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Génération Perben : la fracture carcérale

Mise en ligne : 26 July 2002

Dernière modification : 28 November 2003

Texte de l'article :

Le credo « tolérance zéro » conduit le gouvernement à prévoir la détention des mineurs, dès l’âge de 13 ans. Ce programme absurde, radicalement impropre à résoudre le problème de la délinquance juvénile, fait de l’ado de banlieue un bouc émissaire sacrifié sur l’autel de la logique sécuritaire.

 

Mais pourquoi diable n’y avait-on pas pensé plus tôt ? Pourquoi avoir perdu tout ce temps ? C’était pourtant tellement simple de résoudre le problème que posent les « sauvageons » à l’ordre public ! Ces fauteurs de trouble empoisonnent la vie de leurs cités depuis des années, ils sévissent même dans les beaux quartiers. Rien ne les arrête, rien ne les effraie. Leur jeune âge leur confère une impunité dont ils abusent, narguant professeurs, policiers et juges.

Plus personne ne sait que faire de ces irréductibles qui fuguent, sèchent les cours, fument des pétards, s’évadent de leurs foyers et hantent l’imaginaire d’une opinion publique excédée. Il n’y a plus d’alternative. Il faut d’urgence les enfermer, et ce dès l’âge de 13 ans, comme le prévoit la loi de programmation sur la justice concoctée par le nouveau Garde des Sceaux, pour satisfaire « les attentes légitimes de nos concitoyens ».

Qu’attendent-ils, en effet, nos concitoyens ? Souvenez-vous ! C’était le 21 avril ! Plus de sécurité, plus d’ordre. Qu’on nettoie les rues de Paris, de Nice et de Marseille, comme on a nettoyé celles de New York de tous ces vagabonds, ces zonards, ces drogués qui salissent les rues et inquiètent les passants. Qu’on les expulse, qu’on s’en débarrasse, qu’on dresse un cordon sanitaire ! Ah ! si seulement il existait des vide-ordures pour humains ! Ce serait tellement plus commode ! D’immenses camions les transporteraient jusqu’à la déchetterie, où ils seraient ensuite broyés. On ferait de leurs restes un gigantesque autodafé. Il ne resterait plus d’eux qu’une fumée épaisse, une immense traînée blanche dans le ciel, rassurante, prophylactique, euphorisante …

A défaut, en France, nous avons bien des dépotoirs pour humains, conçus sur le modèle des cages pour animaux, avec des barreaux de fer et un coin pour dormir, parfois par terre, car les places sont chères. Cela s’appelle une prison : ça pue, ça hurle, ça suinte, preuve que les détenus sont plus proches des fauves que des humains…C’est une idée judicieuse d’utiliser ces geôles pour y placer les adolescents récalcitrants, au cas où leur tempérament incorrigiblement rebelle les conduirait à fuir les « centres fermés » dans lesquels ils seront d’abord placés, sous contrôle judiciaire. L’incarcération est sans conteste la sanction la plus adaptée à leur profil et la plus utile à la société : une punition exemplaire, dissuasive et qui a le mérite d’améliorer la qualité de vie des honnêtes citoyens.

Encore une fois, que n’y avait-on pensé plus tôt ? Si on en est arrivé à ce point de non-retour avec cette jeunesse désoeuvrée, consternante à tous égards, par son retard scolaire, son langage, sa musique, ses codes, c’est bien sûr qu’on a été trop laxiste.

Désormais, le nouveau mot d’ordre sera « tolérance zéro » : il nous faudra un appareil policier et pénitentiaire omniprésent. Plus aucun jeune ne passera à travers les mailles du filet. Plus aucun n’échappera à l’immense trame carcérale. Et vous verrez, l’ordre règnera, vous vous sentirez plus en sécurité quand vous saurez que ces gamins sont enfermés.

La politique de l’autruche

Tout se passe donc comme si la problématique de la délinquance juvénile était simple et qu’elle méritait donc une réponse également simple, ou plutôt simpliste : la réponse pénale. Mais, si l’opinion publique raisonne en masse de manière aussi sommaire, le rôle des gouvernants est-il de la satisfaire démagogiquement ou de l’éclairer rationnellement ?

La loi doit-elle se contenter d’entériner les passions, les phobies et les fantasmes du peuple en lui envoyant ce qu’il réclame : du foot, de l’ordre et du cirque ?

A moins que la vie politique soit elle-même devenue un cirque grandguignolesque, donnant à voir les gesticulations grotesques de pantins obnubilés par les sondages. Voilà ce qu’est devenue la démocratie : une mascarade spectaculaire, une pantomime stérile et narcissique qui façonne l’électeur dont elle a besoin, grâce au soutien indéfectible de certains médias.

Quoiqu’il en soit, si la réforme de la justice est orientée par la perspective d’engranger des profits électoraux, on peut parier que ceux-ci ne seront que de très court terme. Car en réalité, cette politique du pire, absurde et inhumaine, ne peut mener qu’à la catastrophe à moyen terme.

Pourquoi cette catastrophe est-elle inéluctable ? Parce que la thérapeutique de l’autruche, qui consiste à agir prioritairement sur les symptômes les plus manifestes de la maladie plutôt que sur ses causes, contribue inéluctablement à aggraver celle-ci. La maladie de la jeunesse, ce mal de vivre qui la pousse au crime, ne fera qu’empirer. Elle deviendra incurable. C’est de cette jeunesse condamnée que nous devons collectivement assumer le sacrifice. C’est donc à chacun d’entre nous qu’il incombe désormais de l’accepter ou de s’indigner.

La logique répressive qui se met en place aujourd’hui, sous l’impulsion conjointe des ministres de l’Intérieur et de la Justice, vise à réactiver tout l’arsenal des mécanismes disciplinaires de surveillance et de coercition, de « dressage » et de délation qu’on avait cru enterrés depuis des lustres. En outre, elle constitue une violation flagrante de la Convention internationale des droits de l’Enfant, ratifiée par la France. Quels résultats peut-on en escompter, lorsqu’on sait que la détention fabrique le multi-récidivisme, le taux de récidive après détention s’élevant à près de 80% ?

L’engrenage carcéral

Michel Foucault l’avait fort bien démontré et nos ministres auraient été bien inspirés de lire Surveiller et punir [1] : « S’il est vrai que la prison sanctionne la délinquance, celle-ci pour l’essentiel se fabrique dans et par une incarcération que la prison en fin de compte reconduit à son tour. La prison n’est que la suite naturelle, rien de plus qu’un degré supérieur de cette hiérarchie parcourue pas à pas. Le délinquant est un produit d’institution. Inutile par conséquent de s’étonner que, dans une proportion considérable, la biographie des condamnés passe par tous ces mécanismes et établissements dont on feint de croire qu’ils étaient destinés à éviter la prison (…). Le reclus de Mende a été soigneusement produit à partir de l’enfant correctionnaire, selon les lignes de force du système carcéral généralisé. Et inversement, le lyrisme de la marginalité peut bien s’enchanter de l’image du « hors-la-loi », grand nomade qui rôde aux confins de l’ordre docile et apeuré. Ce n’est pas dans les marges, et par un effet d’exils successifs que naît la criminalité, mais grâce à des insertions de plus en plus serrées, sous des surveillances toujours plus insistantes, par un cumul de coercitions disciplinaires. »

Quand bien même on envisagerait la question sous le seul angle sécuritaire, l’effet de ces mesures sera un pur désastre. L’incarcération, et son cortège de violences, d’humiliations et d’arbitraire, conduira de manière certaine à une radicalisation de la violence, à l’exacerbation de la haine, voire à l’extrémisme politique. Incarcérez un mineur pour vol de portables ou trafic de haschich, vous risquez de voir ressortir un majeur n’ayant plus rien à perdre, disposé à « tout faire péter », prêt à l’action terroriste.

Soit, nous rétorquera le gouvernement, mais, en attendant, comment sortir de l’impasse ? Que faire de ces jeunes qui résistent à la normalisation disciplinaire ? Eh bien, avant tout, il faudrait se poser quelques questions, évidentes mais apparemment trop embarrassantes pour être soulevées. Or ces questions doivent d’urgence faire l’objet d’un débat public. N’est-ce pas choquant que ce gouvernement qui se dit « proche de la société civile » n’ait pas jugé utile de consulter l’ensemble des professionnels concernés ?

Comment notre société sécrète-t-elle et entretient-elle cette délinquance juvénile ? Comment faire pour la prévenir efficacement ? Il s’agirait d’abord de comprendre que ces jeunes n’ont pas choisi délibérément la violence comme vocation. Bien souvent malheureusement, ils n’ont pu trouver d’autre issue à leur misère et à leur ennui que le vol et le vandalisme.

La marginalité dont ils font preuve n’est pas une résistance pour la résistance, une révolte délibérée et assumée, telle qu’on peut la rencontrer chez les jeunes des catégories sociales plus favorisées, en révolte contre l’excès de normalité de leurs parents. Dans la grande majorité des cas, cette criminalité est la conséquence de la pauvreté et de l’exclusion. Elle n’exprime rien d’autre que l’impossibilité concrète d’accéder à la norme minimale : l’intégration dans le tissu social.

On se plaint que ces jeunes ne respectent rien : ni les professeurs, ni les policiers ni les juges ni surtout les sanctions qu’on leur inflige. On veut donc les menacer de punitions bien pires, comme la prison. Mais tout cela est vain, car mal pensé. Ce que ces jeunes remettent en cause, c’est le fondement même du droit de punir. Rappelons que celui-ci se fonde sur l’idée du contrat social. « J’accepte d’être puni, non seulement si je reconnais ma faute, mais encore parce qu’à l’origine de ma vie sociale, il y a la reconnaissance d’un pacte originel, d’une charte fondatrice de la société. Celle-ci stipule que je donne aux autres le pouvoir d’exercer sur moi le droit que j’exerce moi-même sur eux ». Or, pour les jeunes des banlieues, ce contrat est purement chimérique. La société ne leur a apporté jusque là que des terrains vagues pollués, des cages d’escalier miteuses, des boîtes aux lettres défoncées, des ascenseurs en panne, des professeurs débordés et des parents eux-mêmes dépassés.

Victimes expiatoires

Avant d’être des coupables, ces jeunes sont d’abord des victimes. S’ils vandalisent des cabines téléphoniques, n’oublions pas qu’ils ont grandi dans un univers où, de toute façon, rien ne fonctionne du moins pour eux. S’ils resquillent dans le RER, c’est qu’ils n’ont pas de quoi payer le ticket qui leur permettra de sortir de la zone invivable qui leur tient lieu de résidence. S’ils rackettent à la sortie de l’école, c’est que la publicité leur propose les derniers accessoires branchés comme signes distinctifs d’une dynamique de la réussite dont ils se sentent exclus. Enfin, s’ils « tirent le sac d’une vieille », c‘est que notre société ne leur inspire plus aucune forme de respect, et surtout pas celui dû au grand âge.

Qu’on les enferme dans des prisons pour faire place nette, ils en ressortiront la rage au ventre, avec le sentiment que la société les a exclus deux fois. Une première fois en ne leur donnant quasiment d’autre issue que la délinquance, une deuxième fois en les refoulant aux portes de la société, dans l’enfer criminogène, indigne d’une nation civilisée que sont nos prisons françaises.

Les jeunes des banlieues sont devenus les boucs émissaires de notre société en crise. Comme l’a montré René Girard [2] à propos du mythe d’Oedipe, toute société en crise vit un état panique d’indifférenciation. La peste qui ravage Thèbes a pour effet la méfiance et la suspicion généralisées, chacun étant potentiellement porteur de la maladie. Pour en finir avec cette peur diffuse et incontrôlable, il faut désigner un bouc émissaire, responsable de tous les maux : ce sera Œdipe. Son sacrifice doit permettre à Thèbes de se reconstruire sur des bases plus saines. Notre peste à nous, c’est le sentiment d’insécurité. J’ai peur de tout et de tous : des voleurs, des dealers, des chauffards, de mon voisin et de mon cafetier, mais aussi des policiers et des magistrats.

Pour en finir avec ce climat délétère, il faut stigmatiser une population : l’insécurité, c’est les jeunes des banlieues et donc, osons le dire, les beurs, « jeunes issus de l’immigration ».Depuis longtemps déjà, ils nous agaçaient avec leur rap, leur casquette à l’envers, leur verlan, leur look dépenaillé. Qu’on en finisse avec eux. De même qu’il y’a quelques années, quand le principal fléau était le chômage, les parents de ces jeunes en étaient jugés responsables . Le cliché « c’est la faute aux arabes » a cédé la place au poncif « c’est la faute aux beurs ».

Le gouvernement Raffarin n’oublie sûrement pas qu’il doit son existence à la vague réactionnaire et raciste qui a porté Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle. Il faut désormais compter avec cette France là, avec ces électeurs-là, avec cette idéologie-là.

Ce rituel du bouc émissaire est vieux comme la Bible. Il consistait à charger symboliquement une des bêtes du troupeau de tous les péchés de la communauté pour la conduire solennellement aux portes de la cité, dans le désert. Laisserons-nous une partie de notre jeunesse être sacrifiée sur l’autel de la démagogie électoraliste ? Accepterons-nous que l’on livre les adolescents en difficulté à l’horreur carcérale plutôt que de leur venir en aide ? Espérons en tout cas que les futurs arbitrages budgétaires du gouvernement sauront donner aux ministres en charge de l’éducation, de la jeunesse, de la culture, des sports et de l’urbanisme les moyens d’une réelle prévention, en amont, de la délinquance juvénile.

La seule prévention efficace passe d’abord par la lutte contre l’échec scolaire. Un gosse exclu du lycée est un gosse qui traîne dans la rue. Un jeune qui traîne tourne vite en rond. Il vole une mob pour faire un tour et fume des pétards pour tuer le temps. Bien vite, il a besoin d’argent, bien plus que s’il était scolarisé. Il se laissera alors approcher par les grands frères déjà passés à la vitesse supérieure. Et c’est le début de l’engrenage vers la criminalité.

Il faut tout mettre en œuvre pour que chacun puisse trouver sa place au sein d’un système scolaire qu’il reste à repenser dans ses fondements, ses principes et ses objectifs. L ‘école ne doit plus être le premier lieu où se fabrique l’exclusion mais bien au contraire, doit offrir à chacun la chance de s’épanouir et de réussir sa vie. Elle doit favoriser tous les talents (intellectuels, artistiques, sportifs, manuels…) et permettre l’orientation de ceux-ci vers les formations adaptées. Il faut également investir dans la construction de centres de sports et de loisirs, pour en finir avec cet ennui dans le vide et la laideur des cités. Il faut enfin apporter tout le soutien psychologique et moral nécessaire à des ados non moins désorientés que leurs parents. Donnons à ces jeunes des repères, des objectifs, des ambitions, de la confiance en eux et ils seront à coup sûr moins violents.

C’est un chantier colossal qu’il faut d’urgence entreprendre.

Olivia Tellio-Gazalé, maître de conférence à l’Institut d’Etudes politiques de Paris
Juillet 2002

Notes:

[1] Surveiller et punir, Michel Foucault, Tell Gallimard, p.352

[2] La violence et le sacré, René Girard