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Longues peines

La solitude à perpétuité de l’ancien détenu

Mise en ligne : 12 décembre 2003

Texte de l'article :

André Herbille vit seul dans un village sarthois. Condamné à perpétuité, libéré après vingt ans de réclusion, cet homme de 69 ans traîne comme un boulet son passé de meurtrier.

André Herbille semble sorti tout droit d’une chanson de Brassens : dans le village sans prétention, il a mauvaise réputation. Barbe grisonnante, yeux perçants, c’est un volcan de paroles. Pour une fois qu’on l’écoute, il est en éruption. « Depuis huit ans, vous êtes bien le premier à passer le pas de la porte. » L’ancien détenu de 69 ans habite une des plus jolies maisons du bourg de Chérancé (385 habitants) dans le nord de la Sarthe. Une petite demeure coquette, celle où la gloire locale, le peintre fauviste Maurice Loutreuil, a passé son enfance. André Herbille en sort parfois. Presque toujours pour fuir le village, fuir ce que l’on pense et dit de lui. « Ici, grommelle-t-il, je suis à jamais l’assassin. »

Le 19 décembre 1995, après vingt ans de réclusion criminelle pour un braquage meurtrier dans un bureau de poste à Paris (un passant tué en voulant s’interposer), André Herbille sort de la centrale de Saint-Maur, près de Châteauroux. Après Clairvaux, Poissy, Caen et Yzeure, c’est la fin d’un lugubre tour de France où l’ex-pensionnaire des quartiers de haute sécurité croisa « Jacques » (Mesrine) et « François » (Besse).

A peine dehors, direction Chérancé. Cette bourgade, André Herbille n’y a jamais mis les pieds. Il n’a aucune attache dans la Sarthe. Celle qui le conduit ici s’appelle Dominique. Une institutrice épousée en prison. Sa bouée de sauvetage. Elle installe son mari dans la maison de ses grands-parents. « Combien, quand ils sortent après vingt ans, ont un toit et une maison chauffée ? Personne n’a misé un centime sur moi. Je ne pourrai jamais la remercier pour tout ce qu’elle a fait. »

A Chérancé, beaucoup ne pardonnent pas à la fille du pays d’y avoir installé l’ex-taulard. « Un homme exceptionnel, au tempérament totalement hors du commun », lâche-t-elle. Un homme pas facile à vivre au quotidien ? Sans doute. « Avec ce qu’il a enduré en prison, 90 % meurent ou deviennent des épaves. » Dominique elle-même a préféré repartir en région parisienne, soignant à distance un locataire qui sent le soufre. « Je suis peut-être le seul en Sarthe à avoir un gars comme ça chez lui », râle le maire, Jean-Claude Pioger. Un gars que l’on fusille du regard dans la rue. Un gars sur lequel on se retourne dix fois quand il est accompagné d’un inconnu. « Vous avez vu, vous fait remarquer André Herbille, je n’invente rien. »

A Chérancé, l’ex-taulard n’a « jamais fait de conneries », reconnaît-on à la mairie. « Je ne suis pas venu ici pour faire la loi, pour sortir le soir et machiner avec un calibre. Juste pour vivre tranquille et y crever. » Dans le bourg, il y a des habitants qui le croient. D’autres qui en doutent.

Au bistrot, on l’appelle le « narvalot », le fou, dans le langage du pays. Cette vieille histoire de pneus crevés, c’est lui. Forcément. « Qui ça peut être d’autre ?, demande un habitant. Au village, tout le monde est gentil, sauf lui. » Le maire, agriculteur retraité, s’interroge : « On ne sait pas où on va avec un homme comme ça. J’ai annoncé la couleur aux gendarmes : si je les préviens, ils ont intérêt à venir vite. » Un ’ homme comme ça ’ ? L’expression ravive la plaie d’André Herbille, l’écorché vif. « Je n’ai jamais volé un ouvrier, jamais agressé une femme. Ce que j’ai fait n’est pas mieux. Mais je crois que j’ai payé. »

Berthe, 83 ans, est la seule à lui ouvrir sa porte. « Parce que c’était une amie de Dominique », murmure-t-on dans le bourg. « Pourquoi pas ? », préfère demander la vieille dame, les yeux pleins de malice. Bon pied, bon oeil, elle sert le café à son voisin, accueille sa voiture dans son garage. André Herbille ? « Il est entier. Quand quelque chose ne lui plaît pas, faut qu’il le dise ! C’est la campagne, ici... Un étranger n’est pas accueilli comme ça. Il faut savoir se faire tout petit... »

Un étranger entêté. Son obsession ? Réhabiliter la mémoire du peintre local, Loutreuil. « Ses toiles sont exposées à New York et, ici, il n’y avait rien. » La tombe de l’artiste avait été rasée : André Herbille a contribué à l’érection d’une nouvelle sépulture. A la dérive avant l’arrivée du taulard libéré, la maison de la gloire du village est aujourd’hui pimpante. « Elle est propre, admet le maire. Il n’y a rien à dire là-dessus. »

A Chérancé, André Herbille, « ce type qui n’a jamais travaillé », n’en finit pourtant pas d’alimenter la chronique. Au bar-tabac-épicerie, où il n’a jamais mis les pieds, tout le monde connaît son CV par coeur. Son dernier fait d’arme ? Sortir les poubelles juste après le passage du camion du lundi. « Sa vie ne nous regarde pas, tranche le maire. Personne ne lui a dit de venir ; personne ne lui demande de partir. Qu’il reste chez lui, moi à la mairie et les vaches seront bien gardées. »

Dans sa maison pleine de bibelots, André Herbille s’accroche à ce village qui ne le désire pas. « Je pense souvent à sa solitude, soupire Dominique. Il faudrait qu’il accepte ce que je connais moi aussi : quand on choisit de vivre à la marge, il faut supporter d’être seul. » A Chérancé, André continuera donc sa vie d’ermite. Celle d’un ex-taulard en liberté. « Parfois, je me dis que la prison continue. Si je crève, on me retrouvera par terre, des mois après. » Toujours seul pour manger, il déjeune les yeux dans les yeux avec son set de table. Dessus ? Une jolie vue du village, trois mots : ’Souvenirs de Chérancé’.

Thibaud TEILLARD

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