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Haute voltige dialectique

Mise en ligne : 14 November 2004

Article de l’Est républicain du 12 novembre 2004 - Dominique Boh-Petit est une avocate particulèrement engagée en matière de droits des détenus en Lorraine

Texte de l'article :

Haute voltige dialectique

Selon le procureur de Metz, Stéphane Krauth n’aurait pas subi de violences en prison. Sa plainte est classée. Celles des forces de l’ordre restent en suspens.
METZ. Son retour à la prison de Metz fut pour le moins tonique. Condamné voici trois semaines à perpétuité pour l’enlèvement et la séquestration de Karine Shaff à Bitche, Stéphane Krauth a déposé plainte contre les policiers et gardiens de prison au lendemain de son retour en détention. Le condamné a certes avoué avoir insulté et craché sur les forces de l’ordre, mais il se disait aussi victime de violences et d’un viol au moment de la « fouille à corps ».
Le procureur de Metz, Joël Guitton, a « pris cette affaire au sérieux ». Il
avait sur les bras, outre la plainte de Krauth, les plaintes de trois policiers et neuf surveillants de prison. Il a donc confié une enquête au SRPJ de Metz. Dans une semi-conférence de presse où il n’a notamment pas souhaité être enregistré par les radios, le magistrat s’est livré à un exercice de haute voltige dialectique pour conclure : « Globalement, aucune des investigations ne confirme les accusations dépourvues de fondement portées par Stéphane Krauth ». Conclusion logique : classement sans suite.
C’est une autre paire de manches pour les plaintes des policiers et gardiens de prison.
Nombreux hématomes « objectivés »
Le magistrat a reçu les syndicats de la pénitentiaire dans l’après-midi sans vraiment leur laisser entrevoir la perspective de poursuites, ce qui fait dire à Carlo Diglio, du syndicat CGT : « Le Procureur réfléchit à la suite à donner et ne veut pas faire le jeu de la défense. Il ne nous le dit pasvigoureusement, mais implicitement c’est : laissez tomber, c’est des
bêtises. Autant dire que cela ne va pas enthousiasmer les collègues car en milieu carcéral, quand un surveillant dérape, il ne manque pas d’être sanctionné. Or, la hiérarchie pénitentiaire n’a pris aucune mesure disciplinaire à l’encontre des huit surveillants qui ont accompli leur mission ».
Le procureur messin semble s’être entouré de toutes les précautions : auditions des policiers, des surveillants de prison mais aussi expertise et contre-expertise médicale. A l’arrivée, le magistrat interprète le prétendu viol par une formule alambiquée : « L’exaspération et l’enchevêtrement des corps ont pu donner l’impression au détenu qu’il avait subi une introduction digitale ».
Succès assuré dans la pénitentiaire... Même sémantique consommée pour décrire les séquelles : « Les hématomes objectivés ne permettent pas de constater de coups de pieds ».
Constitution de partie civile
Le procureur a fourni le dossier à la défense, et Me Boh-Petit a bondi fort logiquement : « Pas d’hématomes ? Mais dans le dossier, un certificat médical en décrit au moins huit sur le visage, la clavicule et la cage thoracique, avec même une incapacité d’un jour... ». Son confrère nancéien, Me Alexandre Bouthier choisit « l’ironie, car comment expliquer que huit surveillants, des professionnels, mettent plus de deux heures pour ramener un détenu dans sa cellule. Nous nous interrogeons sur les méthodes utilisées et leur efficacité ».
Dans le scénario retenu par le procureur, Stéphane Krauth aurait donné un coup de tête dans la vitre des greffes. Or le témoignage d’un gardien fait état de son gilet pare-balles qui a heurté la tablette devant cette fameuse vitre. « Krauth aurait donc dû s’auto-projeter en l’air », questionne Me Boh-Petit. « Pourquoi les certificats médicaux font état d’hématomes qu’il n’aurait pu se porter lui-même », reprend Me Bouthier.
Les deux avocats ont annoncé leur intention de se constituer partie civile chez le doyen des juges d’instruction de Metz. Une affaire dans l’affaire démarre donc. Et le procureur de la République devra de facto donner son avis. Ce magistrat qui goutte aux médias comme un savant manipule à la pince à épiler une espèce atypique dans son laboratoire, n’en a pas fini de devoir « objectiver ».
La rage de Krauth comme le blues des matons, sans oublier le silence prudent des policiers...
Alain DUSART