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Date : 2-11-2003

Errances

Mise en ligne : 19 November 2003

Le journal des psychologues, n°210, septembre 2003

Texte de l'article :

Accueil, étayage, psychothérapie, préparation à la libération, aide aux mourants, prévention du suicide … la diversité et la richesse du champ offert par la pratique clinique amènent les psychologues à réinventer constamment leurs interventions en fonction des demandes et des capacités d’élaboration des personnes incarcérées. Ce qui impose de repenser régulièrement les positionnements, tant sur les plans théoriques, éthique que pratique.

Exercer en prison, en qualité de psychologue pour un centre spécialisé de soins aux toxicomanes, c’est être présent dans une institution reposant sur une idéologie chargée de totalitarisme. En effet, la violence carcérale est à la fois constitutive de l’institution à travers son histoire, ses usages et son règlement (oeilleton, fouille à corps, sondage des barreaux, censure du courrier, etc.) et elle peut être redoublée par chaque intervenant en fonction de son mode de gestion du pouvoir. De ce fait, l’exercice de notre activité est modulé par les relations individuelles et institutionnelles du moment.

En prison, l’attente s’impose à tous. Elle est renouvelée à chaque grille, relayée par une autre, éprouvante, systématique, consistant à attendre l’arrivée des détenus sollicités. Une demi-heure, une heure ou plus sans nouvelles puis, soudain, ce n’est pas un, mais plusieurs des patients espérés qui apparaissent. Comment, désormais, accorder à chacun le temps qui lui est nécessaire ? Hésitations, tensions, attentes à la porte d’une « cellule-bureau » ou d’un parloir obtenu souvent en catastrophe. À cela s’ajoutent le froid, les cris, les bruits de ferraille, la conversation du parloir voisin... Surveillant attentionné ou non, hasard interpersonnel, suivant son degré d’intérêt pour les psychologues et la place qu’il leur attribue dans son échelle de valeurs, l’éventail des probabilités de rencontrer les détenus s’étend de tous à... aucun. Les détenus peuvent avoir refusé (tous ?), s’impatienter à quelques portes de là, avoir été transférés dans une autre prison, mais tant que personne ne viendra nous avertir, nous attendrons. Trente pour cent du temps thérapeutique se perd à attendre ou à négocier pour obtenir un détenu ou un lieu de consultation. Si notre pratique est influencée par cet environnement, le discours des patients l’est également En prison, la confiance n’est jamais définitivement acquise. Elle ne va pas de soi, ni pour le patient ni pour le psychologue. Nous devons être très attentifs au discours du patient qui peut rapidement nous disqualifier par un « vous ne l’avez pas vécu, vous ne pouvez pas comprendre... » de même, l’impassibilité psychanalytique pourra induire un passage à l’acte, le patient ne supportant pas cette brutalité faite à son narcissisme.

Précarité du cadre thérapeutique

En détention, nous percevons distinctement combien la notion de cadre thérapeutique s’articule à partir d’une double exigence. D’un côté, une dimension concrète, idéalement composée d’un bureau identifié, de fauteuils, etc., et, de l’autre, d’outils constitués de techniques et de représentations conscientes et inconscientes mêlant théories, idéaux thérapeutiques, intuitions empathiques et savoir-faire intégrés au fil de la clinique. Certes, nous cherchons à tendre vers un cadre thérapeutique matériellement digne de ce nom et dans lequel sont inclues la stabilité du lieu et la régularité des rencontres. Faute de bureau, il peut nous être proposé de consulter dans le prétoire (lieu où se décident les punitions) ou en cellule. Une fois l’absurdité de la situation verbalisée, nous sommes toujours surpris qu’opère cette magie interrelationnelle entre le consultant et son thérapeute, manifestement sous-tendue par la dynamique transférentielle et contre-transférentielle. Construction imaginaire à la fois préexistante et recréée à chaque rencontre, habitus partagé où la matérialité du cadre cède la place à une illusion volontaire commune. Grâce à cette illusion partagée, la vie psychique du patient peut se déployer et ainsi compenser le poids de l’environnement. Mais comment faire abstraction des intrusions pénitentiaires, médicales, psychiatriques, des cris, des alarmes, qui interrompent les entretiens ? Cette réalité implique de faire en sorte que le patient qui sort d’une consultation soit suffisamment réorganisé émotionnellement pour se réadapter instantanément à la vie carcérale.

 Enfin, les règles de base restent de mise pour chacun, même soumises à tant de distorsions : règles fondamentales d’abstinence, d’association libre, de non-jugement moral, etc. Quant au paiement, il reste symbolique. Du fait même de ces rencontres prévues mais aléatoires, le patient va devoir fréquemment choisir entre l’activité du moment (promenade, déjeuner, sport...) et sa rencontre avec le psychologue.

 À l’opposé, l’hôpital des prisons de Fresnes (EPSNF) cherche à réduire l’attente non féconde tant par le zèle bienveillant des surveillants que par un geste hautement symbolique la remise des clés. À charge pour nous de prévenir le surveillant quand nous sortons un détenu de cellule et nous nous engageons, l’entretien achevé, à l’y remettre. Au-delà de la « confiance » qui nous est signifiée, c’est toute la dimension relationnelle et matérielle de notre statut et de notre action qui s’en trouve améliorée. Il nous est alors possible d’instaurer un cadre comprenant unités de temps (régularité des séances) et de lieu. Toutefois, cela nécessite d’insister auprès du détenu sur le fait que nous sommes cadres de la fonction publique hospitalière (au sein d’un SMPR) et non personnel pénitentiaire. Enfin, si tous les services médicaux sollicitent « le psychologue », tous ne sont pas prêts à libérer un bureau pour nous permettre de consulter.

Rencontres plurielles

 Ainsi, même sans place spécifique, la rencontre a lieu. La demande est rarement d’emblée une demande de psychothérapie. Quand c’est le cas, c’est généralement la parole d’un tiers qui nous est transmise (juge, avocat, proche). Interrogé à propos de son propre souhait, le détenu conviendra qu’il n’est pas intéressé. Des rencontres vont ainsi se perdre dans le labyrinthe des désirs individuels et étrangers et il faudra attendre qu’une autre occasion se présente, spontanée et moins ambivalente.

 Notre première mission est l’accueil. L’arrivée est un temps de crise où peut s’exprimer à partir d’une souffrance immédiate un appel direct : « Je veux savoir pourquoi je me drogue. » Cela peut aussi être la rencontre qui intrigue et favorise une suite : « C’est ça un psy ? ça parle ? ça cherche aussi à comprendre et pas seulement à expliquer ? » (référence aux déductions magico-théoriques de « psys » lors de prestations télévisuelles).

 D’autres refusent, demeurant défensivement enfermés dans un bras de fer avec la justice où tous les professionnels sont perçus comme ses représentants. Nous leur proposons alors des rencontres ponctuelles peu impliquantes.

D’autres encore nous révèlent qu’ici « enfin, ils se sentent libres  », terrible constatation qui pourra aboutir à « la prison m’a sauvé ». Loin d’un satisfecit pour l’univers carcéral, c’est la reconnaissance a posteriori d’un désespoir mettant en danger la vie même du sujet. Ceux-là abordent rapidement leurs souffrances, leurs échecs et ce qu’ils traduisent comme une incapacité fondamentale de supporter l’autonomie. Bien qu’ils la relient à leur histoire familiale, ils s’attribuent l’entière responsabilité de leur mal-être. Une écoute attentive leur apportera l’espoir d’une pause pour se raconter et chercher à donner un sens à ces conduites souvent compulsives qu’ils associent souvent à un éprouvé d’« inquiétante étrangeté ». La reconnaissance du poids de l’inconscient va permettre de saisir l’origine de nombreuses conduites, y compris l’arrestation, au travers d’actes manqués caricaturaux.

Soulignons la sincérité avec laquelle ils évoquent leur histoire, regard intime et douloureux qu’ils portent sur eux-mêmes et dont le jugement subjectif est sévère. Ils nous offrent ainsi les éléments dramatiques de leur vie sur le mode libérateur de la révélation. C’est avec un courage certain qu’ils vont nous faire partager leur vérité. Abordant généralement d’emblée leur place d’agresseur, ils mettront du temps à évoquer éventuellement celle de victime sans pour autant considérer que la seconde doive justifier la première. Il leur faut supporter de verbaliser devant un étranger ce qu’ils éprouvent comme une honte, à savoir des périodes marquées par la violence parentale (maltraitance érotisée, viols, manipulations délinquantes ou perverses...), puis par les souffrances qu’ils ont pu infliger à leur tour.

Cette confiance ne peut apparaître que si cette relation thérapeutique s’affranchit du lourd contentieux préexistant En effet la majorité des détenus a déjà rencontré des « psys. Ainsi, les experts « psys », peu identifiés, ont marqué de leurs commentaires leur existence. Méfiance justifiée quand le choix des termes tels que « psychopathe », « immature », « inamendable », « pervers », etc., a influencé une décision de placement en foyer ou en détention. Il nous revient donc d’insister sur notre proposition d’ouverture à soi et au monde pour permettre de penser un projet de vie de qualité à l’extérieur, tout en acceptant que rien ne change si tel est leur désir. Un suivi psychologique apprécié antérieurement amènera un détenu à nous solliciter dès son arrivée et facilitera d’autant l’instauration d’un espace transitionnel riche. Il reste un écueil : un réel handicap à associer, malgré une évidente bonne volonté. Donnant l’impression que les contenus de pensée n’ont pas de schéma de liaison, de contenant pouvant les accueillir. Nous devons alors transitoirement lui offrir un étayage à partir de notre propre fonctionnement mental. « Ce que vous dites pourrait aussi faire penser à... ou peut -être à... qu’en pensez-vous ? » Un jour, à partir d’une anecdote, le patient anticipera : « Oui, je sais ce que vous allez dire, ça fait penser à...  » Cette association signalera que les réseaux associatifs se sont reconstitués, facilitant d’autant le travail du thérapeute qui pourra alors demeurer plus en retrait. Soulignée, cette autonomie lui procurera un vif contentement, l’engageant plus avant dans un plaisir à penser. Il en va de même d’un « manque du mot » fréquent, marquant une pauvreté lexicale associée à une faiblesse dans la discrimination des émotions et des affects. Après quelques mois, les patients vont combler cette lacune en se procurant un dictionnaire et devenir plus exigeants dans le choix des termes désignant leurs éprouvés. Enfin, nous proposons nos services à des détenus non francophones. Réminiscences scolaires, langage gestuel, dessins, une communication minimale, interhumaine, va s’installer sur laquelle le patient pourra s’appuyer pour transmettre une parole subjective dans cet univers extrêmement codé.

Logique carcérale. Logique thérapeutique

Accueil, étayage (détention, deuil, abandon, maladie), psychothérapie, préparation à la sortie, aide aux mourants, prévention du suicide, etc. La richesse du terrain amène les psychologues à réinventer constamment leurs interventions au gré des demandes et des capacités d’élaboration des détenus, embrassant ainsi l’intégralité du champ offert par la pratique psychologique. Cela nous amène à repenser régulièrement notre positionnement, tant d’un point de vue idéologique, éthique que pratique. Mais, là encore, la logique carcérale vient doubler la logique thérapeutique. Comme à l’extérieur, l’efficacité thérapeutique est basée sur la dynamique transférentielle. Cela suppose un minimum de prise sur la gestion du temps pour que patient et thérapeute s’accordent à se revoir régulièrement Or, en détention, ni le thérapeute ni le détenu ne seront avertis du départ de ce dernier vers une autre prison. C’est le transfert administratif. Cet impondérable laisse un sentiment d’inachevé chez les deux protagonistes et risque d’amener le détenu à ne plus s’engager dans une telle aventure, puisqu’une fois de plus renvoyé aux abandons successifs de son histoire. Aussi adaptons-nous nos élans interprétatifs en fonction de l’éventualité de départ intempestif et demeurons-nous attentifs à la situation pénale (prévenu ou condamné) comme a la durée de la peine (d’un mois à perpétuité) ou des soins somatiques éventuels.

 Parallèlement, les peines longues induisent une sidération plus ou moins prolongée des processus d’élaboration psychique, tant chez le détenu que chez le thérapeute.

 Difficile à dix-neuf ans de s’imaginer passer vingt ans en prison, impossible d’anticiper la personnalité de l’homme qui en sortira. Il en va de même des annonces de séropositivité, de cancer, d’amputation, autant de traumatismes qui vont s’ajouter à celui de l’incarcération et vont amener le thérapeute à se proposer en premier lieu comme un étayage humain. Isolé familialement, cette double violence, carcérale et médicale, va favoriser le passage à l’acte. « Monsieur, faites-moi vous promettre de ne pas me tuer », me demandait un jour un détenu arrivant la veille d’un week-end. Le patient va puiser dans cette relation humaine l’énergie vitale et narcissique qui lui fait momentanément défaut. Nous retrouvons cet écueil à se penser et à se représenter un projet de vie chez les personnes soumises à une expulsion du territoire.

Alors que les « psys » revendiquent un virtuel no man’s land, ils sont fantasmatiquement situés dans un champ ou dans l’autre au gré des individus et de leurs attentes. Il nous faut donc sans cesse rappeler notre statut et nos compétences tout en acceptant d’être régulièrement interrogés sur nos missions et nos alliances. Les détenus nous attribuent aisément des pouvoirs que nous ne possédons pas. Il nous faut nous interroger sur cette place de « non-pouvoir » au sein d’une institution reposant sur la contrainte. Certains médecins prescrivent (!) le psychologue pour atténuer la colère d’un patient à qui ils refusent un traitement, une autre fois c’est pour réélaborer avec lui une vision nouvelle de soi après l’annonce d’un diagnostic anxiogène (séropositivité, cancer, handicap...) Les détenus nous sollicitent souvent pour « parler au chef » ou « convaincre le psychiatre ». Nous pouvons être entendus et tomber dans l’illusion d’une toute-puissance imaginaire. La population que nous rencontrons présente majoritairement des failles narcissiques pouvant induire chez les psychologues des contre-attitudes qui les renvoient à leurs motivations quant au choix d’exercer dans ce lieu. Sommes-nous le substitut parental qui va réparer ce patient ? Sommes-nous cet allié qui va soutenir cette victime d’un système perçu comme injuste ou participons-nous de la punition ? Quelle parole portons-nous ? La nécessité d’un lieu de réflexion sur notre pratique s’avère indispensable, car il nous faut voyager au gré d’éprouvés et de traumatismes complexes engageant chaque patient, mais aussi ses proches, son entourage social, et parfois l’Histoire, quand il s’agit de criminels de guerre ou de leurs victimes (Ghetto de Varsovie, Sabra et Chatila, Algérie, ex-Yougoslavie, etc.).

Il est logique, compte tenu de notre lieu d’exercice, que les mouvements transférentiels, lorsque les patients se les autorisent ; soient intenses, à la hauteur de leur isolement affectif C’est pourquoi j’associe le plus souvent possible d’autres professionnels tels que les psychiatres, les musicothérapeutes et les professeurs de yoga. Cette complémentarité dynamique est nécessaire, car elle permet à certains de dépasser des blocages liés à la relation duelle. Tiers précieux pour qu’advienne une parole sur des traumatismes profonds, tant physiques que psychiques, et pour qu’un travail de reliaison permette au patient de se libérer de tensions qui l’emprisonnent bien plus efficacement que l’univers carcéral. Les processus de sublimation sont ravivés lors des activités de médiation thérapeutique. Proche de la phobie, l’acte de penser effraie ; ainsi, nombreux sont ceux qui ne supportent pas de rester seuls face à des assauts de pensées et de représentations intolérables. Fuyant l’ennui, ils sont amenés à répéter des actes pour combler leur sentiment de vacuité interne. Ces professionnels, très investis par les patients, enrichissent et relancent ponctuellement le travail thérapeutique en proposant d’autres modes de liens et de proximité à travers la reconnaissance d’éprouvés sensoriels et le plaisir d’évoluer dans un univers plurigénérationnel.

Psychologue de « l’Antenne Toxicomanie », je privilégie, pour la préparation à la sortie, le lien avec le travailleur social. C’est, avec le temps du jugement, un moment où le poids de la réalité matérielle supplante celui de la réalité psychique. Associer l’assistant social, c’est permettre que demeure pour le détenu un espace d’interrogations sur ses choix, conscients ou inconscients, alors que s’impose une logique du concret Ainsi, nous gérons conjointement ces deux missions : aider le détenu sortant à s’orienter dans le dédale des postcures, appartements thérapeutiques, centres d’accueil … tout en conservant ce temps de parole indispensable pour accueillir les nombreuses appréhensions relatives à sa sortie.

Conclusion

 Ce qui ressort du travail en prison, c’est la richesse du terrain. Même si notre activité est soumise à tant de paradoxes. Avec certains détenus, leurs multiples automutilations et tentatives de suicide vont nous confronter à une énergie destructrice décrite par les patients comme libre de toute représentation où chaque partie du corps peut successivement devenir son terrain d’expression. Combat archaïque et compulsif entre pulsions de mort et pulsions de vie ? Cette effraction nous interrogera sur nos limites thérapeutiques et humaines. Avec d’autres, cette rencontre va permettre de relancer les processus de pensée et lorsque les résistances vont l’autoriser, nous deviendrons les témoins privilégiés d’une humanité naïve et attachante d’où émergent des intuitions remarquables. De dispersées, ces prises de conscience vont progressivement amener le patient à comprendre sa logique interne ainsi que le poids de son histoire infantile dans ses difficultés actuelles, réintégrant chaque membre de la famille et les réinterrogeant quant à leur responsabilité sur sa vision du monde et son organisation fantasmatique. Cette distanciation va infléchir des imago parentales idéalisées et archaïques au profit d’un réinvestissement narcissique et objectal plus économique et ainsi ouvrir la voie à un projet de vie adulte basé sur des choix conscients et des compromis acceptés. Paradoxalement, cette évolution va lui rendre la détention plus pénible. Ayant à ses yeux tourné une page, il s’isolera et sera éventuellement mis à l’écart par ses anciens amis, étant devenu trop différent. Il ne souffrira plus la présence de détenus « défoncés ». Ces doubles insupportables le renvoyant à ce qu’il a pu être et à ce dont il a honte. Il va travailler, reprendre des études, une formation. Des actes de filiation ou de parentalité vont s’imposer, plus ou moins conscients et volontaires, lors des parloirs ou à travers un courrier de plus en plus riche et nuancé ; Toutefois, leur capacité d’être autonomes ne sera soumise à l’épreuve de la réalité qu’une fois libérés non seulement des murs de la prison, mais aussi après que soient levées les contraintes judiciaires. Pour cette raison, il nous semble intéressant d’écouter ce que les patients nous disent sur leur souhait de poursuivre à l’extérieur le travail psychothérapique engagé en détention. Liaison nécessaire et étayage dans le réel pour soutenir la volonté du patient face aux vicissitudes de l’insertion, à ses propres doutes et au regard ambivalent de l’entourage. Qu’il nous est pénible d’apprendre qu’un stagiaire en entreprise a fui le jour de la signature du contrat de travail !Nombreux sont ceux qui ne parviennent pas à investir ce logement tant désiré, ils le squattent ou ne l’habitent que sur quelques mètres carrés, neuf exactement, ceux-là mêmes de la cellule qu’ils viennent de quitter. Témoins du travail intérieur du patient ; certains d’entre nous acceptent alors de servir, au dehors, d’objet contre-phobique, sorte de « balise Argos » de l’insertion.

 Compte tenu des multiples violences directes et indirectes, il reste à s’interroger sur l’attitude paradoxale des deux institutions, carcérale et psychiatrique. Il nous est demandé d’« accompagner » les toxicomanes incarcérés (accueil, soutien, psychothérapie, préparation à la sortie, insertion) sans nous en donner les moyens (peu ou pas de bureau, de téléphone, de formation continue...). Sans doute est-ce ainsi que les différentes structures nous font payer notre autonomie. Avec soixante à soixante-dix patients à suivre par semaine, comment assurer nos missions de prise en charge des toxicomanes et de prévention des suicides. Il est regrettable que les logiques budgétaires et statistiques fassent oublier que si être bien dans sa peau, c’est prendre conscience des éprouvés d’autrui, et donc y regarder à deux fois avant de l’agresser, être libre dans sa tête, c’est pouvoir s’interroger sur sa place dans une société. Ainsi, un travail d’introspection quand il est relayé par des équipes pluridisciplinaires motivées aboutit nécessairement à la question de la citoyenneté. Gardons-nous toutefois de confondre soutien et contrôle social. C’est au sujet que doit revenir le dernier mot, et c’est bien le vœu du thérapeute que le patient puisse revendiquer cette ultime liberté. 

Pascal Golovine
Psychologue clinicien