13118 articles - 11938 brèves

Mise en ligne : 20 février 2006

Texte de l'article :

Dans une enquête inédite l’islam apparaît comme étant la religion majoritaire dans les prisons françaises. Rencontre avec son auteur... (article paru dans Le Nouvel Observateur 2055 du 25 mars 2004)
* Directeur d’études à l’Ehess, Farhad Khosrokhavar est sociologue et spécialiste du monde iranien et islamique. Il est l’auteur notamment d’« Iran : comment sortir d’une révolution religieuse ? » (avec Olivier Roy), de « L’islam des jeunes », des « Nouveaux Martyrs d’Allah ».

L’ampleur du phénomène a été la grande surprise de mon enquête : les musulmans forment la grande majorité de la population carcérale française. 50% à 80% des détenus dans les établissements proches des grands centres urbains et des quartiers sensibles sont musulmans. Certes, nous ne disposons pas de statistiques officielles, puisqu’il est interdit de distinguer les gens selon leur confession, mais il nous est possible de recouper un certain nombre de données et d’indices. Rappelons que les musulmans représentent 7% à 8% de la population française. En fait les musulmans en prison désignent surtout les habitants masculins des banlieues (les femmes sont très peu nombreuses), parmi lesquels les jeunes, entre 18 et 35 ans, forment la grande majorité. Autre surprise : l’absence de réponse institutionnelle à ce phénomène massif, l’impuissance de l’administration pénitentiaire à imaginer des solutions à ce problème. Ce n’est pas par exemple le cas en Grande-Bretagne. Il doit y avoir une vingtaine de détenus chiites dans les prisons britanniques. Deux imams ont été agréés pour leur rendre visite. En France, la pénurie d’imams dans les prisons est flagrante. Ils ne sont qu’une soixantaine - contre 500 aumôniers catholiques - alors qu’il faudrait multiplier ce nombre par 10. Bref, dans la réalité, on observe une inégalité incontestable dans la manière dont l’islam est pris en charge par l’institution carcérale. Cette situation provoque des effets pervers. En refusant de reconnaître l’islam dans l’espace carcéral, l’administration livre les détenus à eux-mêmes et à des leaders islamistes sur lesquels personne n’a prise. Dès lors, la voie est ouverte à des interprétations dangereuses ou fantaisistes de l’islam où la fermeture aux autres, le djihad et la haine de l’Occident deviennent les éléments dominants. Bref, on fabrique un islam ensauvagé. D’une manière générale, l’islam carcéral reproduit, en l’amplifiant en raison de l’enfermement et de la surpopulation, l’islam des banlieues. La pratique de l’islam en prison est en totale contradiction avec les interdits promulgués par les autorités pénitentiaires. La prière collective du vendredi est dans de nombreux établissements interdite. Elle devient donc clandestine. Les détenus ressentent ces règles comme des manifestations de mépris à leur égard. N’oublions pas que l’islam est une religion de salut mais est devenu aujourd’hui une religion des victimes. L’islam depuis quelques décennies joue un rôle de substitut aux idéologies progressistes. Par son projet de fraternité communautaire, l’islam apporte à ses adeptes le sentiment d’appartenir à un groupe chaud, voire effervescent, alors que nos sociétés occidentales sont vécues comme froides.

La prison est le révélateur d’un problème majeur qui concerne toutes les institutions en France et en Europe : celui de l’adaptation de l’islam à nos sociétés occidentales. Il s’ajoute en France le problème d’une interprétation trop restrictive de la laïcité. Notre vision défensive de la laïcité fait obstacle et interdit d’imaginer des solutions d’intégration originales. La loi sur le voile est, qu’on le veuille ou non, souvent interprétée comme une loi d’interdiction, pas d’intégration. L’ensemble des mécanismes présidant à l’intégration sociale et culturelle se révèle en crise. Veut-on une solution à l’américaine qui mise sur le toutrépression ? Il y a en France des milliers de jeunes musulmans qui sont persuadés qu’ils n’ont aucune chance de réussir dans cette société. Il faudrait pour les sortir de cette impasse un véritable traitement thérapeutique social accompagné par des mesures concrètes. La prison est pour l’instant impuissante à traiter ce problème.

L’institution pénitentiaire n’a pas pris la mesure des transformations majeures depuis quinze ans au sein de la population carcérale. En deux ans, il y a 10 000 détenus de plus dans les prisons françaises. Soit aujourd’hui 60 000 détenus. L’islam est devenu une donnée très importante de la société française. Ce phénomène n’est pas externe, telle l’image de l’islam en Afghanistan, en Iran ou en Irak, mais interne. Il faut tenir compte de l’émergence d’un islam européen et accepter le fait que l’on vive aujourd’hui dans une société multiculturelle. On a toujours du mal à le reconnaître. Les attitudes de rejet et de l’ostracisme peuvent donc avoir des effets pervers. Il faut pour affronter cette nouvelle réalité combiner des mesures culturelles, sociales et économiques et non prioritairement répressives. Et également ne pas occulter l’étendue du problème derrière le paravent de la laïcité. Nos sociétés traversent une phase de crispation et redoutent de plus en plus de s’ouvrir. Elles cherchent à se protéger à court terme des effets de la mondialisation. L’islam carcéral n’est ni un phénomène transitoire ni une spécificité purement française. Il est destiné à devenir un trait structurel de nombre de sociétés européennes. Il y a un double défi. Du côté des sociétés européennes, le problème consiste à intégrer les minorités musulmanes sur le plan social et culturel. Du côté des minorités, il s’agit de se faire admettre tout en acceptant les normes culturelles des sociétés laïques au sein desquelles elles ont choisi de vivre. La prison traduit l’échec de ce projet d’intégration pour une partie des minorités de confession musulmane. Il est temps de mettre fin à cet échec en rompant avec une représentation de la laïcité qui dissimule de plus en plus mal l’impuissance des institutions à traiter des difficultés liées à l’irruption de l’islam dans la société française. Il faut pour cela retrouver une laïcité offensive. C’est un vrai défi.

Propos recueillis par Gilles Anquetil
Source Le Nouvel Observateur

En France, sur 188 établissements pénitentiaires et 918 aumôniers, seuls 69 sont musulmans, soit 7,5%. Ce pourcentage paraît d’autant plus faible que parmi les 25% d’étrangers incarcérés, presque 65% sont originaires d’Afrique et pour la majorité du Maghreb.