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Fleury, maison de corrections par Gilbert Charles

Mise en ligne : 24 September 2002

Dernière modification : 11 March 2006

Texte de l'article :

Fleury, maison de corrections par Gilbert Charles
L’Express, le 25/03/1999

Racket, règlements de comptes, tabassages : même les juges hésitent à y envoyer les délinquants. A quoi sert d’incarcérer les jeunes délinquants, comme le préconisent de plus en plus les adeptes d’une politique de fermeté, si c’est pour les jeter dans une jungle impitoyable derrière les barreaux ? Le centre des jeunes détenus (CJD) de Fleury-Mérogis (Essonne) donne un exemple effarant. La plus grande maison d’arrêt pour mineurs de France semble en effet devenue une zone de non- droit : racket, règlements de comptes et tabassages en tout genre ne cessent de s’y multiplier. A tel point qu’un groupe de médecins et d’enseignants, ainsi que la juge d’application des peines, ont alerté Elisabeth Guigou, ministre de la Justice, et rédigé un texte à usage interne qui dresse un tableau apocalyptique des conditions dans lesquelles vivent les 365 jeunes de 13 à 21 ans à l’intérieur de l’établissement. « En deux ans et demi de travail au CJD, le médecin a constaté presque quotidiennement des traces de coups, hématomes, ecchymoses, plaies par lame de rasoir », dénoncent les signataires. La plupart des agressions se produisent dans la cour de promenade, où les surveillants ne pénètrent jamais : l’endroit est considéré comme trop dangereux. L’an dernier, des caméras vidéo y ont été installées, mais les bagarres continuent dans les angles morts ou à l’abri des groupes de détenus qui se forment pour les masquer. Les auteurs des altercations ne sont pratiquement jamais identifiés, car les victimes ont peur de les dénoncer.
Résultat : « De nombreux détenus sont terrorisés et se replient sur eux-mêmes, certains cessent d’aller à l’école, au travail dans les ateliers, voire au parloir. Dans ces conditions, la peine peut-elle avoir un sens pour ces jeunes ? Nous ne le croyons pas. » Même les juges rechignent aujourd’hui à incarcérer leurs « clients » au CJD de Fleury : « Je réfléchis à deux fois avant d’envoyer un jeune là-bas, avoue Jean-Pierre Bouchet, juge pour enfants au tribunal d’Evry, car j’ai le sentiment de le mettre en danger, surtout s’il s’agit de quelqu’un de fragile. C’est quand même aberrant d’en arriver là ! » Juge au tribunal de Créteil, Alain Vogelweith confirme : « Ce centre est devenu ingérable. L’administration semble avoir plus de mal à faire régner la discipline chez les mineurs que chez les adultes. » Ainsi les détenus du CJD, soit moins du dixième de la population de Fleury, sont-ils quatre ou cinq fois plus punis que les autres et fournissent-ils 40% des hôtes du quartier disciplinaire. Les travailleurs sociaux du centre avaient déjà, à la fin de 1996, alerté l’administration et constitué un groupe de travail. Mais ces réflexions ont été suspendues en juillet 1997 par le directeur du centre pénitentiaire, sous prétexte qu’il y avait d’ « autres priorités ». En avril 1998, un rapport parlementaire sur la protection judiciaire de la jeunesse recommandait même que le CJD de Fleury soit « fermé aux mineurs », constatant que « la prison est un échec, tant les conditions de détention actuelles [...] vont à l’encontre de tout effort durable de resocialisation ». Des mesures ont été prises depuis, comme la réfection des douches, la réouverture des ateliers fermés depuis plusieurs années pour cause de désamiantage et la création d’un site « protégé » pour les détenus les plus fragiles. La Direction de l’administration pénitentiaire souligne qu’il s’agit d’une première étape : 1 million de francs de crédits ont été alloués à la restructuration du CJD, qui devrait à l’automne être scindé en petites unités de 25 détenus, avec des surveillants volontaires affectés à des postes fixes - aujourd’hui, ils changent en permanence et ne peuvent pas jouer leur rôle de « référents » auprès des adolescents. Pas assez de crédits « Mais tout cela reste insuffisant, estime le Dr Betty Brahmy, chef du service médico-psychologique : il faudrait augmenter le nombre de surveillants et de travailleurs sociaux - le centre compte 5 éducateurs pour 365 pensionnaires - et recruter des psychologues pour aider les intervenants et les gardiens à améliorer leurs pratiques professionnelles. Mais on nous rétorque qu’il n’y a pas assez de crédits pour cela. » Une seule unité du CJD semble fonctionner normalement, à l’abri de la violence ambiante : celle des 13-16 ans, qui compte 17 gamins regroupés à part sous l’autorité d’un gardien permanent. Mais celui-ci, qui avait accepté de se plier à des horaires « non syndicaux », est l’objet depuis plusieurs mois de menaces, d’insultes et de coups de téléphone anonymes, apparemment de la part de collègues mécontents. Ce harcèlement a porté ses fruits : le surveillant modèle a craqué, récemment. Victime d’une grave dépression nerveuse, il est en arrêt maladie... Alors que le nombre de mineurs mis en examen ne cesse d’augmenter - près de 20% de progression entre 1996 et 1998 - il devient urgent de mettre en place une politique réaliste. D’autant que plus de 80% des quelque 700 jeunes actuellement derrière les barreaux sont en détention provisoire, en attente de jugement ou de procédure d’appel. L’enfermement paraît aggraver les problèmes psychologiques et sociaux auxquels ils sont pour la plupart confrontés. 75% des jeunes de moins de 18 ans retournent en prison dans les cinq ans qui suivent leur libération, et 85% des 18-25 ans ! Une enquête de l’Inserm publiée en 1998 montre que, dès le départ, les jeunes délinquants cumulent les handicaps. Plus de la moitié d’entre eux viennent de familles désunies et 60% ont quitté le système scolaire avant 15 ans. La logique voudrait que les efforts envers cette population portent plus sur la pédagogie que sur la répression. Les signataires du texte citent en exemple Villepinte (Seine-Saint-Denis), un établissement pour mineurs où les problèmes d’agression ont apparemment été réglés. Mais au prix de moyens considérables : on y compte 4 surveillants, 2 enseignants, 1 conseillère d’insertion et 1 psychologue, des moniteurs de sport et des animateurs d’activités diverses... pour seulement 25 détenus !