle est étrangère, hostile.

Au fil de l’eau, les canots inaugurent le bal, sur le chemin de ronde, nous partons les premiers. A la fenêtre, Fouad crie « Ramène nous des morues ! » Plus loin, Jean Marie dresse le poing en guise d`adieu.... quelque part nous savons que c’est fini... Tout ce que nous avions conquis ici, nous devrons le reconquérir ailleurs. La veille au soir, nous avons éclusé le dernier litron du bidon de piquette maison. Puis, bras dessus, bras dessous, nous avons entamé sur le pont de vieilles chansons révolutionnaires.

Les moteurs deszodiacssurgissent.

Dehors, c’est comme à la télé, enfin, ce qu’on voit aux actualités chaque année quand le Rhône crève une digue...une vision banalisé de catastrophe... sauf que ce coup-ci nous sommes dans le bain, tenant le premier rôle des sinistrés. Le voyage traîne en longueur, nous sommes chargés, des flics, des matons, un homme grenouille et le pompier au gouvernail... le tout pour deux pirates déclarés dangereux... enfin presque parce que mon co-équipier sera libéré avant la fin de l’année. Nous traversons la zone industrielle , nous longeons les rues abandonnées... et encore des rues..... Un vol d’hélico nous dépasse avec fracas, les poulets expliquent que le Sinistre Perben a pris de la hauteur pour surveiller le bon déroulement médiatique de notre sauvetage. Et sur le quai improvisé, en effet ils sont tous là...officiels par dizaines... flics par centaines et la nuée des reporters. Sous les flashes, on débarque des canots, comme à Cannes les stars des limousines. Ils se bousculent. Ils se penchent sur nos poignets cadenassés. Je pense à nos anciens quand les caméras les traquaient sur le chemin de Saint Martin, avec ces journaleux avides de l’émotion du départ des bagnards pour les Amériques. Par dérision mon collègue se redresse et forçant un accent des cités hurle à la cantonade « Je suis innocent.. je jure que je n’ai pas touché aux digues ! Wouala ! » Le Préfet Marion rit jaune. L’encagoulé lui tend le bout de papier sur lequel est inscrit mon nom.

..Lui vite...vite au camion !

L’escorte me tire, me pousse et double mes chaînes. Je grille la politesse à mes compagnons d’infortune et j’atterris dans une cage grillagée... Où dans la pénombre, je recouvre mon statut social de Bête.

Un encagoulé me guette !

Quelques jours plus tard, Dominique, vieux taulard et ancien des Beaux Arts, affirme en prenant le café :

- Depuis ma première incarcération en 58, la zonzon n’a pas changé

En face, Patrice le contredit

- Non… avant ils forçaient les condamnés à porter la cagoule aujourd’hui ce sont les matons qui la portent ! [1]

Voilà pourquoi dans ce système sans queue ni tête mais sempiternellement sécuritaire, à peine sauvé des eaux, par le fond, ils m’expédièrent jouer au Capitaine Némo

Bunker de Moulins

Janvier 2004